De notre progression vers le bout du monde et des commentaires et observations que l’on peut faire à cet égard


De notre progression vers le bout du monde et des commentaires et observations que l’on peut faire à cet égard

 

Très honnêtement, je dois avouer que j’imaginais le bout du monde autrement.

 

J’en ai tellement entendu parlé, c’est inscrit dans mes gênes, là tout au fond de moi-même, mes entrailles, la moelle de mes os, pas un humain qui depuis Lucy ne se soit posé la question, se soit demandé ce qu’il y avait là-bas, tout au bout, à la limite ultime de l’univers, cette frontière que  nous franchirons tous un jour, j’ai lu tant de textes là-dessus, ai entendu des milliers de gens faire la causette à ce sujet, toutes les religions du monde qui se donnent la main pour nous présenter cette chose-là de la meilleure ou pire des manières.

 

Bref, je m’attendais à quelque chose un brin formel, plutôt bien achalandé en termes de décors et figurants, une tonne de matériels par mètre carré, des milliers de superbes gaillards et gaillardes gentiment réunis autour de quelques barbus adéquats, des colonnes majestueuses, une musique sourde et profonde, un condensé de Mozart, Beethoven, Mahler, Wagner, et autres, pourquoi des germaniques je n’en sais rien, mais c’est comme cela que je le voyais, une pompe grandiose, une superbe de distinction et de présentation, des humains raides et fiers, une nature hallucinante, des falaises géantes, des maelstroms, des galaxies qui s’encastrent les unes dans les autres, des soleils qui explosent.

 

Je voyais tout cela de manière majestueuse, pompeuse, colossale, et puis voilà que je tombe sur un bout du monde inverse, tout ridicule, petit, sobre et plutôt désagréable.

 

Nous sommes à quatre pattes, nous rampons les coudes et genoux dans une mer gélatineuse verte saumon, car les saumons ne sont plus de cette couleur depuis que les océans se mettent à suinter la radioactivité, mais leur couleur vert émeraude est assez seyante, je dois l’admettre, et notre tête s’encastre dans des nuages sombres, cartonnés et plâtrés, nous nous faufilons comme nous pouvons entre un bas humide et un haut poussiéreux, nous rampons car hier j’ai entrevu une sorte de lucarne qui s’ouvrait vers le fond de l’océan, nous progressons lentement, quand je dis ‘nous’ je veux dire Bob le pingouin aux lunettes rose qui aimait Piero della Francesca, un grille-pain existentialiste, une autruche volante, flottante et trébuchante, Nelly, la jeune banquière au regard soyeux, l’autre humain dont le nom m’échappe constamment probablement parce qu’inconsciemment je jalouse le fait qu’il ait été l’ami, petit, de Nelly, je suis masculin ne l’oubliez pas, et des ours de taille moyenne passagers clandestins dans le sous-sol de la baignoire rose qui nous a amené jusqu’à cette ultime frontière, le bout ou la fin du monde, la limite dernière.

 

Nous sommes des spéléologues qui avançons au bord de l’épuisement et de l’asphyxie pour trouver ce qui se cache derrière le mot FIN, ce qui se trouve au-delà, ce qui doit forcément être là-bas, car il y a forcément un là-bas. Je ne crois pas un seul  instant que le big bang ait été le début de toutes choses. Il y avait forcément un avant même si la notion de temps ne fonctionne pas ainsi. Je ne crois pas non plus qu’il puisse y avoir une inversion et un big crunch final et dernier. Tout cela c’est du vent, c’est du bidon, allez, au diable l’avarice, n’en jetez plus la cour est pleine de ces théories qui ne riment à rien car elles ne font que frôler l’essentiel, s’en tiennent à l’épiderme des choses, tandis que mes amis et moi sommes en train de vous présenter en direct les tenants et aboutissants de toutes choses, ce qui se trouve au bout du monde, sur une mer gélatineuse certifiée E.U., tout à fait buvable, normalisée, avec un taux de sodium très acceptable, peut-être un peu gouteuse et inadéquate pour les enfants mais cela ira mieux demain ne vous inquiétez pas, et sous un ciel de plomb qui possède toutes les qualités de bon et joli ciel allumé non pas de mille feux mais de trois soleils, avec taux de radiation conforme aux normes les plus hétéroclites et fastidieuses édifiées par les philanthropes les plus magnanimes et généreux que l’on puisse trouver qui eux aussi en ce moment souffrent du fond de leur cœur chétif et soucieux et écoutent avec dévotion les retransmissions en live de notre épopée.

 

J’y viens. Soyeux un peu patient, quand-même…

 

Nous y sommes, le plafond nuageux est très bas, trente centimètres tout au plus se réduisant chaque seconde d’avantage et le sol se mollifie à chacun de nos mouvements, et nous glissons dessus comme des belettes sur un lac gelé Islandais entre le 3 et le 12 janvier de chaque année bissextile, comme chacun le sait.

 

La lucarne dont je vous parlais se trouve à quelques mètres mais nous avons du mal à l’atteindre.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante dont le poitrail est coincé mais le cou continue d’avancer serine avec sérénité les mots suivants : « Le bout du monde bout dans la boue immonde et boute l’égout des goûts et moues hors des bandes qui abondent au bout du monde ».

 

Quant à Bob, il est de taille plus réduite et parvient à progresser à ma hauteur en pestant et râlant, comme à son habitude « Mais moi j’en ai rien à faire de ton bout du monde, tu peux te le mettre où je pense, même là où Courbet disait, mais moi Courbet j’aime pas, j’aime Piero, lui il pensait pas qu’à cela, c’était un brave et honnête homme, et mes frères et sœurs l’adoraient, et maintenant je suis là à deux pattes et deux ailes à terre rampant comme un imbécile dans un décor en carton-pâte qui fait franchement suer tout le monde, lecteurs y compris, tout cela pour trouver une lucarne qui nous fera voir ce qu’il y a au-delà, mais honnêtement on s’en fiche, à moins qu’il n’y ait Piero qui m’attende, c’est d’ailleurs parce qu’il y a ce chouia de doute que j’avance encore. De cela je ne doute pas. »

 

Je pousse devant moi le grille-pain existentialiste qui s’est porté volontaire en répétant que les résurrections il connaissait et les lucarnes aussi puisque chaque grille-pain de son espèce en possède une permettant l’évacuation des miettes, et qu’ainsi cette lucarne pourrait être de même nature, un loquet permettant d’évacuer les miettes que nous sommes toutes et tous, vivants de toute espèce, pour faire de la place et laisser un nouveau pain se mettre en place et griller à notre place. A chacun sa souffrance. Nous avons assez donné. Que d’autres prennent notre place.

 

Je ne commente pas, ne dis rien, mais ces pensées me glacent le sang.

 

Nelly quant à elle est un peu en retrait tant il est difficile d’avancer dans cette eau gélatineuse avec des talons de marque et discute avec son camarade non pas de promotion, car ils se battent pour cela, mais de monnaies sonnantes et trébuchantes, ce qui me glace aussi mais pour d’autres raisons, des possibilités d’obtenir des droits exclusifs sur la promotion des intérêts du bout du monde et de l’au-delà, un pourcentage que je les entends évaluer à 1,76 pour mille pour chaque transaction sur la vente des biens ou personnes de quelque nature que ce soit qui puisse se trouver au-delà de ce bout du monde.

 

Enfin, les ours de taille moyenne devisent entre eux, lentement, rampant quelques mètres derrière nous, des propos télégraphiques qui signifient je pense à peu près ceci : « drôle d’eau et de glaçon, pas de banquise, pas d’iceberg, que de la gélatine, pas fameux notre eldorado… tu penses qu’ils verront que nos passeports c’est du bidon… tais-toi, ils vont t’entendre… tu aurais dû mettre autre chose que ‘pêcheur’ comme profession car suivant ce que l’on trouve dans l’au-delà cela risque de se retourner contre nous… parce que tu penses que j’imaginais notre épopée se terminer ainsi sous un ciel de carton qui nous est tombé sur la tête et une eau gélatineuse fluorescente… je me demande s’ils auront besoin de chauffeurs de taxis dans l’au-delà… et des rebouteux… t’es rebouteux toi ? … non… et alors ? … ben je dis ça comme cela, ce sont des professions qui marchent bien et comme les anges tombent de haut ces temps-ci, ils risquent d’avoir besoin de rebouteux… »

 

Le plafond s’est encore affaissé mais je suis en train de glisser ma tête de biais entre la gélatine aqueuse et le ciel plâtré vers le bord de la lucarne s’ouvrant comme un regard sur l’au-delà et je vois…

 

§505

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