D’une nouvelle et probable longue dérive et des plaisirs de la banalité


D’une nouvelle et probable longue dérive et des plaisirs de la banalité

 

Nous voici sur la mer, à nouveau.

 

Au loin derrière nous le pays que nous venons de traverser achève de se consumer. Les lueurs bleutées rappellent la virulence de l’incendie. Ce qui l’a provoqué ? nous ne le savons pas vraiment mais après tout qu’importe la cause, il demeure que ce qui a été auparavant un condensé de vie, n’est plus aujourd’hui qu’une chimère.

 

Les errants ont trouvé leur place dans des baignoires roses voguant sur des flots heureusement pas trop démontés. Pour l’heure, ces embarcations dérisoires sont plus ou moins réunies mais il est évident que le jeu combiné du vent et des courants vont nous séparer au fil des heures. Nous n’avons rien à manger et bien entendu rien à boire.

 

Lorsque nous n’avions plus d’espoir, absolument plus aucun, et que l’incendie se rapprochait la perspective de pouvoir nous extirper in extremis des griffes du feu nous est apparue miraculeuse. Une journée plus tard, les interrogations reviennent et demeurent.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante déguisée en marin d’apocalypse ne nous a rien dit qui puisse être interprétable.

 

Par contre, le grille-pain existentialiste a suggéré que ces baignoires neuves et roses devaient faire partir d’une cargaison échouée quelque part dans les environs, un porte-conteneur sans contenu autre que des baignoires roses, une hypothèse confirmée un peu plus tard par Bob le pingouin amateur de Piero della Francesca qui a survolé une épave parmi des dizaines d’autres éventrées et renversées, repliées les unes sur les autres comme des papillons d’acier.

 

Nous dérivons sur une mer sombre, presque noire. Le ciel est éclairé par trois feux, ceux de soleils qui n’ont pas lieu d’être et qui me confirme dans l’idée que ceci pourrait être un cauchemar et que bientôt je me réveillerai dans des draps, tout rose je présume, les draps sont souvent roses dans les rêves n’est-ce pas? que la voix de Maria au regard si profond que je m’y noie avec un intense plaisir me paraîtra un chant délicieux et que les murs de ma chambre seront blanc, perpendiculaires, agrémentés de photos ou peintures, avec des fenêtres et des volets et au-delà des paysages normaux, non-bouleversés, tranquilles, aimables, souriants, toute cette hypocrisie dans laquelle nous nous complaisons habituellement en nous disant que cela durera indéfiniment, douce et tendre hypocrisie qui après tout me manque énormément.

 

La banalité est assommante, détestable, enfoncée dans sa faconde routine, ces heures qui s’empilent et se débitent inlassablement, avec ses rituels que nous avons établi au fil des millénaires pour nous persuader que nous existons, que nous vivons, que nous aimons, que nous représentons quelque chose, une finalité, un ensemble de finalités, une humanité, une espèce spéciale, alors que nous ne sommes qu’un hasard résultant d’une conjonction de hasards.

 

Tout cela je le sais, le hais et le fuis mais aujourd’hui dans ma baignoire rose au milieu d’un océan malheureux, dérivant dans une direction bien entendue inconnue, le ciel barré d’une ligne de feu derrière nous et d’une écume blanche au-devant, les environs débordant des lamentations de celles et ceux qui ont fui la destruction et ne font que s’y retrouver engluée en permanence, les soleils s’explosant sur des ciels tourmentés, les traces de mort s’immisçant dans les volutes de fumées qui nous parviennent encore des mondes empilés, je me demande si ces banalités qui se compressaient n’étaient pas plus enviables que ces bouleversements au milieu desquels je me meus avec des amis dérisoires et fuyants, sans cesse bousculé et rejeté, ignorant les tenants et aboutissants, jonglant avec la réalité comme si elle existait. Je me le demande.

 

Si seulement je pouvais bénéficier de la présence de Maria.

 

Si elle pouvait être à mes côtés et me guider, comme cela avait été le cas voici peu lors de ma traversée du désert, je me sentirais tellement mieux. Je donnerai dix ans de ma vie pour une minute avec elle.

 

Mes autres amis me manquent également. Où sont-ils donc passés ces chers amis, cette machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, ce Yéti anarchiste, cet extincteur fort sage, les deux autres pingouins, où se sont-ils donc perdus ?

 

J’ai répété quinze fois le nom de Maria à l’oreille de l’autruche mais ceci n’a provoqué aucune réaction tangible, particulière ou interprétable, rien que des miaulements traditionnels, le style habituel des haïkus autruchiens, « lamentable et fier, le pingouin trébuche, la fleur tombe, les oiseaux volent, moi, l’amour de Saint-Pétersbourg n’est pas la même chose que l’amitié des écureuils, les vieux, bleu, un, deux et trois, ne font pas quatre, ce qui est gênant, Maria, Maria, Maria, trois fois Maria, ne font pas non plus trois Maria, une nous suffirait et son sourire, dieu, soleil, lune, son sourire est bleu, rose et rouge et à la fois, orange aussi un peu, et même vert, pas gris et jaune, tout est perdu fort l’honneur et la peur, e viva zapata… »

 

Je ne sais que dire, que penser. J’aimerais retrouver ma banale vie d’autrefois, mes quatre murs mais ma Maria avec, je souhaiterais retrouver ce qui a été ma routine et mes rituels, ma vie de mort-vivant, cet engluement dans la banalité mais également ce confort de la certitude, des acquis, des lendemains qui ne chantent pas mais se ressemblent dans leur délicieuse prévisibilité…

 

Mais en même temps, chaque jour qui passe me fait rencontrer ou percevoir une autre réalité, mettre en perspective les acquis de la veille, mieux pondérer ce que nous sommes, ou plutôt ne sommes pas, m’inflige des tableaux et images de l’humanité terribles ou merveilleux, surtout terribles, et ceci est inestimable, je commence à comprendre l’humain, non pas ses causes mais ses conséquences, et cela est indéniablement enrichissant.

 

Je suis pris entre deux envies mais je ne vis qu’une vie et celle-ci est complexe et dans un monde qui se meurt. J’espère qu’il n’en est pas de même pour vous.

 

Faites les choix qui s’imposent ou ceux qui vous semblent les meilleurs. De toutes les manières, nous sommes esclave de notre destin et nos choix passés. Profitez de votre cocon, votre ritournelle bienaimée ou vivez une vie chaotique et ubuesque.

 

A votre bon gré mes ami(e)s, faites ce que bon vous semblera, … mais agissez je vous prie…

 

§531

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