De ma sixième leçon dans le désert


De ma sixième leçon dans le désert

 

Le désert n’est pas uniforme. Il n’est pas unique. Il est diversité.

 

Après le paysage lunaire des derniers jours nous sommes entrés dans un environnement différent fait de petites collines rocailleuses, de gorges de terre rouge, d’anciens lits de rivières maintenant taries, d’étendues arides et pierreuses desquelles des buissons écorchés par le soleil émergent par endroits tandis qu’ailleurs la vie semble retrouver une plus grande pugnacité et s’aventure à tester l’endurance des éléments en jetant quelques tubercules ou arbustes en éclaireurs.

 

La chaleur reste la même, implacable, infernale, le ciel est semblable à lui-même, je veux dire gris-bleu, le soleil est inutilement grotesque et se pavane d’est en ouest comme s’il n’avait rien d’autre à faire, le sol est inégal mais dur, on ne s’y enfonce plus mais on trébuche, ce qui pose bien entendu des problèmes à l’autruche, volante et trébuchante, et parfois on chute, ce qui est mon cas, à deux reprises depuis ce matin, avec peu d’élégance je dois en convenir, mais sans conséquences problématiques, pas de meurtrissures particulières, ni de blessures qui sous ce soleil-là seraient problématiques.

 

Maria au regard si éloquent et profond que je m’y ressource avec bonheur et la jeune fille au mouchoir rouge marchent en tête de notre dérisoire cortège et continuent à avancer avec grâce et retenue, économisant leur geste pour ne pas perdre inutilement de l’énergie, parlant avec calme et pondération et évoquant des problématiques diverses profitant ainsi des méandres du temps qui sont à leur disposition.

 

Je ne bénéficie pas d’une telle chance, je ne peux participer à de telles discussions, c’est à peine si j’en saisis parfois la thématique, étant tout entier pris par une seule et même préoccupation, survivre à l’instant, marcher dans leur pas, parvenir à maintenir une verticalité à ma démarche et ne pas m’effondrer en permanence.

 

Je ne distingue pas les paysages qui se succèdent, je ne perçois pas les nuances des couleurs et les changements dans l’ordre des choses, mais ai une conscience aigue des modifications même légères du degré d’insolation puisque là est le danger le plus important.

 

Parfois, nous nous arrêtons pour quelques minutes et je crois remarquer que mes deux guides observent l’horizon et détaillent ses nuances délicates, ses contours et éclairages, les extases qu’il procure et après avoir échangé quelques mots à cet égard se tournent vers nous, l’autruche volante, flottante et trébuchante qui me soutient de son aile protectrice et moi-même le passager de cette errance involontaire, et commentent à notre intention ce qu’elles voient « regardez la couleur de la roche, elle est presque noire mais son reflet est nuancé, il y a des marrons et des ocres, également de l’ébène, l’ombre dessinée par les cailloux parait à bien des égards plus claires que la couleur des rochers qui en sont à l’origine, c’est une des particularités de ces lieux, nous avons retrouvés un paysage d’ombre et de lumière, mais on dirait une image en négatif, c’est toujours très impressionnant, n’est-ce pas ? »

 

Je me force à regarder, j’essaie d’apprécier, mais ma gorge sèche ne prononce aucun mot, n’émet aucun son, car il n’y a pas d’impulsion de la part de mon cerveau liquéfié.

 

Je suis sauvé par des remarques amicales de l’autruche qui ressent mon désarroi « noir, blanc, qu’importe, les couleurs sont subjectives, les arbustes sont ce qu’ils veulent, je m’en fiche, tu t’en fiches, il s’en fiche, vive l’eau, vive le riz, vive le son, nous dansons maintenant ? car à Saint-Pétersbourg il fait froid et il n’y a pas plus d’amour, alors voilà, quoi, a, e, i, o, u, il y a juste l’i grec que je ne comprends pas, jamais compris, alors vos yuccas je m’en fiche aussi. »

 

Les deux femmes reprennent leur marche en avant, implacable, à peine perturbées par les remarques oisives de l’étrange oiseau et mon silence grotesque, elles doivent être habituées.

 

En cette journée qui est celle de la femme puisque tous les jours devraient l’être je ne peux que m’émerveiller de l’endurance, la persévérance, l’intelligence, l’élégance, la grâce et la faculté d’émerveillement de mes amies, qui est l’image en négatif de mes propres défauts, j’imagine qu’il s’agit là d’une autre leçon de cette longue errance dans le désert.

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