D’un monde purement imaginaire


D’un monde purement imaginaire

 

La pluie est toujours présente dans ce monde de grisaille.

 

Les êtres vaquent à leur occupation, virevoltent de-ci-delà leur portable dans la main droite ou en oreillette, leur parapluie à main gauche, leurs regard porté vers le sol, leur silhouette de misère ne se détachant pas de leur ombre inexistante, ou presque, leurs pas rythmé par le son glauque des voitures et klaxons et ne s’interrompant qu’au coin des rues ou des feux les empêchent parfois mais pas pour très longtemps de traverser les flots de véhicules.

 

Deux marées s’affrontent, celle des objets roulants et celle des sujets titubants, mais aucune armée ne triomphe, il s’agit de mondes qui cohabitent sans jamais se rencontrer.

 

J’ai fait de la salle centrale du musée imaginaire où j’ai émergé de mon au-delà avec mon alter ego un lieu de recueillement et repos. Je m’y rends régulièrement et retrouve l’auteur toujours endormi sous son Vermeer blanc.

 

Le monde qu’il imagine et dans lequel je déambule est de plus en plus précis et détaillé. Finie la période des touristes aux pulls rouges et aux visages lisses ! Désormais, le monde alentours est formé et empli de détails. Les humains, les animaux, les plantes et les objets sont délinéés avec précision. Même les ciels reprennent, en dépit de la pluie qui tombe en permanence, une forme et des lignes ou géométries s’y dessinent régulièrement. Les passants ont des voix, les objets aussi et la ville crache ses décibels tandis que les crachins du ciel éclaboussent les passants qui semblent ne pas y prendre garde.

 

La réalité dans laquelle l’auteur nous a plongée est triste et égocentrique, chacun s’y affiche et présente son meilleur profil, chacun se posture comme une vedette aux petits ou moyens pieds, chacun cherche une visibilité et une reconnaissance sans lesquelles il semble devoir faner puis mourir, le tout en marchant sans but déterminé mais à pas rapide et soutenu.

 

Je ne sais ce que l’auteur veut nous dire, je ne suis que narrateur et peut-être même pas de son histoire, peut-être une autre histoire navigue dans son esprit et nous sommes tous les deux, les autres aussi, les sujets et personnages inventés par un troisième moi-même dormant ou songeant ailleurs, au bord d’une plage, ou sous une falaise, allez savoir où.

 

J’ai passé une grande partie de la journée à la recherche de mes amis disparus. J’ai porté le grille-pain existentialiste sur l’épaule gauche, il s’y trouve bien, mais ai laissé les pingouins amateurs de Piero della Francesca assis sur l’auteur, ils s’y trouvent bien aussi et de toutes les manières ils ne font que m’accabler d’insultes et de reproches.

 

Hier, j’ai retrouvé mon ami Yéti anarchiste mais il n’était plus lui-même, il avait changé d’âme, ou peut-être l’avait-il perdue. J’ai eu très peur, et me suis senti plus isolé et seul après qu’avant.

 

Dans ce monde sans âme, dénué de sentiments et gris comme la pluie peut l’être lorsqu’elle arrose des caniveaux sombres et inutiles, je ne sais ce que je dois chercher et encore moins ce que je risque de trouver. Il reste que j’ai passé du temps à rechercher mes autres amis égarés, je veux rire la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, l’extincteur fort sage, Maria au regard si profond que je m’y perdais avec délectation, la jeune fille au pull rouge, et peut-être les amis plus récents rencontrés sur un esquif perdu sur une mer gélatineuse, mais je n’ai trouvé personne.

 

J’ai essayé de rentrer dans d’autres immeubles mais ceux-ci étaient inaccessibles, les portes ne s’ouvraient sur rien, ou alors sur d’autres murs, il s’agit d’un monde de façades. Le paraître a pris le pas sur le reste. L’auteur a dessiné les contours mais pas le fond, il y a un contenant mais pas de contenu. Le vide est à l’intérieur et le ciel peut-être pleure-t-il en permanence l’absence de signification.

 

Le vivant étant porté à croire qu’il y a une signification derrière toute chose, je me demande ce que je fais ici et pourquoi l’auteur s’est-il échiné à créer ces décors, ces rues, ces individus sans ombre ni relief, mais je ne trouve aucune réponse.

 

Je me suis assis à la même terrasse qu’hier et ai été servi par la même serveuse qui ne m’a pas reconnu comme individu, seulement comme client. Elle m’a apporté un café Vendôme clair, je ne sais pas ce que cela signifie, et l’ai bu d’un trait sans chercher à comprendre.

 

Les tables autour de moi étaient occupées par des grappes d’individus parlant chiffres et nombres, s’exprimant de manière crue et presque vulgaire, n’écoutant jamais les réponses à leurs questions, ou les remarques suivant leurs propres commentaires, voutés sur leurs instruments électroniques, riant à des interlocuteurs invisibles, ignorant ceux leurs faisant face.

 

Il y avait un jeune homme seul à une table à ma droite et je me suis présenté en quelques mots, prénom, nom, lieu de naissance, et âge et lui ai simplement demandé où nous nous trouvions prétextant m’être égaré.

 

Il n’a pas levé les yeux de son journal électronique, a pris un objet cylindrique bleu roi et l’a porté à son oreille puis s’est mis à parler de la nécessité d’acheter immédiatement du « Cyanesque et du Petrusque puisque l’explosion de ce matin a fait chuter leurs cours artificiellement. Il faut aussi rebondir sur Flapyus et Voltarex qui ont présenté des bons résultats et vendre tant qu’il en est encore temps. Quant à Schtruz, on vend, vend, vend tout de suite, ces cons se sont carrément présentés au juge alors même qu’on leur avait dit de lancer une campagne de dénigrement. Ils n’ont pas voulu, des principes ont-ils dit. On s’en fout des principes mais ces cons ont dit qu’ils avaient déjà provoqué trois suicides avec notre dernière suggestion et que cela leur suffisait. Trois suicides c’est quoi au regard des tonnes de bénéfice qu’ils ont engrangé ? Tu peux me le dire ? Parce qu’on ne finit pas par mourir tous autant que nous sommes ? alors aujourd’hui plutôt que demain, on s’en fout. Non, font chier, on vend. Ah, j’allais oublier, tu recrutes l’autre connasse que je t’ai envoyée, d’abord c’est une femme ça sera bien dans l’organigramme, ensuite elle est lesbienne, encore mieux, après c’est la fille des Mesmerkeers, ils nous devrons cela ensuite, enfin elle est ambitieuse ce qui fait qu’on n’aura pas à la supporter trop longtemps. Je te laisse, tu fais ça tout de suite et t’envoies Chnerzer bouler. Je lui avais proposé une villa pour l’hiver avec soleil et filles en prime et ce crétin n’a rien trouvé de mieux à faire que de parler de cela à ma femme. Y a plus d’honnêteté dans ce monde. Je te jure. Maintenant je dois m’expliquer comme si je lui demandais à elle si elle s’en voie en l’air avec son gynéco… »

 

J’ai cessé d’écouter peu après et me suis abstenu de poser des questions à qui que ce soit.

 

Je suis revenu au Musée et ai passé quelques heures à parler à un Degas et un Kienholz, j’ai trouvé cela beaucoup plus sain.

 

Ce monde est bien triste. Heureusement qu’il n’est qu’imaginaire.

 

§511

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s