De la transformation du désert


De la transformation du désert

L’esprit humain est une chose bien remarquable et indéfinissable.

Nous étions dans le désert, je souffrais et trainais mes avec une lourdeur indéfinissable, avais l’impression que toute la douleur du monde reposait sur mes pauvres épaules, languissais au soleil telle une écrevisse sortie du lit de sa rivière et s’asphyxiant tout doucement, me laissais traîner tant bien que mal derrière les silhouettes alertes et vives de Maria au regard si profond que je m’y serais beaucoup plus souvent noyé si j’avais pu le rencontrer et la jeune fille aux lèvres rouges et m’accrochais aux plumes de mon avatar, mon aimable et incompréhensible autruche volante, flottante et trébuchante.

Tout était pour moi opaque, triste, lourd, douloureux, infernal, et bien entendu infini.

Puis nous avons rencontré nos trois architectes du désert, des pingouins mal intentionnés aux lunettes roses construisant un mur divisant l’indivisible et avons fini par décider d’un commun accord, imposé admettons-le par Maria, que nous quitterions rapidement le désert et partirions sérieusement à la recherche de la mythique Arezzo, la cité de Piero della Francesca, abritant la rayonnante chapelle aux fresques sacrées.

Tout a alors changé.

Tout.

Absolument tout.

La construction de mon cerveau est ainsi faite. Je pense qu’il doit en être de même pour à peu près chacun d’entre nous humains.

Le désert n’est plus cette entité absurde et effrayante, abominable et invivable. Je ne traine plus mes pieds comme s’il s’agissait de boulets insupportables et lourds. Je gambade. Je marche seul, à l’avant du petit groupe. Je singe le mâle dominant. Je suis alerte et vif et même si je discerne sans les voir les sourires de connivence de mes charmantes amies je me précipite vers le levant, vers la sortie de cette prison naturelle. Les paysages sont les mêmes qu’auparavant. Il y a toujours des pierres, des roches, des arbustes minuscules, des branches desséchées, mais je les vois différemment, je me mets à apprécier leur esthétique, l’ombre qu’ils ou elles dessinent à terre, les figures abstraites représentées, les Hartung Rothko ou Alechinsky du désert, les compositions fortuites mais belles, les nuances projetées sur l’écran clair de mes paupières, les senteurs et les parfums, la douceur du vent, les changements de physionomie des différents paysages désertiques, arides ou semi arides que nous traversons, la course du soleil.

J’étais aveugle. Je suis croyant et voyant.

En une petite heure je suis devenu le parangon du désert, l’expert, le fier arpenteur des zones arides, l’expert miraculeux des terres misérables, miséreuses et oubliées, l’excellent jongleur des images que la nature nous offre. Tout cela parce que je sais au plus profond de mon être que la fin de ce segment de ma vie est finie.

Ma chère Maria et la jeune fille au nœud rouge considéraient que le désert allait être une thérapie bénéfique pour l’autruche et moi-même, je ne sais pas si elles ont eu raison ou tort mais il reste que ce qui était hier insupportable est aujourd’hui oublié.

Je suis peut-être une de ces fleurs du désert fanée, flétrie, morte et qui lors d’une seule minuscule pluie se transforme en éblouissante projecteur rose. J’avais fait cet étrange rêve ou illusion il y a quelques jours, ces fleurs roses sur des branches noires et mortes. Peut-être suis-je l’une de celles-ci. Tout cela après tout m’importe peu.

Nous avons achevé cette partie de notre périple. Nous sommes en voie de guérison. Nous nous dirigeons vers la ville oubliée de ce pays de misère, celle où nous avons installé nos affaires après notre sortie de prison, cette métropole traversée de convulsions multiples, au bord du chaos, de l’effondrement ou du printemps.

Tout est aléatoire et chaotique mais je suis maintenant convaincu d’une chose, il y aura un lendemain au jour d’aujourd’hui, il sera non pas ici dans le désert ou là-bas dans cette ville submergée de soubresauts multiples mais à Arezzo.

Pourquoi suis-je si heureux d’aller à Arezzo? Je n’en sais rien. Je n’aime pas particulièrement Piero, pas plus ou moins que d’autres peintres de la renaissance.

Non, ce qui bouleverse mes sentiments et emplit mes poumons d’un air non pas torride et irrespirable mais doux et parfumé est la satisfaction de considérer que demain sera, qu’il y aura une suite, un renouveau, une transformation, que la vie ne s’arrêtera pas là, que la peur de la mort pourra céder la place à un espoir de renouveau.

Que voulez-vous? je suis humain malgré tout.

Je laisse les mots de la fin à mon amie autruche volante, flottante et trébuchante qui m’a soutenu quand mes jambes ne le faisaient plus, qui m’a porté quand mon être n’avait plus la force de le faire, qui m’a encouragé quand même les paroles de Maria ne me parvenaient plus, qui a cru en moi plus que quiconque n’aurait jamais pu le faire, moi-même y compris :

« Plus d’amour à Saint-Pétersbourg, Arezzo ne veut rien dire, le vert est gris et le gris ne l’est pas, les oiseaux se cachent pour ne pas pleurer, mon ami marche, les oies sont blanches mais pas trop, la rivière coule sous le pont Mirabeau et mes soucis aussi, les enfants ne sont pas là car ils sont absents, le soleil brille car il ne fait pas nuit, la Lune est de sortie car elle n’est pas rentrée, les fleurs sont belles car on s’en fiche, le sourire est mieux que le klaxon du tracteur, les choux sont gras et les gros ne sont pas chats ».

Cela ne veut rien dire, bien sûr, mais je suis heureux.

 

sol549

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