Des motivations sous-tendant la fuite des miséreux et de la réapparition du grille-pain dépressif


Des motivations sous-tendant la fuite des miséreux et de la réapparition du grille-pain dépressif

Le paysage est dantesque.

Une file interminable d’individus, silencieux, morne, tristes, désemparés, marchant lentement, portant des sacs ou valises, trainant des enfants eux-mêmes silencieux, ce qui est contradictoire par définition, entourés d’animaux de compagnie au regard hébété, une immense cohorte de civils marchant les uns derrière les autres sur un terrain comprimé, compressé, boueux et dévasté, de la végétation éparse et d’essence diverse, des objets multiples emboités les uns dans les autres sans ordre ni logique, un ciel noir, sans lune, mais avec trois soleils qui parfois apparaissent derrière des vitres sombres mais n’éclairent et ne chauffent personne, le seul son qui se répercute dans nos tympans est celui des pas qui frôlent le sol.

Je suis avec Bob, l’un des trois pingouins amateurs de Piero della Francesca, et nous essayons tant bien que mal de retrouver nos amis disparus ou égarés ou autre, nous essayons également mais sans succès de comprendre ce qui s’est passé dans ce pays dévasté aux trois soleils blancs.

Le pingouin vole par-ci par-là et appelle ses frères ou sœurs, je ne sais même pas qui est qui dans cette troïka particulière, mais sans réponse. Il passe d’un chien à un chat et d’un chat à un rat non point pour leur demander s’ils ont vu un ou deux pingouins voire un Yéti ou un extincteur, non pas du tout, mais pour essayer de déterminer s’il ne pourrait s’agir d’un pingouin déguisé en un autre animal. Tout cela ne l’amène nulle part mais le conduit à jurer très souvent et insulter ces pauvres passants ce dont ils n’ont pas vraiment besoin.

Pour ma part, j’ai passé les dernières heures à interroger les uns et les autres mais n’ai obtenu que des réponses obscures, vagues, abstraites, ne conférant qu’une faible lueur sur ce qui a pu se passer. Je pensais qu’il y avait eu une compression des villes et lacs d’Arezo, Arreso, Arezzo et Areso, mais ce n’est pas tout à fait ce que j’ai entendu.

Je vous livre les réflexions entendues à charge pour vous d’en déterminer le sens exact :

« Ils nous ont dit de partir, le ciel était noir, il fallait partir, tout de suite ou jamais, le grand sac s’approche, la mort est proche…

« Les terres étaient brulées, le soleil a explosé en trois, les ondes et nuées étaient trop fortes et risquaient de revenir…

« Les monstres ailés se sont jetés sur nous, ont tué et massacré tout ce qui se présentait à portée de leurs jets, nous nous sommes calfeutrés mais nous avons eu peur qu’ils ne reviennent…

« Nous avons attendu les instructions du département de la santé, de la culture et du ravissement des mœurs et de l’intelligence mais comme rien ne venait nous avons décidé de nous joindre à la file qui s’étendait déjà sur des kilomètres…

« D’après la directive suprême xc/j/6 nous avons obligations en tant que sous-leaders de catégorie 7 de nous joindre aux flots de civils lorsqu’il dépasse la masse critique de coefficient 5, ce qui était le cas avant-hier matin, pour assurer la transparence, le lien entre moralistes et combattants…

« Lorsque le troisième soleil s’est levé nous avons demandé aux autorités de préciser s’il était normal que l’on soit ainsi passé d’un à trois astres lumineux en un laps de temps de 24 heures. Les autorités principales, supérieures et magnanimes ont alors immédiatement établi une ligne téléphonique opérant 24 heures sur 24 heures relayant les délibérations d’un comité de coordination de sous-groupes d’alerte d’urgence en cas de dommages potentiellement irréparables. En l’attente de l’établissement de l’ordre du jour de la réunion du premier desdits sous-groupes dont la présidence a été allouée au neveu du guide supérieur et suprême moralisateur de notre région nous avons préféré rejoindre la cohorte noire…

« Les oiseaux sont partis, les chiens se sont tus, les chevaux étaient nerveux, les bêtes étranges, les nuages en contresens, les vieux nous ont dit de les quitter pour qu’ils puissent dire au revoir à leur terre. Nous les avons écouté car c’est ainsi que les choses sont… »

Je ne sais ce que tout cela signifie. Ces mondes compressés, écrasés, soumis au diktat de quelques-uns et la croyance en une divinité trop humaine, une arrogance de civilisés pour qui tout est bon et tout est nécessaire et tout à un prix… Franchement, je m’y perds.

J’ai cherché partout mes amis, Maria au regard si profond dont la sérénité me manque tant, l’autruche volante, flottante et trébuchante, cette fichue machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes dont les affirmations abracadabrantes ont un aspect rassurant dans leur profonde hypocrisie, l’extincteur fort sage et lucide, ce bon et brave vieux yéti anarchiste et révolutionnaire.

Tous me manquent.

Le seul aspect positif de cette journée et qu’en fouillant mes affaires à la recherche de ses frères et/ou sœurs Bob le pingouin a découvert le fil électrique dont je vous ai souvent parlé et, le branchant au hasard à d’autres composants et résistances électriques qui trainaient a créé une sorte de chose dont l’aspect extérieur ressemble à ce grille-pain dépressif qui fut un jour notre ami. Si cette chose se mettait à marcher puis parler et enfin digresser sur Kierkegaard et, de manière fort surprenante je dois l’admettre, j’en conclurais que les choses se stabilisent et redeviennent progressivement à un niveau acceptable de confusion et chaos.

J’en saurais peut-être un peu plus dans quelques heures.

Pour le moment, je vais traîner mes affaires et mon pingouin vers l’ouest ou le sud à la recherche non pas du temps perdu mais des illusions qui me manquent tant.

Nous en avons tous besoin, vous comme moi, surtout en période de grands bouleversements.

 

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