De la lande, des trois soleils et de notre fuite en avant dans un monde qui se perd


De la lande, des trois soleils et de notre fuite en avant dans un monde qui se perd

 

Le paysage est celui d’une lande battue par les vents, parsemée de tâches figurant des flaques, de roches recouvertes de mousse, d’épineux s’accrochant au sol avec des racines semblant des griffes de pythie, de collines à peine plus hautes qu’un arbre et dévoilant derrières elles d’autres collines, d’autres étangs, d’autres rivières, des grappes d’herbe haute, des amoncellements de pierre, peut-être des murs, des façades écroulées, des ruines antiques ou modernes, et cette fichue pluie intermittente qui s’insinue dans à travers les vêtements et vous trempent jusqu’aux tréfonds de la moelle sans espoir d’un jour s’assécher.

 

Peu importe finalement de quelle Arezzo il s’agit, nous ne sommes pas en Toscane, ni ailleurs, nous sommes nulle part, nous sommes partout.

 

Nous progressons en même temps que le plus grand nombre à la différence qu’eux marchent en file indienne, pourquoi je n’en sais rien, et que nous évoluons plus ou moins à leur côté et à un rythme bien différent. Nous avançons vers l’ouest ou le sud, c’est selon, nous fuyons quelque chose, nous ne savons pas vraiment quoi, eux non plus je présume, la peur certainement, ils cherchent le salut, nous recherchons nos amis égarés, quelque part là-bas, devant nous, enfin je l’espère.

 

La lande est désolée, comme toutes les landes j’imagine, je ne suis pas un expert en paysage de ce type.

 

Le ciel est parfois bas, souvent ample, perturbé par le passage de nuages volumineux et sombres, éclairé par l’un ou l’autre des trois soleils qui ont fait irruption dans ce monde irréel, bousculé par des rafales de vent qui rabattent la pluie sur nous ou au contraire la disperse.

 

Il fait froid. Très froid.

 

Hier, nous étions au printemps, un printemps aigre, amer et triste, certes, mais un printemps quand même, aujourd’hui nous avons fait rebrousse chemin et sommes à nouveau en hiver avec le froid qui cingle nos entrailles et gifle nos visages. Même lorsque le ciel se dégorge de ces ventres mous gris et vengeurs la clarté que diffusent les trois soleils n’est pas suffisante pour nous réchauffer. Toutes et tous ont froid et l’on entend des gémissements et plaintes s’exhalant des bouches auparavant muettes.

 

Je dois être le seul, me semble-t-il à avoir encore assez d’énergie ou d’intérêt pour me surprendre de la présence de ces trois astres luisants.

 

Le pingouin a haussé ce qui lui sert d’épaules en murmurant « trois soleils, et alors ? Nous sommes bien trois pingouins, c’est le chiffre normal. C’est plutôt rassurant non ? Pas besoin de s’émouvoir pour cela. Est-ce que moi je me plains ou m’ébaudis bêtement ? Non, nullement. Il faut être humain pour cela, toujours à s’étonner de tout et faire l’imbécile en gigotant ou se trémoussant. Pour l’heure on cherche deux autres pingouins. Deux plus un égal trois. Ça c’est important. Le reste on s’en fiche, non ? Vous avez aussi votre trinité, vous aimez cela, vous adorez les troïkas, les consulats, et tout le bataclan, alors pourquoi toi seul parmi ces niais d’humains te sens concerné par cela ? Avance et regarde devant plutôt qu’au-dessus. C’est comme cela qu’il faut faire ».

 

Je n’ai rien dit. Je n’aime pas ce type de langage et regrette vivement mon autruche volante, flottante et trébuchante avec laquelle j’ai traversé un désert aussi écrasant que cette désolation ci et qui avait toujours des mots à partager, incompréhensibles certes, mais généreux et aimables.

 

Je suis resté muet mais ai continué à contempler ces ciels étranges perturbés par l’alternance des nuages, de la pluie et des rayons biaisés de soleils pourpres ou jaunes allongeant leurs ellipses inaccessibles au-dessus de nous.

 

Le grille-pain ressuscité parmi les vivants a rompu le silence et indiqué que « pour des raisons évidentes, la trinité m’émeut un peu, je suis spécialiste des résurrections, la troisième je crois, et je suis donc particulièrement sensible au chiffre trois, on le serait à moins, mais en l’occurrence il y a d’autres situations à affronter, ceci est le moindre de nos soucis. S’il y a une incongruité dans la présence de ces trois astres elle doit forcément s’expliquer par quelque expérimentation dont vous les humains êtes grands experts, quelque chose de sans importance, sans effet sur l’environnement, sans conséquence ou risque pour le vivant, les organismes, la vie, ou dieu sait quoi encore, entourée de toutes les garanties et normes imaginables, bref si tu vois trois soleils c’est que tu doutes de la justesse de gens autrement plus intelligents que toi, qui savent et toi pas, qui croient et toi pas, qui œuvrent pour le bien de l’humanité et toi pas, qui font preuve de philanthropie, de justesse de déduction et de grandeur d’âme et toi pas. Allons, remets-toi et cesse de te lamenter ou t’extasier devant ce que tes pairs qui savent ont fait. Eux ont raison, forcément et toujours, toi pas. A force de douter tu vas faire chuter ton humanité dans le fossé. Les grands et puissants ont raison. Toi pas. Mais, ceci étant, pour ce qui concerne le pauvre grille-pain existentialiste que je suis, expert es-mort réversible, sache que lorsque tout s’achève, franchement, on se fiche éperdument de tout cela. Alors, d’une manière ou d’une autre tu es perdant. Concentres-toi sur ta route. Amènes-nous rapidement sur le chemin du couchant où nous retrouverons Maria aux yeux si profond qu’il absorbe tout le monde, toi y compris, surtout toi en fait, le Yéti anarchiste, la machine à gaz, les deux autres pingouins et l’extincteur fort sage qui serait fort utile ici pour éteindre les incendies qui nous suivent et dressent une ligne de feu sur l’horizon du levant ».

 

Il s’est tu et m’a regardé avec ses yeux fins comme l’acier et, finissant par comprendre la gravité de ses derniers mots, je me suis retourné et ai discerné ce qu’il avait pressenti et que moi l’humain n’avait pas perçu j’ai noté que la ligne courbe dudit levant était peinte en rouge sombre agrémentée de tâches jaunes et bleues.

 

Un feu lointain coupait le pays en deux, pays dont vous ne serez pas surpris outre mesure que j’ignore son nom, une lande désolée et abandonnée, celle-là même sur laquelle une longue cohorte avance, et une terre de feu, morte, brûlée à tout jamais, celle qu’ils ont quitté, il y a longtemps ou récemment, qui peut le dire, et qui n’a plus d’existence.

 

Une longue langue de feu qui barre l’horizon et tue ce qui peut l’être. D’où vient-elle ? Qui l’a provoquée ? Quelle absurde conjonction de facteurs l’a mise en branle ? Je n’en sais rien mais je pense pouvoir déduire de ce que je viens de vous raconter que le temps n’est peut-être pas à mon entière disposition et que si je ne souhaite pas finir grillé je ferai mieux de quitter cet endroit rapidement.

 

Je regarde devant moi, je contemple le flot ininterrompu d’humains et d’animaux qui fuient, je sens sous mes pas des mondes qui se compriment et souffrent, je sens sur mon dos le grille-pain qui m’enjoint de me mettre en route, j’entends Bob le pingouin qui hurle aux gens de se taire, comme s’ils parlaient ces pauvres hères, et je me bouscule pour ne pas rester pétrifié, je me remets en marche, je pense à Maria et mes amis, à la vie qui toujours s’égrène, à ce damné temps qui avale tout, et je marche.

 

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