De l’étrange compression de trois mondes et de la longue cohorte des fuyards qui s’en est suivie


De l’étrange compression de trois mondes et de la longue cohorte des fuyards qui s’en est suivie

Il n’y a pas si longtemps que cela je marchais dans un désert infini de solitude et poussière sans autre compagnons que mes chers amis maintenant dispersés aux quatre coins du monde. Pas d’autre humain ou vivant à perte de vue. Un pays sans ombre. Ce séjour pourtant m’a beaucoup apporté. Si souvent durant les mois qui précèdent je me suis retrouvé dans des situations similaires, peu importe l’environnement qui était alors le mien, la solitude était alors le plus souvent ma seule compagne.

Je crois qu’il en est ainsi de nous tous dans notre frénétique vie d’humains contemporains, narcisses flétris de notre importance, heureux de surfer sur internet à la recherche d’amis et d’images et de mots que nous engorgeons, ingurgitons, absorbons avec délices, ainsi rassurés sur le caractère infini de notre éphémérité – je ne sais pas si cela se dit. Mais, soyons francs, nous sommes plus seuls que jamais. Il doit y avoir, j’en suis sûr, une équation qui traîne quelque part dans le cerveau de mathématiciens qui démontre le caractère parfaitement proportionnel de la montée en puissance des réseaux soi-disant sociaux avec l’intensité au carré de notre solitude.

Cependant, je dois le souligner, cette solitude c’était hier, aujourd’hui, les choses sont différentes et d’une certaine mesure totalement renversées.

Vous vous rappellerez peut-être que par l’interférence de ces chers pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, au moment où nous devions par les saintes voies d’internet nous retrouvés propulsés à Arezzo, un dérèglement infime desdits systèmes a provoqué la compression de plusieurs mondes, trois en fait, en un seul. Les Arreso (Danemark), Arezo (Iran) et Areso (Espagne) sont devenus un, une fusion des éléments et une confusion des mondes, un chaos indescriptible et des ombres qui marchent en rangs serrés venant d’une direction inconnue vers une autre qui l’est autant.

Il y a trois soleils dans le ciel et trois mondes qui se superposent, et surtout une file ininterrompue d’individus silencieux, mornes, aux joues humides mais aux yeux secs et douloureux, qui avancent lentement, le dos vouté, la tête basse, des ballots sur les épaules, les uns derrière les autres, sans cri, sans mot, sans réaction apparente, parfaitement disciplinés et résignés.

Pourquoi marchent-ils ainsi ? je n’en sais rien. Pourquoi n’empruntent-ils pas d’autres voies, sentiers ou routes ? je n’en sais pas plus. Tout est illisible pour moi. J’ai demandé au pingouin qui m’accompagnait ce qu’il en était.

Il m’a répondu :

« D’abord, je m’appelle Bob,
Ensuite, je n’ai pas vu de pingouins dans ce fatras ce qui est positif,
Après, je vois des humains, des chats, des chiens et des rats, donc je m’en fiche éperdument,
Enfin, je suis toujours en train de me demander ce que vous avez fait vous les autres pour que j’atterrisse ici loin de mes frères Jim et Jack et aux antipodes d’Arezzo la douce et sainte ville de Piero della Francesca dont nous devions, si ton cerveau devait s’en souvenir, déclarer l’indépendance.
Elle est belle l’indépendance ! Je ne sais pas qui sont ces gens et pour dire la vérité, je m’en fiche, je suis pingouin et pas pèlerin, volatile et pas bipède, Bob et pas Saint Benoit. »

Ce que j’aimerais savoir par-dessus tout c’est sur quels boutons il faut appuyer pour que le cauchemar cesse mais comme je n’ai plus d’appareil en main cela ne m’avance pas grandement.

Je n’ai pas trouvé ces propos très aimables en encore moins courtois ou constructifs même si j’ai été quelque peu interloqué et amusé d’apprendre six mois après les avoir rencontrés pour la première fois que ces pingouins pas si inoffensifs que cela avaient des prénoms, et que ces prénoms étaient étranges et très peu Inuits.

Ma pauvre autruche volante, flottante et trébuchante me manque. Elle racontait certes à peu près n’importe quoi mais avait une douceur qui me rassurait.

Ce pingouin-là me fait regretter l’idée que nous avions eu de rejoindre Arezzo pour satisfaire ses congénères.

Néanmoins, il reste qu’au milieu d’une compression de mondes, d’une accumulation d’objets, d’humains, de bêtes, de choses aux formes malléables, tourmentées, méconnaissables, une file ininterrompue d’individus au regard absent, silencieux, mornes et affligés, se déroule interminablement.

Je ne sais pas où est le début de cette file et où elle se dirige.

Par instants, elle s’arrête, le phénomène d’accordéon qui prévaut sur les autoroutes en période de vacances est implacable.

Quelque chose là-bas à l’ouest ou au sud provoque un ralentissement et par ricochet c’est toute la file qui progressivement cesse de se mouvoir, une vague qui provoque du sud vers le nord, puis se remet en branle.

Je me suis approché de ces gens de toutes races, conditions, genres et âges et ai essayé de leur parler, leur demander d’où ils venaient, où nous étions, où nous allions, mais je n’ai pas obtenu de réponse, ces gens fuient de manière fort disciplinée un danger lointain là-haut vers le nord ou l’est.

Cette file sinueuse avance vers un horizon fort distant mais je ne sais pas lequel, je me demande d’ailleurs s’ils savent ce qu’il y a là-bas, peut-être cela n’a-t-il pas vraiment d’importance pour eux.

Hier j’avais osé le postulat que tous ces dérangements résultaient du refus qui avait été le nôtre d’accepter le diktat suprême des puissants créateurs des systèmes informatiques, techniques, logistiques, chimiques ou autres, de questionner la justesse de leur déduction, de leur raisonnement, de leurs choix, d’accepter le caractère philanthropique de leur action. Bien entendu, il s’agissait d’assertions ironiques et profondément cyniques, je suis ainsi, on ne se refait pas.

Mais aujourd’hui, en voyant cette misère humaine qui s’avance, laissant derrière elle une misère bien pire et s’avançant vers un avenir incertain mais forcément misérable je ne peux empêcher mon cerveau de développer une forme de colère et d’indignation sans borne ni limite.

Le temps n’est plus à la farce…

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Il est certainement trop tard pour refaire ou défaire ce qui a été fait, ces gens-là qui marchent en file indienne interminable paieront les conséquences des actes de ces hyperpuissants, hyperdominants, hyperdistants, durant des générations.

Ils paieront l’arrogance, la superbe, l’ignorance et la morgue d’une minorité d’élus ayant d’une certaine mesure précipité cette compression, ce chaos, ces convulsions.

En fait, si l’on veut bien y réfléchir, mon pingouin et moi-même ne sommes pas si loin du chaos et des convulsions de ce pays de misère, de tristesse et de poussière que nous avons traversé et sillonné durant les semaines précédentes pour enfin le quitter dans l’espoir d’arriver à Arezzo la belle cité toscane.

Les constats que nous y avions faits ne sont pas forcément différent de ce qui se passe ici.

Il y a également ce sentiment inexorable d’être otage de situations qui nous dépassent est déprimant et l’idée de me retrouver dans cette compression de villes, lacs et montagnes et exode d’une population résignée provoquées par une succession de funestes hasards et erreurs me heurte profondément.

Mais, je dois renaître de mes cendres et repartir de l’avant avec pour compagnon d’infortune un pingouin colérique. Ma première priorité est de rejoindre Maria, les autres pingouins, l’autruche, la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, le yéti anarchiste et l’extincteur fort sage qui pourrait ici être très utile.

Où, quand et comment nous les retrouverons est difficile à anticiper.

Nous aurons malheureusement le temps d’en reparler dans les jours à venir.

 

§510

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