De ma septième leçon dans le désert


De ma septième leçon dans le désert

Il est parfois des spectacles étonnants, indescriptibles, surréalistes.

 

Nous marchons dans le désert, je pense vous l’avoir assez dit, mesure thérapeutique pour moi et l’autruche volante, flottante et trébuchante, parce que nous n’avons pas su gérer l’avalanche d’évènements et bouleversements survenus dans ce pays de misère et poussière dans lequel nous errons depuis un certain temps déjà.

 

Nous sommes dans cet endroit étrange qui évolue de jour en jour, prenant des formes et tournures étonnantes mais dont la plastique et la beauté m’échappent largement étant tout entier pris dans une seule préoccupation, la survie au sens premier, second et troisième du terme.

 

Nous marchons, l’autruche et moi, main dans l’aile et vice-versa, suivant misérablement nos deux guides, moi perdu dans la contemplation du sol, des pierres et cailloux, songeant au moment béni où cette errance sera finie, et l’autruche prise dans ses réflexions incompréhensibles, ses chants hermétiques et ses poèmes ubuesques. Nos têtes sont dirigées vers le bas, le sol, la terre, les pierres, là où immanquablement nos êtres finiront dans quelques temps, et nos regards subissent la pression de la masse posée sur l’arrière des globes oculaires.

 

Nous sommes deux ombres grotesques poursuivants des lumières, à savoir Maria au regard si beau et profond que je m’y ressource en permanence et la jeune femme au collier rouge, marchant d’un pas droit, assuré, précis et élégant, ferme et courageux, tout en devisant de multiples choses dont la portée, la nature et la signification ne peuvent que nous échapper totalement. Elles ne semblent pas souffrir de la chaleur, gérant avec une étonnante efficacité et fraîcheur la rudesse des conditions dans lesquelles nous évoluons.

 

Notre petit groupe avance donc à son rythme délicat au milieu d’un paysage relativement inhospitalier, même si je dois convenir que depuis deux jours nous avons quitté l’astreignant désert de dunes pour un désert de pierres et cailloux, une étendue rocailleuse et bosselée qui a l’avantage par endroit de fournir une ombre bienveillante et une impression de fraîcheur.

 

Tout à l’heure, après avoir marché des heures durant dans le lit d’un oued asséché nous avons soudain découvert devant nous une vaste étendue plane et grise, parsemée de quelques herbes sèches, buissons d’épineux et marquée à l’horizon par une barre montagneuse ondulante, peut-être un mirage, peut-être un océan, peut-être une ville, peut-être une chaîne de montagnes.

 

Ce qui par contre nous a semblé absurde, déplacé, aberrant c’est qu’au milieu de cette plaine silencieuse et morne, un mur avait été construit, de trois à quatre mètres de hauteur, blanc, lisse, scintillant, et suivait une ligne vaguement droite débutant à l’infini sur la droite et s’essoufflait plus ou moins devant nous. A gauche il n’y avait rien si ce n’était l’infini du désert de pierres.

 

Je ne me suis pas étonné outre mesure puisque j’étais tout entier pris entre la tentation de m’allonger sur place à l’ombre du mur ou boire une nouvelle gorgée de la gourde d’eau conservée précautionneusement par Maria.

 

Par contre, cette dernière s’est immédiatement préoccupée de trouver au milieu d’une nature farouche, sauvage, vierge, une construction ridicule, une œuvre fastidieuse et sans but apparent puisque de part et d’autre de celle-ci il n’y avait que sable, pierre, branchages et poussière. « Pourquoi séparer, diviser, couper un monde qui n’éprouve qu’un seul besoin, celui de vivre à son rythme pour le restant des temps ? » a dit l’une de mes guides.

 

« C’est une incongruité de plus dans un monde qui n’en manque pourtant pas. Il n’y a rien, moins que rien, un vide d’un côté, un vide de l’autre, il y avait cohérence dans tout cela et maintenant il n’y a même plus cela. Je ne comprends pas » .a commenté l’autre.

 

Nous nous sommes donc rapprochés de l’endroit où la construction s’interrompait. Le mur y était alors assez irrégulier et nous en rapprochant nous avons constaté qu’il n’était que d’une épaisseur minime, à peine plus de quinze centimètres, constitué de briquettes blanches empilées l’une sur l’autre avec un mortier très imparfait, à peine séché, datant tout au plus de quelques semaines.

 

Le désert était donc coupé en deux moitiés. Pour passer de l’une à l’autre il n’y avait qu’une solution longer le mur durant des dizaines de kilomètres ou l’escalader ce qui semblait assez facile pour celui qui possèderait une échelle.

 

Pas très facile, pour l’autruche marchante, que passer au-dessus, ou dessous, de cette chose, « à Saint-Pétersbourg c’était plus facile, car de mur il n’y avait point, si ce n’est des petits, à angles droits, qu’on appelait maisons, mais percés de trous qu’on nommait fenêtres, ou rues, c’était selon, voire mêmes avenues ou fleuves, cela dépendait, mais moi je ne regrette rien, je ne suis qu’un piaf, après tout » a noté l’autruche volante, flottante et trébuchante qui pour une fois s’est exprimée de façon presque compréhensible.

 

Le ridicule de cette construction m’est apparu évidente après avoir bu une gorgée d’eau généreusement offerte par Maria.

 

Je me suis hasardé à commenter que tout cela n’avait absolument aucun sens. « Pourquoi séparer ce qui n’a pas de valeur particulière à moins que des saintes et douces sociétés philanthropiques souhaitent se distribuer les ressources cachées sous ce terrain désolé ? L’épiderme peut être inhospitalier et pauvre mais le derme très riche. Nous sommes des insectes de surface. D’autres sont des vers de profondeur, aveugles mais gras ». Personne n’a commenté mon commentaire.

 

Nous avons marché le long de ce mur, bout provisoire comme je l’ai indiqué.

 

Curieusement, nous avons rapidement trouvé trois ouvriers qui se reposaient de l’autre côté du mur, à l’ombre de celui-ci, contemplant une montagne de briquettes. Je ne les avais pas vu auparavant. Ils attendaient visiblement la fin d’une pause pour s’atteler à leur tâche consistant à avancer le mur vers la gauche pour atteindre l’autre infini.

 

Le fait que ces ouvriers étaient en fait trois pingouins aux lunettes roses portant des teeshirts à l’effigie de Piero della Francesca m’a à peine surpris je dois l’admettre pas plus que le fait qu’ils répondent aux préoccupations de Maria fort sèchement en disant « nous construisons l’enceinte de la chapelle d’Arezzo, il faut bien commencer quelque part, pourquoi pas ici, il nous faut nous recueillir. Puis lorsque ceci sera finit nous construirons la chapelle et y reproduiront les saintes fresques et y ajouteront les saintes reliques, des répliques, et enfin lorsque tout sera achevé nous célébrerons une messe unique et détruirons tout cela pierre par pierre. Vous penserez ce que vous voudrez mais nous devons terminer cette tâche rapidement, avant la fin des temps qui s’avance rapidement. Puis nous partirons et laisserons tout cela à votre bon soin, mesdames et messieurs, pour une fois que c’est pas vous les humains qui détruisez tout, vous devriez être plutôt contents. N’est-ce pas? »

 

Ils ont repris leur travail et nous sommes restés interloqués.

 

Au vrai, il n’y a jamais de surprise dans le désert, tout est possible, tout est envisageable, le ridicule comme le pénétrant et profond, l’essentiel comme le superficiel, le tangible comme l’intangible. Il n’y a rien dans la vie qui ne soit tout à fait imprévu. Il faut prévoir l’impondérable pour ne pas se laisser submerger. Il faut anticiper le ridicule pour ne pas se faire étouffer. Le sage et le burlesque, le grotesque et le raisonné, le logique et l’illogique. Tout est un. Dans le désert ou ailleurs. Cela n’a pas d’importance. Ce qui est déroutant et dérangeant pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Et vice versa.

 

Il n’y plus d’amour à Saint-Pétersbourg. Et alors ?

 

aafaa

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