Du pouvoir de l’imagination, des toiles blanches et de Vermeer


Du pouvoir de l’imagination, des toiles blanches et de Vermeer

 

Nous nous trouvons dans un musée, un musée limité à quelques pièces seulement et aux murs truffés de tableaux blanc, invariablement blanc, des toiles que Malevitch n’aurait pas reniées, si ce n’est que des cartons les attribuent à d’autres, des visiteurs passent et repassent inlassablement, tous vêtus d’un pull rouge, tous équipés d’écouteurs fournis par le musée les guidant devant chaque toile et leur expliquant là où ils doivent regarder, ce qui doit être vu et ce qui peut ne pas l’être, leur débitant la confiture de la culture sur les toasts que sont devenus leurs esprits fatigués par les tourments d’une vie toute entière axée sur le paraître, la consommation et la survie, monter pour ne pas chuter, s’accrocher pour ne pas chuter, singer pour ne pas chuter.

 

Il y a quelques heures l’auteur, mon alter ego s’est endormi, lui aussi fatigué, épuisé devrais-je dire, les yeux tirés, rougis, les paupières basses, le sourire de circonstance et le phrasé presque kaléidoscopique. Il n’a plus la force m’a-t-il dit de faire autre chose que proposer des cases remplies au minimum en laissant le soin au narrateur que je suis de me débrouiller avec ce qu’il y a et surtout ce qu’il n’a plus l’énergie d’y ajouter.

 

Les visages des touristes sont tous similaires, indescriptibles de banalité et donc vierges de signification, l’humain non pas dans sa diversité mais sa normalité la plus implacable, et au-dessous des tee-shirts, des chemisiers, des pulls, des jupes ou pantalons, tous empilés les uns sur les autres, au gré de ce que les magazines proposent, donc imposent, avec des logos partout, des signes distinctifs qui clament la différence mais hurlent la similarité, nous nous fondons dans la masse, nous sommes donc la masse, et moi le narrateur je suis sensé vous raconter ce que je vois, vous décrire les nuances et les détails, mais il n’y a plus de nuance, tout est uniforme dans une apparente diversité, la pensée unique, la parole unique, tout est tellement prémâché que lorsqu’ils parlent, s’expriment, pensent, disent ou écoutent, je le ressens avant eux. Pourtant je suis eux aussi.

 

Je ne suis pas différent. Nous sommes tous pareils.

 

Après des millénaires de différentiation l’humain se robotise et annihile tout ce qui peut sembler une once de distinction, il n’y a plus rien qui affleure, circulez, chers amis, il n’y a plus rien à voir, tout est lisse, vernis, stéréotypé, le narrateur qui tente de suppléer les carences de l’auteur fatigué et maintenant endormi allongé au pied d’une toile annonçant Vermeer mais montrant du blanc, que du blanc, se trouve face à un Everest infranchissable, il ne peut plus rien vous dire car tout est dit.

 

Les pingouins amateurs de Piero della Francesca sont revenus tout à l’heure, comme si de rien n’était, accompagnés du grille-pain existentialiste et se sont assis sur l’auteur endormi comme s’il s’agissait de la dernière création d’un designer italien à la mode.

 

Je n’ai rien dit, un pingouin ce n’est pas bien lourd et le grille-pain n’est pas dangereux, il n’est pas branché… Le dernier nommé a regardé les toiles blanches et s’en est réjoui. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a regardé interloqué.

 

Je lui ai posé à nouveau la question en expliquant en quelques mots ce que j’ai écrit plus haut et il m’a souri comme un grille-pain peut sourire, avec les grilles en éventail, et m’a dit : « mais c’est évident, enfin me semble-t-il, les Vermeer des musées, on les connaît tous, on n’a pas besoin d’aller les voir, d’ailleurs on ne peut même pas s’en approcher, non, ils sont entièrement décrits, analysés, soupesés dans des tonnes de livre, DVD, logiciels et applications diverses, inutiles d’en parler. Ce qui est plus intéressant est ici, devant toi, des toiles blanches que tu peux remplir au gré de ta fantaisie, tous les Vermeer que Vermeer aurait pu peindre et qu’il n’a pas peint, ou toutes les toiles qui ont disparu, ou les panneaux que l’on a volés, ou ce qu’il aurait voulu peindre sans en avoir le temps, bref tout cela figure dans ce musée de l’imaginaire qui est entièrement le tien. Tu te moques des touristes aux pulls rouges qui passent et écoutent tout ce qu’on leur dit avec gravité, solennité, naïveté, mais tu te conduis de la même manière. Essaie donc de regarder chaque toile avec attention et remplis les des plus beaux Vermeer que tu pourrais jamais imaginer, ceux qui n’ont pas existé, n’existeront jamais, si ce n’est dans ton esprit ».

 

J’ai acquiescé et ai regardé docilement le carré blanc au-dessus de mes amis regroupés en tas à mes côtés et j’ai commencé à distinguer des formes vagues et floues, d’abord un sol carrelé, bien sûr, puis une fenêtre, à gauche, et un tapis, et j’y ai mis un rideau de velours, d’abord vert puis bleu, je préfère le bleu, puis un après l’autre une table, une chaise, un livre, les fables de La Fontaine, non ! L’Enéide de Virgile, un verre, une carafe, derrière un mur avec des tableaux accrochés, Vermeer aimait cela, mais j’y ai mis d’autres Vermeer, ce qu’il ne faisait pas, pour faire jeu de miroirs, puis j’ai amené Maria, ma belle Maria au regard si profond que toujours je m’y perds et que je n’ai plus vu depuis tant de temps qu’il me semble que peut-être elle n’a jamais existé ailleurs que dans mon imagination, je l’ai revêtue d’une robe bleu ciel, très simple, peut-être pas d’époque car je ne suis pas expert en la matière, en rien d’ailleurs, mais c’est un autre sujet, un cou très lisse, des cheveux remontés, le regard tourné vers moi, vers le spectateur, le livre est dans ses mains, sa bouche est légèrement entrouverte, elle vient de dire quelque chose, au premier plan je distingue ce qui pourrait être une ombre, l’ombre du peintre, ou d’un visiteur, peut-être la mienne, au mur j’ajoute un petit miroir, à la Van Eyck, puis le change, trop simple comme image, c’est la carafe qui joue le jeu du miroir, la forme est là, inidentifiable, elle mire l’ombre, et je regarde la Maria de mes rêves et de mon passé dans un tableau qui enfin existe, pour moi et nul autre…

 

Je me tourne vers le grille-pain et le remercie, il sourit aimablement, il a compris. Nous sommes complices. Il se tourne vers le Vermeer blanc et acquiesce. Lui aussi voit un Vermeer, le plus beau, mais il s’agit du sien, je ne lui demande rien car ce serait indiscret, mais je souris à mon tour.

 

Subitement, tous les tableaux de la pièce de ce musée imaginaire viennent de se remplir des œuvres plausibles des plus grands artistes, des œuvres que je suis seul à pouvoir identifier ou décrire, puisqu’elles sont en quelque sorte miennes, même si elles appartiennent à l’univers du peintre qui aurait pu les concevoir ou qui, pourquoi pas, les a envisagées, conçues, espérées, dans son esprit. Il y a là un jeu des possibles et des plausibles, de l’imaginaire et du rêve qui ne serait pas pour déplaire à l’autre moi-même, l’auteur, s’il n’était en ce moment endormi sous trois pingouins et un grille-pain surgis de nulle part. Les touristes passent et repassent, leurs pulls rouges bien tirés et plissés, et nous regardent sans nous voir.

 

Tout est normal dans ce monde imparfait, à moitié conçu par un auteur éprouvé et fatigué, mais laissé pour le reste à votre imagination. A vous de jouer maintenant..

§502

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