De l’addiction aux phénomènes révolutionnaires, des orchestres de chambre Viennois, et de la traversée du désert qui s’en suit forcément


De l’addiction aux phénomènes révolutionnaires, des orchestres de chambre Viennois, et de la traversée du désert qui s’en suit forcément

 

Nous marchons dans le désert.

 

Maria dont le regard est si profond que je m’y perds tout le temps, l’autruche volante, flottante et trébuchante, la jeune fille au chemisier rouge et moi-même. Dans les poches de ma veste de type journaliste, Kerouac, aventurier de l’arche perdue, et autre, se trouve le fil électrique qui autrefois agrémentait les paroles et soubresauts de notre ami disparu le grille-pain existentialiste élève de Kierkegaard.

 

Nous y sommes pour permettre à l’autruche de récupérer un peu son équilibre mental et psychologique. Les évènements survenus depuis quelques semaines dans ce pays de misère et de poussière ont eu un impact certain sur ce dernier. Depuis le moment où nous avons traversé des villages désertés de leurs habitants et emplis de traces éparses de violences extrêmes, elle n’a cessé de se confronter à ce qu’elle haït le plus, la violence gratuite et l’incohérence.

 

Si vous n’avez jamais rencontré d’autruche volante, flottante et trébuchante, je me permets de vous signaler que ces animaux fort rares sont également fort craintifs et ne craignent rien de plus qu’une rupture de leur équilibre et de leur rituel quotidien. Rien n’est plus nécessaire pour elles que maintenir un calendrier d’activités quotidiennes parfaitement régentées et organisées. Il n’y a pas de place à l’improvisation. Tout est réglé comme un orchestre de chambre Viennois, pas de place à un souffle de poésie, d’impromptu ou d’inattendu. Même les envolées lyriques doivent être conformes à ce qui est écrit là, sur le papier, le rythme doit être serein et régulier, parfaite incarnation de ce qui a été décidé, rien de plus rien de moins.

 

Alors, imaginez dans un tel contexte ce que notre pauvre amie a enduré, un mort dans les bras de Maria, une arrestation sauvage, un séjour en prison accompagné de tortures et mauvais traitement multiples, une libération explosive, des manifestations nombreuses, la recherche vaine d’un ami disparu, puis sa mort, la dissolution de notre groupe d’amis concomitante à leur implication de plus en plus grande dans la révolution quotidienne, et enfin le départ des uns et des autres aux différents horizons de ce pays dont, par ailleurs, et entre parenthèses, nous ne connaissons toujours pas le nom et ignorons la langue, ce qui serait pour le moins paradoxal avouez-le si la chronique que je tiens n’était en elle-même parfaitement marginale et atypique.

 

Bref, les chocs ont été nombreux, consécutifs, si fréquents que notre autruche s’est habituée à ceux-ci, qu’elle a considéré que le changement devait être quotidien, que tout devait être bouleversé chaque jour, tel un maelstrom journalier au risque, s’il ne se produisait pas, de signifier une angoisse naissante, de provoquer une anxiété cruelle et envahissante.

 

De fait, l’autruche habituée qu’elle était à son petit rythme bien calme et solennel par un étrange retournement de son histoire et de la nôtre en est venue à considérer le chaos et les convulsions comme part entière de son environnement. Une journée sans chamboulement, perturbation ou branle-bas de combat, est devenue synonyme de stress profond, d’appréhension insupportable, de pressentiment douloureux.

 

Nous n’avons pas compris ceci immédiatement car, vous les savez bien, le langage autruchien de base n’est pas tel qu’on puisse le considérer comme aisément déchiffrable. Même les écritures étrusques ou mayas sont plus facilement compréhensibles que les sonnets de notre amie. C’est à vraie dire la jeune fille au pull rouge qui l’a noté en première constatant un matin que l’autruche volante, flottante et trébuchante était en train de manger une sandwich fait de pain complet, de culots d’ampoules en partie usagées, de beurre à 35% de matière grasse, de confiture de citrons doux et des vis de ma montre démontée pour l’occasion.

 

Le sandwich n’était pas surprenant en soi, nous en avions vu d’autre, mais le fait qu’elle changeait de chaînes de télévision à grande vitesse tout en regardant par la fenêtre, secouant la radio portable, et tapant sa tête contre la porte séparant le salon de la grand-rue avait amené notre jeune amie à conclure que l’absence de désordre ou fait révolutionnaire particulier depuis 33 heures – en fait 35 heures, 12 minutes, 5 secondes l’avait alors interrompue notre amie autruche volante, flottante et trébuchante – avait provoqué un phénomène de manque tout à fait symptomatique et avéré.

 

Maria et moi-même avons observé notre amie et sommes parvenus à la même conclusion.

 

Un séjour chez le médecin puis le pharmacien et le jardinier du quartier nous ont conduit à la constatation qu’il n’était pas évident de se désintoxiquer du phénomène révolutionnaire, de l’adrénaline des bouleversements convulsifs, de l’enthousiasme et l’apparence de bonheur apportée par le sentiment d’appartenir à un groupe, de vivre l’action, le moment, le présent, de participer à des flux historiques profonds, d’être moteur plutôt que sujets, tout cela ne pouvait être écarté par un revers d’un cou fort long.

 

Non, il fallait agir!

 

Pas de sédatif envisageable si ce n’était la tisane de feuilles de fraisiers et mûriers cueillies comme chacun le sait par nuit de pleine lune sur le lac de Hvolosur en Islande mais cela aurait été particulièrement onéreux, et nous ne sommes pas de généreux philanthropes comme vous l’aurez déjà amplement remarqué.

 

Ne restaient alors que deux options disponibles d’après la jeune fille au chemisier rouge, « soit entretenir un phénomène révolutionnaire de durée au moins équivalente à deux heures, cinq minutes et 7 secondes chaque après-midi, soit s’égarer dans le désert pendant quarante jours ». Le facteur révolutionnaire étant écarté pour le moment par essoufflement momentané restait la petite promenade de désert avec tente et chameau en prime, un délire de touriste moyen si nous n’avions oublié notre tente au départ et perdu le chameau après une demi-journée de marche.

 

Voici où nous en sommes… dans le désert, l’équivalent d’une cure de désintoxication pour autruche volante, flottante et trébuchante souffrant d’addiction au phénomène révolutionnaire.

 

Il fait chaud le jour, frais la nuit, et je me demande toujours ce que je fais ici, mais ceci vous l’aurez compris est une rengaine qui répond de la même problématique que celle rencontrée par notre autruche favorite.

 

Alors, cette thérapie du désert pourrait aussi bien avoir sur moi le même effet bénéfique que sur mon amie autruche. Pour l’heure je suis en période de transe mais heureusement le regard de Maria et ses caresses sur mon front fort las me font le plus grand bien.

 

Je vous laisse envisager les étoiles et galaxies qui pour l’heure se reflètent dans mes yeux.
sol526

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