De l’étrange irruption de banquiers dans cette histoire qui n’en demandait pas tant…


De l’étrange irruption de banquiers dans cette histoire qui n’en demandait pas tant…

 

Vous connaissez ma situation. Inutile d’y revenir sans arrêt, je risquerais de vous lasser.

 

Pas la peine de vous rappeler cette errance débutée il y a des mois à Copenhague, puis Vienne, la Mer d’Autriche, l’île de Vienne, une mégalopole inconnue, un océan sans nom, un pays déchiré et meurtri, une ville immense prise par une tourmente révolutionnaire, un périple dans le désert, une échappée vers Arezzo qui s’est achevée dans une compression de mondes, une fuite éperdue devant un incendie ravageant une lande désolée et un sauvetage in extremis.

 

Je me trouve avec certains de mes amis dans une baignoire rose flottant sur une mer démontée et c’est de là que je vous écris.

 

Vous n’êtes pas sans ignorer non plus, je répète ceci à satiété, lesdits amis qui vont et viennent dans ma fuite, à commencer par ceux qui se trouvent dans cette frêle embarcation, je veux dire l’autruche volante, flottante et trébuchante qui s’exprime par poèmes indigestes, le grille-pain existentialiste qui s’est réincarné à plusieurs reprises et est devenu ces temps-ci fort fataliste et enfin Bob l’un des trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca et souhaitant par-dessus tout se rendre à Arezzo pour y déclarer l’indépendance de la chapelle où se trouvent les fameuses fresques.

 

Au rayon des absents, ma chère Maria, ma compagne, au regard si profond que systématiquement je m’y noie, la jeune fille au foulard rouge qui peut-être la suit, le Yéti anarchiste et révolutionnaire, les deux autres pingouins, l’extincteur fort sage, historien et spécialiste des phénomènes extraterrestres et des révolutions et enfin la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes.

 

Nous cherchons désespérément ces amis disparus sans réellement savoir où ils pourraient se trouver.

 

Pourquoi vous faire cette présentation lourde et répétitive à ce stade de ma fuite ? Pour deux raisons,

 

(i) d’abord le besoin de faire le point car oscillant sans arrêt entre des réalités qui n’en sont pas et des imaginaires qui le sont vraiment, perdant au fil des déplacements l’un ou l’autre les retrouvant ensuite, ignorant les lieux où nous déambulons, totalement dépassés par les évènements et subissant à l’extrême les convulsions et chaos de notre monde qui ressemble peut-être au vôtre, je n’en sais rien après tout, chacun vit sa réalité comme il ou elle le ressent, le perçoit et le voit, il n’est pas inutile de faire une cartographie du présent et du passé immédiat et

 

(ii) ensuite le souhait d’identifier et nommer aussi bien les présents que les absents car ne pas le faire est équivalent à les laisser disparaître dans une mort triste et morne, un vide sidérant.

 

Et puis il y a cette autre raison particulièrement étonnante que je souhaiterais évoquer aujourd’hui.

 

Nous dérivions tranquillement sur une mer démontée, je vous l’ai dit, dans notre baignoire rose, cela aussi vous le savez, seuls, cela je ne vous l’ai pas dit mais sachez que depuis ce matin toutes les autres baignoires ont disparu de notre environnement immédiat, il n’y a plus que vagues, écume, trois soleils au firmament et même une pauvre Lune qui se demande ce qu’elle fait là avec ses étranges ombres dessinées sur sa face visible et souillée, et nous nous demandions comment nous pourrions survivre sans eau ni nourriture, lorsque surgit de nulle part, un homme et une femme d’une quarante d’années tout au plus, sur une planche à voile arborant un beau motif doré représentant le logo d’une banque anglo-portoricaine, vêtus d’un complet trois quart anthracite à rayures discrètes, chemise au demi col élégamment entrouvert, cravate ©Lanvin à motif de fleurs de lys et framboises entremêlées, et chaussures de cuir noires de la maison ©Soulthon Et Meyson, et d’un tailleur sombre ©Boss, chemisier ©Lyster brodé main, bas de soie, chaussures à talon aiguille rayées bleues et roses, se sont arrimés à notre embarcation.

 

Ils ne nous ont pas laissé le temps de réagir et se sont immédiatement adressés à moi de manière extrêmement énergique se référant à l’acquisition des droits de cette narration dans le but d’en produire un scénario pour un film à grand budget.

 

Ce n’est pas la première fois que l’on m’entretient de cette possibilité mais une innovation s’agissant du lieu, des circonstances et des précisions quant audit film.

 

« Que l’on soit bien clair », m’a sermonné la jeune femme au visage légèrement maquillé « nous respecterons le ton décalé de vos chroniques. Il ne s’agira pas comme d’autres l’ont fait par le passé de mouliner vos propos à la sauce hollywoodienne. Loin de là. Nous sommes tout à fait sur la même ligne que vous quant à l’appréhension du vécu, les profonds bouleversements de notre univers quotidien, les catastrophes imposées par la nature ou inversement, les contradictions de notre propos d’homo occidentalis. Nous souhaitons présenter aux spectateurs une vision originale de ce chaos dont vous vous faites l’écho tous les jours ».

 

L’homme rasé de près avec lunettes fines ©Dior et lui aussi un léger fond de teint, peut-être du ©Nyarquos, a poursuivi « je n’en suis pas sûr, la distribution doit être impeccable et nous avons d’ores et déjà pris contact avec Natalie Portman pour jouer le rôle de Maria, cela semble une évidence n’est-ce pas, Pénélope Cruz serait bien elle aussi mais elle sera en tournage durant la période envisagée. Bill Murray serait très bien façon narrateur angoissé, perdu, délirant, là aussi cela paraît évident. Nous avons également pensé à Tim Robbins mais vous nous direz ce que vous en pensez ».

 

La jeune femme a poursuivi « Depardieu serait bien en Yéti anarchiste, pour le reste il faudra chercher un peu. Pour le grille-pain existentialiste se sera un peu difficile mais nous souhaitons rester dans l’esprit de votre texte. Il ne faut pas l’épurer, hors de question. Cela représentera un vrai travail d’acteur, passionnant, tout à fait passionnant ».

 

« Quant à la machine rondouillarde et à l’extincteur nous avons quelques idées à vous proposer » a poursuivi l’homme sans sourire, en tout cas peu avenant.

 

Ils se sont un peu écartés de nous à la faveur d’une vague un peu plus haute que les autres et dès lors nous ne les avons pas entendus poursuivre leur étrange dialogue.

 

Lorsqu’ils sont revenus à portée de voix, Bob le pingouin les a apostrophé de la pire des manières puis s’est envolé dans leur direction et les a attaqués avec son bec relativement tranchant en leur tenant à peu près ces propos : « Le héros de ce film ce doit être un pingouin. Tout tourne autour de Piero della Francesca et d’Arezzo, non ? Alors pourquoi vous n’avez pas parlé de cela ? Pourquoi ? Vraiment des cloches sans nom, des abrutis de la pire espèce ! Ne pas comprendre cela c’est passer entièrement à côté de la finalité de la chronique. Vous ignorez l’évidence. Si vous deviez faire un casting vous devriez commencer par Maria, cela d’accord, mais ensuite il faudra poursuivre par des pingouins et là franchement quoi de mieux que les personnages originaux de cette série ? Hein ? Pourquoi ne pas avoir commencé par cela ? Trop difficile à intégrer pour des banquiers de la City, c’est cela ? »

 

Il s’est ensuite perdu dans des hurlements intraduisibles, des volées d’ailes et des coups de becs sur le pauvre duo relativement perplexe qui a malheureusement pour eux comme pour nous perdu l’équilibre, ce qui est toujours mauvais pour un banquier me semble-t-il, et est tombé à l’eau.

 

Nous les avons recueillis à bord de notre petite baignoire rose tandis que la planche à voile s’est trouvée absorbée par les éléments et renvoyée hors de portée de nos mains ou ailes.

 

Etrange situation, vous l’avouerez…

 

Je dois cesser ici mon écriture car les talons à aiguilles de cette jeune personne sont dorénavant placés en travers de mon clavier suivis de près par une paire de mollets fort gracieux dans une soie suave ce qui rend l’écriture assez complexe et de surcroit passablement déroutante, vous en conviendrez avec moi.

 

La concentration n’est pas forcément aisée dans de telles circonstances et la nécessité pour les yeux de se concentrer sur l’écran est contredite par l’impérieux dictat des instincts masculins les plus épidermiques.

 

Dont acte et peut-être à demain.

 

A propos, si vous deviez avoir des idées pour un casting éventuel faites les moi parvenir plutôt par email que par courrier le facteur pouvant éprouver quelques difficultés à nous trouver sur cette mer qui soit dit en passant demeure fort démontée.

 

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