D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée


D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Nous ne sommes plus que trois. Les autres sont ailleurs, je vous l’ai indiqué. Pour combien de temps, je ne sais pas, cela n’a pas d’importance. Ce matin au petit déjeuner nous avons évoqué les jours à venir.

Maria m’a demandé de but en blanc combien de temps nous resterions ici.

Je lui ai indiqué que peut-être serait-il bon d’essayer de savoir où nous sommes d’abord et déterminer où nous irons ensuite.

« C’est une discussion que nous avons déjà eu avant de débarquer dans ce lieu de misère et de confusion » a-t-elle répondu « depuis que nous avons quitté ton appartement de Genève, nous avons perdu toute notion de temps et de lieu, nous avons erré entre ce que nous croyions être Copenhague, Vienne puis d’autres lieux sans nom, indéterminés, une île de Vienne, une Mer d’Autriche, des villes asiatiques, tropicales, belles ou non, et maintenant ce pays de convulsion. Nous avions promis à cet homme qui a expiré son dernier soupir sur mes genoux que nous trouverions les clefs de ce qui s’était passé, pourquoi tous les siens avaient disparu, pourquoi ces violences, pourquoi… mais nous n’avons rien trouvé, nous tournons en rond et maintenant nous sommes au milieu d’un chaos qui semble positif mais dieu seul sait ce qu’il en est vraiment. »

J’ai opiné du chef. Bien sur elle a raison. Elle a toujours raison.

Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent est le roc sur lequel je m’appuie, la seule véritable zone de calme, de précision, de sûreté, à proximité. Tout le reste est un ensemble de cercles concentriques qui s’évanouit autour d’elle et est de moins en moins prononcé au fur et à mesure qu’ils s’enfuient vers un horizon confus et désordonné. J’essaie de m’y cramponner.

Je lui ai dit, un peu plus tard, « après tout tu es la seule qui ait apporté quelque chose à ce pays. Tu es allée dans toutes les directions pour y dénicher avec ton groupe d’amis les prisons, secrètes ou non, et tu en as fait ouvrir plus d’une. Des gens sont sortis de leur misère grâce à toi. Moi le premier. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans ton aide. La prison où je croupissais m’enterrait progressivement et le fait que la révolte ait éclaté au moment où ma raison me fuyait de plus en plus m’a sauvé, nous a sauvé. Que font les autres ? Ils réécrivent l’histoire qui ne les a pas attendus, ils représentent des peuples qu’ils ne connaissent pas, ils dictent des lendemains qui chantent à des gens qui n’ont pas besoin de cela, qui souhaitaient prendre leur destin en main et qui ne l’ont toujours pas. Toi au moins tu as eu un impact sur la vie des gens, et un impact qui soit positif. Tu n’as manipulé personne. Tu as fait… Ils ne font rien mais parlent et causent, rejettent toutes les fautes passées, présentes et à venir sur ceux qui ne sont plus là, qui les ont nourris et que maintenant ils dévorent à belles dents. Les pires sont ceux qui hier profitaient de cette situation atroce, en ont profité jusqu’à l’indigestion, étaient les amis bienveillants d’outre-mer, trop heureux d’un brin de stabilité dans ces pays de solitude, et d’une once de richesse à peu de frais, et qui aujourd’hui donnent des leçons en reniant leur passé comme s’il ne s’agissait que d’un soupir de temps oubliés. Tu es autre. Tu es toute autre ».

Elle a souri et m’a caressé la main en disant que décidément je ne comprendrais jamais rien. Ce à quoi je lui ai répondu que ce n’était pas une surprise.

J’appartiens à un genre qui n’a jamais rien compris mais a su imposer sa loi sans se poser de questions.

Le problème débute lorsque l’on essaie de comprendre, c’est bien là mon tort.

L’autruche volante, flottante et trébuchante mange des biscottes avec des gousses d’ail, du persil et de la confiture de mandarine tout en murmurant des paroles imprévisibles et quasiment inaudibles « malheur, partis, montagnes, là-bas, ici, les vagues, je veux des vagues, pourquoi ? pourquoi pas ? des vagues et la mer, chaude, partir, mais pourquoi eux ? ils auraient dû rester, le pont Mirabeau, mes souvenirs, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, je, tu, il et autruche, c’est ainsi. »

Ce matin, je me suis décidé à enterrer notre vieil ami grille-pain existentialiste brûlé et torturé puis pendu à un arbre. Il n’y avait rien à faire, plus rien à conserver, si ce n’est une partie de la prise électrique et un des quatre morceaux de caoutchouc noirs qui lui donnaient une forme de stabilité. J’ai recouvert les pièces brûlées de sable, poussière et terre, je n’ai laissé aucun signe, je ne crois pas au paradis des humains, je ne pense pas qu’il y en ait un pour les grille-pains, pas besoin de signe, juste un souvenir, cela suffit.

On dit que l’on meurt brusquement puis que l’on bascule d’un hémisphère à l’autre.

Je ne crois pas cela, je pense que tout est dans la continuité, on commence à mourir le jour de sa naissance puis l’on bascule progressivement dans la mémoire des vivants et lorsque l’on meurt on subsiste quelque temps, le temps pour les autres de se rappeler à la folie, beaucoup, un peu, puis pas du tout, et lorsque l’on est arrivé deux ou trois générations après la disparition physique à ce pas du tout, cette somme de pas du tout, alors la mort est là, bien là.

Mon grille-pain restera dans notre mémoire, il y vivra longtemps, et donc il vit encore. Sans compter la réincarnation des vivants métalliques qui comme on le sait est possible et bien plus facile que pour les humains. Notre réfrigérateur s’est bien transformé en machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne devenue prodigieusement efficace et maintenant porte-parole et ministre d’un gouvernement de salut, santé, sobriété et salubrité publique pour les droits et la défense des libertés du peuple opprimé. Grand bien lui fasse.

Mais la réincarnation s’est bien passée. Par contre pour notre grille-pain il y a eu un hoquet du destin, l’existentialiste n’a pas vraiment réussi à métamorphoser en artiste multiforme, est redevenu grille-pain puis a été torturé dans des conditions jamais explicitées.

Alors, je suis là, assis à côté de Maria que j’aime et de l’autruche qui nous supporte et dont les yeux mélancoliques trahissent plus de sentiments, de chaleur, et d’amour que beaucoup d’autres. Elle ne comprend guère plus que moi à ce qui se passe. Probablement un peu moins. Mais elle est terrifiée par les évènements qui se produisent, non pas la révolution autour de nous qui en effraie plus d’un, mais par la dislocation de notre amitié, le départ des uns puis des autres, elle ne comprend pas cela, elle pensait certainement que l’amitié n’avait qu’un début et pas de fin, elle s’est trompée.

Certes, nous reverrons le Yéti anarchiste, la machine à gaz, l’extincteur fort sage et les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca mais quand ? où, et surtout comment ? L’amitié passée peut-elle renaître ?

Maria me répète que je ne comprends rien et que je devrais terminer ma biscotte. Elle a raison.
story1971

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