D’un discours sur la méthode et du peu d’influence que cela peut avoir sur notre comportement


D’un discours sur la méthode et du peu d’influence que cela peut avoir sur notre comportement

Notre séjour dans cette terre de misère et poussière touche à sa fin. Nous l’avons annoncé à la jeune fille au pull rouge et à sa mère. Nous avons fait ce que nous pouvions faire, c’est-à-dire pas grand-chose, mais au moins aurons-nous essayé, certains de manière décisive et constructive, telle Maria au regard si profond que je m’y perd si fréquemment ou l’extincteur fort sage qui a proposé des références historiques à toute une jeunesse laissée à elle-même, d’autres avec une dose de décalage avec les besoins, la réalité et les circonstances, c’est-à-dire l’autruche volante, flottante et trébuchante, les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca et votre serviteur, perdus dans des recherches infructueuses, des contemplations inutiles et des observations stériles, et enfin, d’autres encore, à contre-courant ou de manière parfaitement intrusive et paternaliste, néocolonialiste pourrait-on dire, tentant d’imposer à des peuples qui ne le leur avait pas demandé leur avis, opinion ou marche à suivre stéréotypée, je veux dire la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne et le Yéti anarchiste.

Nous allons donc quitter les lieux, en tout cas certains d’entre nous, Maria, l’autruche, les pingouins, la machine rondouillarde dorénavant fortement aigrie et marquée dans son ego révulsé et rejeté, et l’auteur de ces lignes.

Nous irons à Arezzo.

Notre destination est claire et notre détermination intacte. Nous y irons car c’est une promesse que nous avons faite aux pingouins et peu importe le caractère ridicule, niais ou absurde de cette quête nous nous devons d’y aller.

Mais cette fois-ci nous procéderons autrement qu’il y a quelques semaines. Finies les hésitations et le laisser-faire, nous ne nous laisserons pas entraîner sur les sinuosités du destin par quelque navire humanitaire ou des baignoires trouées. Depuis ce matin nous réfléchissons au meilleur moyen d’entreprendre cette traversée.

Nous avons réuni cartes et ordinateurs, avons repéré Arezzo sur des plans de différentes tailles et format, avons compilé matériels, logiciels et données et échangé toutes sortes d’idées.

Le premier constat que j’ai formulé est qu’il serait bon de déterminer le nom du pays dans lequel nous avons échoué voici des semaines déjà, ainsi que la ville où nous nous cachons actuellement. « Ce serait un bon point de départ » ai-je fanfaronné à l’adresse de Maria montrant que mon séjour dans le désert avait eu quelque effet salutaire « et de là nous pourrions dresser des lignes, tracés et itinéraires. Adieu les approximations du temps où nous pensions être partis de la bonne et belle île de Vienne et naviguions sur la Mer d’Autriche, fini tout cela. Nous devons être précis, procéder par extrapolation, déduction, et recoupement des faits et analyses. Le sérieux de notre méthode ne doit plus être sujet à caution ».

Tout le monde a opiné du chef et nous nous sommes penchés sur toutes les cartes disponibles jusqu’à ce que les pingouins ne proposent plus prosaïquement de nous rendre à l’aéroport le plus proche et prendre des billets car après tout, ce serait la démarche la plus légitime et naturelle, un aéroport, deux aérogares, trois avions, quatre passagers et cinq pilotes, et vogue la galère, direction Arezzo, et qu’on nous serve purée de marrons et quiche aux poissons avec un bon verre de Merlot Tessinois. Voici la façon la plus simple de procéder.

Nous avons alors ouvert d’autres livres, manuels, ordinateurs et médiums de toutes sortes, jusqu’à ce que Maria ne déclare très simplement que « la gente humaine étant ce qu’elle est, c’est-à-dire peu tolérante de nature et dans les circonstances assez suspicieuses je ne suis pas sure que l’arrivée d’un groupe d’amis composé de deux humains, une machine, trois pingouins et une autruche volante se fasse dans la discrétion et conduise à une action décisive, circonstanciée et adéquate du personnel au sol de quelque compagnie aérienne que ce soit ».

Nous avons arrêté notre frénétique recherche et avons contemplé le plafond fort beau de la pension de famille de la mère de la jeune fille au tee-shirt rouge, songeurs, atterrés, perplexes, jusqu’à ce que l’autruche dans sa faconde habituelle ne déclare « cigognes dans le ciel, paquets dans le bec, moi je vole, vous dans paquets, et pan dans le ciel, et sourires partout, le bonheur est là, l’arc-en-ciel se crée et nous avançons, les choux sont gras, les bambins pleurent, on les comprend, mais on avance ».

Nous avons alors envisagé la proposition étonnante de notre volatile préféré analysant notre poids total brut, bagages non comptés, déterminé la surface de tissus nécessaire, calculé la résistance de ce dernier suivant la formule bien connue xgt x T2 = m(e/7.89)/14×3, envisagé la force de portance des ailes de l’autruche, déterminer ses battements d’aile à la minute, extrapoler sur une heure et finalement conclu de par le bec des pingouins qu’il faudrait trois cent kilos par heure de pâte d’arachide, merlan, fils électriques et beurre d’anchois pour nourrir l’autruche ainsi que trois cent deux litres d’eau par période de trois heures et sept minutes, ce qui paraît parfaitement inadapté et impossible à concevoir de la manière méthodiste, méthodique et kantienne suggérée par Maria la douce. Adieu le transport par voie autruchienne, ce qui n’est pas si regrettable par ailleurs puisque nous n’avions pas obtenu la certitude de pouvoir voyager en classe affaire.

Nous avons repris la discussion à son point d’origine et étudié la possibilité de prendre le train, mais ceci nous a entraîné dans des circonvolutions fort regrettables sur les points précédemment évoqués notamment le point de départ, « où sommes-nous bon dieu ! » a résumé l’un des pingouins, une expression regrettable qui a provoqué une discussion de nature théologique avec la machine à gaz rondouillarde qui a retrouvé un peu de sa fraîcheur et verdeur pour indiquer « je vous ai compris, et si tel est le cas, croyez bien que le tout puissant vous a compris. Vous n’imaginez tout de même pas qu’un assemblage de métal puisse déterminer quelque chose que le très haut et très puissant n’aurait pas imaginé un quart de seconde avant lui. Si moi je comprends, alors Lui, ou Elle, perçoit tout avant que nous ayons envisagé de concevoir ladite pensée ».

Deux heures de discussion échevelée s’en sont suivies. Finalement, Maria nous a interrompu et a dit très simplement la chose suivante « Soyez prêts demain matin à neuf heures. Nous partirons. Je vous indiquerai comment. Pour l’heure, que chacun s’apaise et que nous profitions de ces dernières heures pour prendre congé dignement de celles et ceux qui nous ont accueillis dans cette pension ».

Nous en sommes là, réunis autour d’une table, dégustant des plats et mets plus raffinés les uns que les autres, entendant des chansons tendres et douces psalmodiées par trois jeunes vieillards du voisinage, et profitant une dernière fois de la douce et chaude atmosphère de ce pays convulsé mais si humain.

Je ressens une douleur étrange du côté gauche de ma poitrine, j’ai l’impression que l’on appelle cela un pincement au cœur mais dans la mesure où je suis assis à côté de Maria, ma main dans la sienne, ceci ne saurait être le cas.

Alors, que l’or du soir tombe, mes yeux sont las, et mon âme colorée est prête à toute éventualité.

wall20

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