Des révolutions et de la Révolution…


Des révolutions et de la Révolution…

Nous sommes d’infimes parcelles de terre ballottées par un grand vent.

Hier nous nous trouvions au fond d’une cellule d’isolement perdue au milieu de nulle part, entre un désert perdu et une terre de misère théâtre d’un carnage dont nous ne connaîtrons probablement jamais les tenants et aboutissants.

Aujourd’hui, nous sommes en marge, ou au centre, c’est selon, d’un immense chambardement embrasant un peuple entier, une jeunesse prise par un tourbillon d’espérance et de rêve.

Partout des rires, des cris, des rappels à l’ordre. Les miliciens d’hier sont les sauveurs d’aujourd’hui, les tyrans sont apparemment partis et d’autres ne sont pas encore là, chacun respire la joie et le soulagement, dicte ses ordres au destin qui pour l’heure fait mine de le ou la comprendre, en opinant du chef, sobrement et presque larmoyant, les télévisions du monde entier ont tourné leurs caméras vers cette terre longtemps oubliée, maintenant adulée, et demain oubliée, les dirigeants des autres pays saluent la victoire des bons et la défaite des méchants qui soit dit en passant étaient les vainqueurs adulés d’hier et réciproquement, bref tout le monde y retrouve ses petits, y compris mon gentil policier des jours sordides de mon isolement qui m’a torturé pour son plaisir et dorénavant sourit aux spectateurs du monde entier et s’est autoproclamé libérateur du centre pénitentiaire qu’il gérait et dans lequel j’ai erré.

Je l’ai vu plusieurs fois sur les écrans bleus de postes poussiéreux que l’on a sorti des caves et salons pour les brancher sur d’improbables tables faites de cageots ou cartons, mais j’ai également vu mon ami la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui s’exprime dorénavant au nom des héros de la lutte révolutionnaire et s’est adressée en toutes les langues, même celles qu’elle ne comprenait pas il y a deux jours, pour signifier à la population sur un ton jovial et paternaliste « je vous ai compris, nous vous avons compris, les despotes sont partis, il en reste encore, mais trêve de ces sordides luttes intestines, recomposons note société déliquescente, avançons vers la liberté toutes et tous, la main dans la main, unis face à l’éternel et face à nous-mêmes, soyons fiers de nos réalisations, chantons nos louanges et mettons-nous au travail, la tâche sera difficile mais pas insurmontable, nous construirons un avenir qui chante, des lendemains de poésie, mais aujourd’hui, après la danse, songeons au présent, refaisons de cette contrée oubliée et terreuse, les jardins de Babylone, et que grâce à vous, du désert fleurissent les plus belles des fleurs, humidifiées par la rosée du matin et les larmes de tristesse, de peur, de détresse, mais aussi de joie, la nôtre. Osons l’impossible. Je vous ai compris, nous vous avons compris ».

Je n’ai pas vraiment été surpris. Je m’attendais à ce que tôt ou tard les choses s’accomplissent ainsi. C’était écrit.

L’autruche volante, flottante, et trébuchante qui signe souvent des autographes imaginaires demandés par des enfants des rues en quête de dignité, de pain, et de vie, s’est exprimée en voyant notre ami ainsi haranguer les foules : « de l’abîme surgissent les fleurs d’automne, du sommet des montagnes s’élancent les aigles qui chutent, du vécu s’extirpe le rêve et des cauchemars s’évacuent la peur, les extrêmes se rejoignent, la vie et la mort, la tristesse et la joie, la triste solitude et la gaie réunion, nous sommes faits des extrêmes, il faut l’accepter, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg mais il y en a encore un peu, en bas à droite, et aussi à gauche ».

Bien sûr, je n’ai rien compris à ce qu’elle disait même si le sens général n’était pas forcément aussi manifestement improbable qu’à l’accoutumée. Nous sommes restés sur nos sièges de fortune, avons marché de rue en rue, de razzias en aimables manifestations, avons vu les femmes qui riaient et demandaient que l’on chasse les vautours machistes, les jeunes qui s’interpellaient, fiers de leurs succès, avons salué des miliciens qui allumaient des cigarettes à d’anciens détenus, des policiers qui avaient échangé leur tenue saumâtre pour une autre plus ragoûtante, avec un bandeau rouge et blanc dans les cheveux sur lesquels ils avaient inscrits e viva la révoluchion.

Nous avons vu tout cela avec une certaine forme de plaisir et surtout un immense soulagement alimenté par un espoir naissant, celui de songer que peut-être, nos amis disparus reviendront un jour.

Une petite fille avec un tee-shirt rouge m’a pris par la main en me disant gauchement qu’elle voulait me montrer sa peluche et m’a amené vers un autre poste de télévision avant de rire affectueusement aux côtés de celle qui ensuite s’est présentée comme sa grand-mère en voyant notre ami le Yéti anarchiste s’égosiller face à une foule hilare en gesticulant et aboyant des mots insensés en dialecte serbo-portugais-patchoune qui je le savais car j’en avais l’habitude voulais dire « que la révolution revienne au peuple, qu’elle ne le quitte plus, qu’elle s’y accroche et que nul n’essaie plus jamais de s’en emparer car elle est à lui au-delà des vérités et des non-dits, des idéologies et des religions, que nous abattrons ensemble, que cette liberté nous la cultivions et l’arrachions des larmes de sable et de poussière… nous devons surveiller les despotes enfuis et leurs sbires demeurés ici au pays, nous devons constamment examiner et rechercher, cultiver et noter, rien ne doit nous échapper, nous sommes sur cette terrasse et y resterons, nous avons investi ce palais mais ne le rendrons plus, ce que nous avons pris nous ne le rendrons jamais, nous avons soif de liberté et faim de droits … ensemble nous sommes forts, nous resterons ici à tout jamais ».

J’ai souri et l’autruche volante, flottante et trébuchante en a fait de même, je ne suis pas sûr qu’elle ait compris mais elle voulait certainement signifier son plaisir d’être à mes côtés et de voir nos amis alterner sur les écrans ou les scènes. Mais tous deux nous conservons cette once de tristesse qui je crois nous marquera à jamais…

Je m’interromps.

Excusez-moi.

Je vais arrêter cette chronique.

Mais je ne résiste pas à cette tentation. Je ne peux pas résister.

Je viens de voir le spectacle le plus joyeux de toute ma vie.

Sur un char.

Sur un char ou un camion.

Il y a une femme qui agite ses bras.

Qui saute du camion ou du char.

Qui court vers nous.

Je la distingue à peine.

Mais son regard m’enveloppe déjà.

Je sais déjà mais je n’ose pas croire pourtant sa silhouette est celle de mes rêves et prières, Maria, ma Maria, la seule et unique Maria, celle dont le destin m’a hanté ces dernières semaines, celle que j’aime plus que tout, qui se précipite vers moi les larmes aux yeux, et moi aussi, je fais de même, nous sommes si proche l’un de l’autre, si heureux, nous venons de fouler le seuil du bonheur, je dois m’arrêter, ne m’en veuillez pas, je l’aime, et visiblement, peut-être, pourquoi pas, elle aussi…

A toutes et à tous : Vive la Révolution!

§961

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