De l’impossibilité qui est la mienne de poursuivre mon travail de chroniqueur de manière objective et impartiale


 

De l’impossibilité qui est la mienne de poursuivre mon travail de chroniqueur de manière objective et impartiale

 

Je n’ai pas l’habitude de me plaindre. Je pense que vous vous en êtes rendus compte depuis le début de cette chronique mais là il me semble que les limites ont été dépassées.

 

Mon rôle, en tout cas tel que je l’ai compris depuis la création de ce blog, est de vous rapporter aussi fidèlement que possible les déambulations d’un groupe de vivants, plus ou moins amis, plus ou moins humains, plutôt moins que plus, et décrire en détail les circonstances entourant ladite errance.

 

Cela n’a jusqu’à présent pas été chose très aisée mais à tout le moins je crois avoir été fidèle dans ma narration, je n’ai essayé de vous cacher ni les aspects les plus sordides de l’environnement dans lequel nous avons évolué ni les difficultés psychologiques les plus complexes que nous avons rencontrées. N’est-ce pas ?

 

Pourtant, depuis quelques jours je me trouve confronté à une situation tout à fait particulière qui ne cesse de se détériorer d’heure en heure. Alors que j’étais en train de vous conter le cheminement marin de notre demi groupe – je veux dire celui composé outre votre serviteur d’un grille pain existentialiste, d’une autruche volante, flottante et trébuchante et d’un pingouin dénommé Bob amateur de Piero della Francesca – à bord d’une baignoire rose s’éloignant des côtes hostiles d’un pays ravagé par un vaste incendie détruisant tout sur son passage, deux individus n’ayant absolument rien à faire dans cette histoire ont fait irruption à bord d’une planche à voile et se sont incrustés au beau milieu de mon récit.

 

Comment pourrais-je continuer à poursuivre une narration aussi réaliste que possible dans de telles conditions ? Comment pourrais-je vous expliquer le désarroi de vivants à la recherche d’autres vivants – je veux dire Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent, le Yéti anarchiste, la machine à gaz rondouillarde, l’extincteur fort sage, et les deux autres pingouins – sur un océan démonté, sous un ciel orageux auquel les reflets de trois soleils confèrent un aspect irréel, et loin de toute âme qui vive – ou meure cela revient au même dans les circonstances – en compagnie de deux individus souhaitant financer le tournage d’un film représentant l’histoire dans laquelle ils se sont eux-mêmes incrustés ?

 

Ceci ne fait pas de sens ! D’autant plus que l’une de ces personnes se trouve être une fort attractive jeune personne à la silhouette finement ciselée dans un cristal de soie et l’esprit dans du marbre de Carrare, qui se trouve, en raison de la promiscuité régnant dans la baignoire rose, très proche de mon pauvre corps lui-même esclave de ses instincts troubles et déroutants.

 

Je suis obligé de vous exposer cette situation car il en va de l’intégrité de cette chronique et du caractère objectif de la narration dont vous êtes le lecteur ou la lectrice en cet instant particulier. Je me dois de conserver une distanciation naturelle et obligée avec les évènements que je suis sensé décrire et ne pas les présenter sous un jour tantôt flatteur tantôt empreint de préjugés négatifs, au risque de vous influencer dans l’appréhension du sujet dont il s’agit.

 

Il n’y a pas d’autre observateur que moi en cet endroit précis et ce que je vous raconte doit être aussi précis, clair, factuel, impartial et indépendant qu’il est humainement possible de l’être, sinon je perdrais toute crédibilité et risquerais de vous guider sur une voie trouble et nauséabonde, celle du journalisme financé de manière inadéquate, du reportage tronqué imposé par des puissances occultes, ou du compte-rendu de presse influencé par des philanthropes opportunistes guère contemplatifs.

 

Or, comment voudriez-vous que je puisse répondre au cahier de charge que je me suis imposé si l’horizon qui m’entoure est si chargé émotionnellement, si 6 vivants se partagent un espace aussi ridiculement étroit, si tous mes sens sont en éveil et mon attention en désarroi, et si tous les éléments se liguent contre moi pour rendre illisible, incompréhensible et en conséquence de quoi inénarrable la réalité dans laquelle j’évolue ?

 

Sachez, de surcroît, que depuis ce matin les choses se sont encore compliquées : souhaitant ramasser une pièce métallique bleutée appartenant à la chaussure droite à talon fort long de ma compagne obligée du moment, Nelly, j’ai tâtonné les tréfonds de la baignoire et ai trouvé un loquet fin et peu loquace que j’aie tiré parce que cela me tâtonnait à moi aussi, une réciprocité peu accommodante je dois l’admettre, et ai soudain découvert un soupirail qui s’offrait à notre vue mais de biais – car notre compression rend impossible une vision directe.

 

J’ai suggéré à Bob le pingouin qui est le plus souple et flexible d’entre nous de jeter un coup d’œil rapide par la fenêtre qui se présentait ainsi bizarrement à nous, fenêtre s’ouvrant non pas sur le large comme tous les prospectus d’hôtels vous le mentionneraient mais vers le sol, ce qui est une gageure pour des individus se trouvant au sommet d’une vague, mais il a abruptement refusé arguant des odeurs, de l’obscurité et de la peur qui le rongeait à ce moment précis.

 

Je n’ai donc pas eu d’autres solutions que me contorsionner dans la baignoire étroite ce qui a accentué la gêne qui était la mienne me précipitant dans des abîmes féminins envoûtants avant de me retrouver dans la position que je recherchais, à savoir la tête vers le bas et les pieds vers le ciel.

 

Ainsi allongé à  bord d’un orifice de géométrie plane et carrée, j’ai passé mon visage et ai regardé ce qui pouvait se trouver en dessous de notre embarcation et qui ne pouvait être de l’eau puisque celle-ci de par les lois d’Archimède se serait alors empressée d’inonder noter logis et m’aurait empêché de décrire ce qui précède et encore plus ce qui suit.

 

Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et voici ce que j’ai noté : Le soupirail s’ouvrait sur une pièce oblongue de volume double de celui de la partie émergée de la baignoire rose dans laquelle se trouvaient

 

(i) une bicyclette rouge à pneus noirs et blancs couchée sur le côté,

(ii) un arrosoir vert à long manche,

(iii) une pelle,

(iv) cinq ours blancs ou bruns ou formes similaires visiblement endormies ou à tout le moins profondément assoupies,

(v) quatre fers à repasser,

(vi) des passeports frappés du sceau de la République Pleine et Entière du Sous-Bois des Cloches Fleuries, et

(vii) des sachets de poudre jaunâtre qui pourrait être du curry thaïlandais.

 

J’ai refermé le soupirail, repris le chemin sinueux et agréable m’emmenant vers la partie supérieure de la baignoire, épousseté mon pull-over vert émeraude, expliqué la situation à mes compagnons, et pris mon ordinateur pour vous exprimer mes sentiments tels que précédemment décris.

 

Je m’arrêterai ici et vous demanderai d’avoir l’obligeance de vous manifester auprès de qui ou quoi que ce soit qui pourrait avoir une influence quelconque sur le déroulement de cette chronique pour lui demander de bien vouloir cesser ses frasques et me laisser travailler tranquillement. Il en va de la justesse de mes propos et de l’intérêt de cette chronique.

 

Comment pourrait-on me demander de travailler honnêtement et objectivement dans de telles conditions, six personnages, trois soleils, un océan démonté, une baignoire rose, une mer agitée, un sous-sol avec un bataclan pas possible, et cinq ou six autres personnages manquant à l’appel?

 

Franchement, cela ne fait pas de sens.

 

§557

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