De ma troisième leçon dans le désert


De ma troisième leçon dans le désert

 

Je me suis réveillé sous un arbre décharné dans un désert sans limites. Rien de bien étonnant à cela, ceci arrive à tout le monde, tôt ou tard. La nuit était tombée et la lune haute et presque ronde dans le ciel.

 

J’étais entouré de deux personnes que je connaissais mais sans les reconnaître vraiment, une femme ravissante au regard étrange et chaleureux, presque troublant, et une jeune fille avec un foulard rouge autour de ses cheveux corbeaux.

 

Il y avait également un oiseau étrange qui sautait sur place, une autruche je crois, mais pas forcément puisqu’elle s’envolait par instant avant de retomber maladroitement et s’exprimait dans un mauvais mélange d’occitan et de norvégien, me semble-t-il.

 

De surcroît, j’ai noté trois pingouins avec des lunettes roses qui étaient agenouillés auprès de moi et scandaient des sortes de prières à l’attention de Saint Joseph et dont la mimique ou gestuelle avait empruntée à celles de plusieurs religions à la fois. Ce qui les démarquait était une sorte de rugissement, un brin inquiétant d’ailleurs, qui ponctuait leurs incantations et ressemblait au nom d’une ville italienne, peut-être Arezzo à moins qu’il ne s’agisse d’Avicenne, ce qui aurait été plus approprié dans les circonstances.

 

Je respirais avec difficulté et ma tête était lourde et embuée. La jeune femme au regard intense et doux épongeait mon front avec un tissu blanc imbibé de vinaigre. Je n’aime pas cette odeur mais le fait que ce soit elle qui le fasse et que je puisse découvrir son visage de près me ravissait en dépit de mon état passablement éthéré ou vaporeux.

 

Je ne suis pas myope, enfin je ne m’en souviens pas, mais la vision qui s’offrait à moi par-delà son visage était baroque, confuse, dérangée, les branches de l’arbre étaient noires et sur l’une de celle-ci il y avait une fleur rose assez grosse, saugrenue car elle était isolée, le ciel était d’un très intense, cristallin et profond noir, la Lune était blanche, ronde et haute, au milieu d’une nuée d’étoiles, ce qui n’était pas logique car lorsque la Lune est pleine, le ciel devient clair, n’est-ce pas ? et pourquoi voyait-on des étoiles ? on n’en voit généralement pas ou très peu par ciel de pleine Lune.

 

En détournant mon visage de part et d’autre de celui de la jeune femme au regard si compréhensif et sensible, j’ai vu des montagnes de cailloux, buissons et terre noire et des dunes de sable blanc. Dans ce pays tout me semblait indistinctement blanc ou noir. Je ne suis même pas sur si nous étions en pleine nuit ou en plein jour. La Lune ronde et blanche ainsi que les collines noires plaidaient pour la nuit. Le désert blanc et la fleur rose pour le jour.

 

Je me suis levé, même si les deux femmes ont essayé de m’en empêcher mais j’ai tenté de leur dire que j’éprouvais le besoin de le faire pour me dégourdir non pas les jambes mais la tête, la détacher de cette conque de granit qui l’oppressait mais je ne suis pas sur si des mots sont sortis de ma bouche et dans un tel cas s’ils ont signifié quoi que ce soit. Elles m’ont finalement aidé tandis que l’autruche en essayant de porter à mes lèvres une tasse de liquide, de l’eau je présume, a chuté et s’est mise à geindre piteusement. Les pingouins à lunettes roses continuaient à se prosterner vers la Lune et je me suis demandé à ce moment-là s’ils ne représentaient pas des rois mages de quelque sorte ou nature passant dans le désert à la recherche d’une nouvelle ville sainte, je n’en sais rien, je suis athée. Si j’avais été bébé, je me serais inquiété.

 

J’ai titubé sur mes jambes qui me soutenaient mal mais mon esprit a ressenti un accès de fraîcheur inattendue. La jeune femme au regard profond et sensuel ressentant probablement une certaine forme d’assurance dans mes jambes a relâché son emprise et s’est contentée de me donner la main. J’ai laissé mes poumons se baigner dans cet oxygène-là, celui du parfum du désert, et mes yeux se perdre dans cet autre oxygène, celui de la jeune femme au regard éternel. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais j’ai embrassé ses lèvres et me suis senti renaître. Elle m’a caressé l’arrière de la tête et a prononcé quelques paroles que je n’ai pas comprises.

 

Je me suis redressé et ai repris ma marche en avant. J’ai contemplé le paysage autour de moi et ai vu une forêt d’arbres squelettiques noirs qui portaient tous une fleur rose, très grande, unique sur l’une de leurs branches les plus basses. Au milieu de ces arbres, il y avait un regroupement de jeunes humains assis en cercles, garçons et filles, avec au milieu d’entre eux un être hirsute et gigantesque, mi-homme, mi-animal, qui parlait abondamment et avec enthousiasme dans une langue que je ne comprenais pas.

 

A l’extrémité de cette forêt, il y avait un tas de machines abandonnées, des morceaux d’acier et plastique, blancs pour la plupart, avec des morceaux de tuyauterie argentés, certains de ces engins vrombissaient encore ce qui m’est apparu fort singulier dans la mesure où des machines dans le désert non alimentée par une énergie électrique ne devraient logiquement pas fonctionner de cette manière. Il y avait parmi ces mécanismes divers un assemblage de tuyaux et plaques métalliques rond, ressemblant à une grosse balle, de laquelle s’échappait des tuyaux en caoutchouc ou plastique noir, on aurait dit un oursin sorti d’un cauchemar d’un dessinateur symboliste, Redon par exemple.

 

Il y avait également isolé au milieu d’une étendue caillouteuse plane dessinant une route ou une place, conduisant naturellement nulle part, peut-être ici, peut-être ailleurs, un objet rouge et long, un peu oblong, laissé ainsi sans signification aucune, un extincteur me semble-t-il.

 

De tous les côtés, des images surnaturelles de cette nature ont agressé mon cerveau et je me suis demandé si j’étais sorti d’un rêve ou y étais encore, et plus exactement quelle pouvait en être la signification. Certains des éléments de ce paysage me remémoraient quelque chose, vague, insidieux, mélancolique même, mais je ne parvenais pas à éclaircir les nuages qui obstruaient cette vision.

 

Les deux femmes qui m’accompagnaient, notant mon incertitude naissante m’ont enjoint de m’allonger à nouveau au pied de l’arbre accueillant et je me suis exécuté.

 

L’autruche s’est assise à mes côtés et m’a parlé dans ce langage inconnu mais qui m’a semblé être chaleureux, j’avais cette impression diffuse qu’elle se satisfaisait de me revoir ainsi et que je devais me reposer à Saint-Pétersbourg. Je n’ai pas compris plus que cela mais le ton de la voix était serein et rassurant. Je lui ai pris le bout d’aile qu’elle me tendait et l’ai conservé dans la paume de ma main.

 

La jeune femme que j’avais embrassée auparavant s’est assise de l’autre côté et a posé sa tête contre mon épaule. J’ai éprouvé le sentiment qu’elle était soulagée, de quoi je ne sais pas, mais soulagée.

 

Tout donnait l’impression d’une forme de sérénité et calme, un mélange agréable. J’ai bu un peu de la tasse d’eau que me tendait la jeune fille au foulard rouge et me suis reposé contre le tronc, j’ai laissé ma colonne épouser la forme de l’arbre et me suis enfoncé dans ce semblant de bien-être.

 

S’il y a une leçon que je devrais tirer de cet étrange éveil ou endormissement c’est que tout n’est qu’illusion ou mirage, que chaque chose ou être a mille facettes et que nous n’en voyons généralement qu’une ou deux. Dans d’autres conditions ou circonstances nous en découvrons quelques autres mais nous perdons alors la notion de ce que nous avions appris ou connu précédemment. Jamais nous ne parvenons à appréhender l’intégralité de ce qui se présente à nous, la richesse des autres, des êtres et des choses. Tout est multiple mais nous sommes également uniques, en tout cas nous croyons l’être, et nous ne savons comment faire pour gérer cette contradiction.

 

De ce désert étrange je retire ce sentiment de déjà-vu, savoir que tout est si complexe et riche et que nous devrions d’abord nous en satisfaire, puis essayer délicatement d’appréhender un peu plus, tout en sachant que le tout nous sera à tout jamais interdit. Nous n’avons pas cette capacité-là. Nous devons être modestes et savoir tirer parti de ce qui se présente à notre compréhension et admiration, comprendre que tout est varié, nuancé, multiple, riche et complexe et éviter les affirmations définitives, les conclusions hâtives, les appréciations fermes et simples.

 

Tout est complexe et c’est fort bien ainsi.

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