De ma deuxième leçon dans le désert


De ma deuxième leçon dans le désert

 

Le désert est une chose bien étrange.

 

Il révèle les caractères et excite les fantasmes, surtout de celles et ceux qui découvrent ses images multiples sur des écrans plats bien polis et lustrés ou des livres reliés au format impressionnant servant à la fois de support visuel et plateau repas pour diner en amoureux.

 

Pour les autres qui le découvrent en arpentant ses errances infinies à la recherche d’une rédemption nécessaire ou d’une thérapie bienvenue, les choses sont bien différentes.

 

D’abord, il y a cailloux et sable, c’est une évidence, mais assez pénible, un peu comme une plage de sable fin, galets, terre ou autre, de couleur appropriée mais invariablement nuancée, délicate, fine, chaude, torride, nacrée, blanche, rousse, noire ou perlée, avec deux différences notables : (i) pas de touriste à l’horizon, ce qui n’est pas un mal, et (ii) pas d’eau à proximité, ce qui est problématique.

 

Ensuite, il y a cet autre problème non négligeable, il y fait très chaud, superbement chaud, effroyablement chaud, détestablement chaud, une chaleur qui s’insinue en vous en commençant par le haut de votre crâne, dont vous sentez toutes les aspérités, votre visage qui s’enflamme, vos yeux qui d’abord pleurent puis se dessèchent, puis ne font plus rien du tout car les images qu’ils transmettent à votre cerveau lui-même proche de votre crâne très échaudé deviennent au fur et à mesure que la journée avance brouillées, troublées, floues et sujettes à interprétation, vos joues qui s’échauffent et rougissent puis blanchissent avant de devenir plus grises que le ciment sauf si vous avez pris la précaution de ne pas les protéger, ce qui est mon cas, auquel cas elles deviennent sombres et rousses, comme un morceau de bois à demi-carbonisé, vos lèvres qui brûlent et se creusent de cavités sèches, votre cou qui se raidit, votre buste qui se broie et ne parvient plus à déterminer la quantité exacte d’oxygène nécessaire au fonctionnement du reste de votre corps et, frappé par la rugosité et l’âpre nature de l’air, ne transmet que le minimum absolument vital, ce qui vous empêche d’évoluer à votre vitesse habituelle, et vous fait vous pencher encore plus que d’habitude, la ligne de votre colonne vertébrale décrivant au gré un demi-cercle peu élégant ou un ‘S’ désagréable puisqu’il tend vers le soleil ravageur votre visage déjà meurtri par ailleurs, vos mains qui se perdent quelque part, où ? vous ne savez pas tout simplement parce que le sang de vos artères a décidé de privilégier les parties les plus intimes et essentielles de votre machine et les mains n’en font pas partie, un phénomène qui en d’autres circonstances vous aurait interpellé mais là, pour le coup, vous laisse totalement indifférent, et vos pieds, les souffre-douleurs de l’humain depuis la nuit des temps, depuis qu’une ancêtre a considéré qu’il était plus utile ou seyant de s’y cramponner sans l’aide des fainéantes de mains, se retrouvent meurtris, douloureux, effilochés, désespérés, implacablement déroutés, tiraillés, torturés, l’épicentre de vos douleurs, de vos malheurs.

 

Enfin, il y a cette incompréhension qui a été la vôtre depuis hier, à savoir que dans toute votre douleur il y a cette incongruité supplémentaire : tandis que vous souffrez le martyr Maria au regard si profond qu’avant que ne vous aventuriez dans ce fichu désert vous vous y perdiez constamment, et la jeune fille au foulard rouge marchent comme si de rien n’était, trottinant comme aux premiers jours, plaisantant et oscillant leur silhouettes de la manière la plus gracieuse qui soit. Et derrière vous, maintenant à vos côtés, il y a cette plaisante autruche volante, flottante et trébuchante qui sautille sur place en vous avouant que depuis qu’elle s’imagine être un chameau les choses vont mieux, beaucoup mieux, et de sauter et virevolter en criant « chameau, chalumeau, chaume, chaud, châle, qu’importe qui quoi ou comment chameau c’est sympa je suis chameau, et oups la galerie photo chameau un jour chameau toujours ».

 

Et vous-même de ne rien comprendre, mais cela n’est pas surprenant car cela fait bien longtemps que vous avez cessé d’essayer de comprendre ce que disait l’autruche, mais en voyant votre environnement profiter de cette balade dans le désert comme s’il s’agissait d’une promenade romantique sous des pins parasols vous vous dites : le désert est une entité remarquable et visuellement fort attractive, les couleurs sont marquantes, les impressions fortes, des images surgissent de ma mémoire et des souvenirs émergent, je profite pleinement de cette marche saine, attrayante au milieu de paysages bouleversant d’authenticité et de sérénité, respirant la vie dans l’aridité de leur représentation mais cela ne marche pas et vous ressentez immédiatement une lourdeur éreintante et une paralysie progressive de vos sens et de votre esprit.

 

C’est à peu près à ce moment-là que vous chutez et perdez conscience pendant un temps incertain.

 

La deuxième leçon de votre passage dans le désert est qu’assurément l’image est une chose et la réalité une autre, la virtualité de notre condition d’humain contemporain nous le fait trop souvent oublier. Les révolutions que nous traversons sont de même nature, de jolies images sur des écrans vierges et bien léchés mais sur place, le sang est sale, les blessures vives et purulentes, l’odeur de la mort insoutenable, les cris atroces, et votre vie ne vaut rien.

wall544

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