Des pingouins fort irascibles et des touristes peu loquaces


Des pingouins fort irascibles et des touristes peu loquaces

 

La situation dans cette salle de musée où nous nous sommes retrouvés un peu par hasard au gré des divagations d’un autre moi-même, écrivain de son état, s’est stabilisée.

 

La superficie du monde connu s’est élargie à plusieurs salles toutes un peu similaires mais disposées en croix autour de la salle centrale où nous nous reposons.

 

L’auteur demeure allongé et endormi sous une toile de Vermeer que mon imagination a peinte en un portrait de femme à la robe bleue qui n’est autre que Maria au regard si profond que je souhaite ardemment m’y perdre à nouveau.

 

Sur lui sont assis le grille-pain existentialiste et les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca. Des touristes aux pulls rouges passent et repassent devant les toiles, toutes blanches sauf pour moi qui les ai agencées à mon gré, et s’extasient lorsque le matériel audiovisuel prêté par le musée leur dit de procéder de cette manière.

 

J’ai demandé aux pingouins où, quand et comment ils s’étaient retrouvés tous les trois mais ils n’ont pas daigné répondre à cette question. Ils ont poursuivi leur conversation portant sur la meilleure manière de procéder à la vente des toiles blanches et ont fini par s’entendre sur une vente aux enchères en cet endroit précis à l’attention de mécènes philanthropes amateurs d’art, généreux sauveurs du monde, dont un pourcentage important irait selon eux à la préservation de la banquise et le reste à la mise en place du système légal permettant d’aboutir à la déclaration d’indépendance de la chapelle d’Arezzo où reposent les fresques fameuses de Piero.

 

Je me suis permis de reprendre la parole mais au lieu de répéter mes questions qui visiblement ne les inspiraient guère, j’ai aiguillé mon attention sur leur sujet de préoccupation permanent depuis que je les connais, à savoir Piero.

 

« Pourquoi procéder à une telle vente lorsque vous disposez de la possibilité unique de posséder une toile de Piero » leur ai-je demandé. « Il y a un peu plus loin une toile qui pour vous est blanche mais pour moi représente le rêve d’un Constantin avec un ange en premier plan pointant sa main vers l’Empereur. La scène est cependant différente de celle d’Arezzo, Constantin ne dort pas sous une tente mais dans le désert, et l’on distingue en haut à droite une cité fortifiée dont les toits ressemblent à cette mégalopole plongée dans de profondes convulsions au sein de laquelle nous avons vécu il y a peu. Deux soldats dorment debout, l’un a des yeux très ronds qui ressemblent à ceux de l’autruche volante et trébuchante tandis que l’autre a autour de son poignet un bracelet rouge que portait la jeune fille amie de Maria. Vous pourriez procéder de même, prendre possession virtuelle de cette toile blanche attribuée à Piero et vous posséderiez de fait la plus précieuse des créations que l’on puisse un jour rêvé avoir ».

 

Les pingouins n’ont pas réagi immédiatement. Ils se sont parlés à voix basses puis finalement l’un d’eux, Bob peut-être, s’est adressé à moi d’une manière très sèche : « D’abord, ceci ne te regarde pas. Ensuite, nous faisons ce que nous voulons de nos toiles, blanches ou pas. Jouer avec les œuvres de Piero est un délit qui bientôt sera répréhensible au titre d’une législation à venir à Arezzo. Vouloir sans arrêt t’incruster dans notre conversation est pénible, cela ne nous intéresse pas. Nous allons procéder à la vente aux enchères de ces toiles que tu le souhaites ou non ».

 

« Mais », ai-je rétorqué, « ces toiles sont blanches, personne ne vous les achètera ».

 

Bob, ou son équivalent, m’a regardé avec un regard dont le niveau élevé de condescendance rejoignait celui du dégoût puis a conclu : « tu n’es pas un enfant, non ? Tu devrais savoir que les philanthropes n’ont que faire de ce qui peut se voir sur une toile, ce qui les intéresse ce sont les noms en bas à droit, sur le carton doré qu’ils se font épingler au mur par les célèbres maisons dont il s’agit. Le mieux pour eux est d’acheter quelque chose dont tout le monde dit que cela ne les vaut pas, car ainsi ils se seront montrés à la fois généreux et riches, le contraire de ce qu’ils sont en réalité. Comme disait il y a peu une personne qui nous manque beaucoup, ils ne font qu’acheter avec l’argent des autres des objets qui n’appartiennent pas aux vendeurs et dont le produit de la vente ne servira à rien d’autre que monter le degré de prestige qu’ils souhaitent atteindre. Maintenant, s’il te plait, va jouer avec les touristes et fichent nous la paix ».

 

Je n’ai pas répondu. On m’a toujours dit qu’il ne fallait pas s’abaisser à répondre à l’injure par l’injure.

 

J’ai souhaité discuté avec le grille-pain car ses conseils de la veille avaient été très judicieux et je souhaitais lui faire part des images qui progressivement avaient peuplé les tableaux autour de nous, mais il m’a indiqué qu’il devait s’occuper de la fièvre de l’auteur qui dormait sous lui et apparemment se portait plutôt mal, peut-être une maladie du voyage, peut-être l’effet de l’humidité qui prévalait dans l’au-delà de la veille.

 

J’ai donc déambulé dans les pièces autour de nous et ai laissé mon imagination remplir les toiles. Je me suis surpris à découvrir des cadres dorés et raffinés qui souvent attiraient plus les regards que les toiles elles-mêmes. Mais, j’ai poursuivi mon travail et ai laissé les desideratas de mon imagination procéder comme bon leur semblait. De fait, ils ont joué avec Poussin, Raphaël, Goya, Dubuffet, Fautrier, et plusieurs autres et ont reproduit des œuvres intéressantes.

 

Me trouvant aux côtés de plusieurs touristes au pull rouge et aux visages lisses je n’ai pu résister à la tentation de demander à l’un ou à l’autre ce qu’ils pensaient des œuvres dont il s’agissait. Certains n’ont pas répondu car les écouteurs les empêchaient de m’entendre, d’autres m’ont enjoint de me taire, et d’autres encore ont souligné combien ces artistes étaient inestimables et leurs œuvres essentielles.

 

Je me suis tu.

 

J’ai regardé vers les plafonds et ai remarqué que dans plusieurs des pièces que je découvrais l’auteur n’avait pas eu le courage, la force ou la volonté de finaliser les hauteurs qui se trouvaient de ce fait sombres ou vides, s’effaçant comme des jeux de miroirs vers un infini qui en l’occurrence ne me paraissait pas si enthousiasmant que cela.

 

Ne m’en veuillez pas mais après avoir voyagé dans l’au-delà et en être revenu plus ou moins intact, je suis un peu blasé quant à ces artifices un peu enfantins que l’auteur se permet de lancer dans notre environnement afin de les perturber.

 

Je suis donc revenu vers la pièce centrale et ne sachant que faire car il n’y avait pour l’heure pas d’accès possible vers d’autres pièces ou vers la sortie, je me suis assis sur l’auteur ce qui m’a fait sourire. Après tout, ce n’est pas si souvent que l’on a la possibilité de poser son séant sur son propre visage, même les contorsionnistes les plus aguerris n’y arriveraient pas.

 

Si tout continue d’évoluer comme ces dernières vingt-quatre heures, l’auteur endormi devrait avoir ajouté quelques pièces et couloirs à notre petit monde d’ici demain, il est très productif ce garçon, je ne manquerai pas alors de vous rapporter ce que j’y verrais.

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