De chaos en chaos par cahot interposé et d’un petit service que j’aimerais humblement vous demander, si, si, vous avez bien lu…


De chaos en chaos par cahot interposé et d’un petit service que j’aimerais humblement vous demander, si, si, vous avez bien lu…

 

Le temps s’est donc progressivement arrêté hier, lentement, délicatement, par intervalles de sept secondes ou minutes.

 

Le monde progresse de chaos en chaos, cela je ne l’ignorais pas, mais je n’avais pas soupçonné qu’entre ces moments de confusion extrême il y avait des phases d’étirement du temps, des longs moments de silence, des temps de respiration, et des cahots – ce qui n’est finalement pas si impossible à imaginer que cela, des cahots entre les chaos et pourquoi pas des KO pour couronner le tout ?

 

Je souris en tapant ces mots mais vous comprendrez qu’il s’agit d’une pointe d’humour grinçante, une apostrophe peu élégante pour cacher un profond désarroi.

 

Je récapitule, à titre d’inventaire :

 

(i) le temps telle une voiture ayant des difficultés avec un embrayage patineur, une batterie ou un réservoir vide, s’est fatigué et au beau milieu de notre procès s’est mis à brouter à des temps précis décrivant une suite géométrique basée sur le chiffre sept, ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi,

 

(ii) ces laps de temps, ces apostrophes, ces cahots, appelez-les comme vous voudrez, ont été de durée de plus en plus importante, et lors des septièmes ou quatorzièmes heures, ont avoisiné plusieurs heures,

 

(iii) mais ces parenthèses ne sont perçues que par certains observateurs, je ne sais s’il faut les qualifier de privilégiés ou non, on verra cela plus tard,

 

(iv) pour toutes les autres personnes ou sujets de cette observation, il ne se passe rien, absolument rien, ils ne se rendent compte de rien,

 

(v) mais pour nous, les mouvements aux alentours ralentissent prodigieusement pour s’arrêter et ne reprendre qu’en fin de cahot, les sons restent suspendus en l’air et se transforment en vrombissements ressemblant parfois à des ronflements nocturnes,

 

(vi) nous pouvons nous lever, discuter entre nous, quitter la salle, nous promener en ville, revenir bien plus tard, et nous retrouvons la salle très exactement dans le même état qu’au moment où nous l’avions quittée, les personnages dans la même position, puis tout reprend doucement vie et le juge des bonheurs, liberté, sécurité et droits divers reprend sa plaidoirie, pour nous une ou deux heures se sont écoulées, pour lui un dixième de seconde,

 

(vii) les vivants ainsi immobilisés se transforment en statues de sel, et si l’on tente de les bouger ou déplacer ils deviennent plus lourd que une masse d’acier, ce qui semblerait indiquer que le ralentissement du temps s’accompagne pour les sujets du temps présent en un accroissement de la masse probablement inversement proportionnel à celui du temps chaotique,

 

et (viii) le temps serait ainsi de nature plurielle, un temps désordonné pour nous et ordonné pour eux, mais si l’on envisageait que chacun pourrait rencontrer une illusion du temps similaire mais à des instants différents, on pourrait en déduire que pour chaque individu ou société le temps progresse de manière différente, uniforme ou non, à chacun son schéma d’évolution, son modelage, ses caractéristiques.

 

Ces notions physiques rejoignent bien entendu la philosophie mais ceci est un terrain sur lequel je n’oserai m’avancer évoluant au sein d’un groupe d’individus férus de celle-ci, à commencer par le grille-pain existentialiste et l’extincteur fort sage, sans mentionner ici Maria au regard si profond que je m’y perds à chaque fois que le mien s’y aventure…

 

Je viens de faire ce que je souhaitais éviter, c’est-à-dire prononcer le nom de ma chère Maria que j’ai trahie de manière si vulgaire et ridicule…

 

… je me dois d’ouvrir une parenthèse à cet égard, ne m’en veuillez pas si tout cela devient chaotique dans ce cahot du temps, si tant est que le temps est irrégulier et relatif, chaotique ou uniformément évolutif, personnalisé, on serait tenté d’imaginer que le temps pourrait par instant évoluer de manière circulaire, ce qui permettrait d’espérer biffer tel ou tel évènement pénible de l’histoire récente ou non.

 

Les humains en tant que collectivité ou société le font en permanence, n’est-ce pas ? si tel n’était pas le cas nous ne nous contenterions pas de réitérer les mêmes erreurs à chaque balbutiement de l’histoire… dont acte !

 

Donc, on pourrait envisager que ce mouvement circulaire du temps avec balbutiement et amnésie s’applique également aux particuliers, n’est-ce pas ?

 

Vous me voyez venir avec mes grands sabots…

 

Ainsi, l’individu sournois, lâche et pleutre que je suis pourrait peut-être renier son passé récent, celui où il a rencontré cette monitrice de sport et l’a courtisé lamentablement avant de finir dans ses bras tel un jeune cabri en dévotion lunaire, tout cela en oubliant complètement l’existence de ladite Maria… et ce passé pourrait ne jamais avoir été… et cet incident ridicule pourrait se révéler être un simple accident temporel expulsé de l’histoire contemporaine, une anecdote sans intérêt, un flétrissement d’une errance rationnelle… et je pourrais ainsi ne plus avoir besoin de me livrer en confession puisque ledit évènement pourrait ne pas avoir eu lieu… n’ayant pas existé, ayant été effacé du temps récent, ce moment d’échanges fugaces serait simplement recouvert par un emplâtre temporel lissé sur la blessure qui me hante…

 

Ou, pour traduire ceci de manière plus philosophique, ‘pas vu pas pris !’

 

Ceci me paraîtrait envisageable mais il y a juste une petite difficulté, et cette difficulté c’est vous, chers amis, oui vous, les paires d’yeux qui lisez ces lignes, car si vous en êtes là vous aurez probablement lu les lignes d’il y a deux ou trois jours et là ce serait gênant pour moi, car il y aurait en quelque sorte un dérèglement de la mémoire collective, un décalage entre mon temps à moi et le vôtre, pour ne pas parler du nôtre…

 

Aussi, je me demandais si vous pouviez avoir l’amabilité de revenir en arrière de deux ou trois jours sur ce blog et effacer les lignes qui concernaient ma rencontre avec cette jeune et fort jolie personne, soit dit en passant mais en tout bien tout honneur, ce serait très sympathique de votre part, ce serait hautement apprécié…

 

Donc si vous le voulez bien, je vais vous laisser là pour aujourd’hui pour vous permettre d’effacer de votre ordinateur toute trace de mon passé récent, je veux dire l’épisode que je ne nommerai plus, et donc du vôtre, oubliez ce qu’il en a été, oubliez tout, ce ne devrait pas être trop difficile,

 

Après tout l’humain sous pression de tous les charmants philanthropes que ce monde compte a fini par développer une amnésie non plus feinte mais bien réelle, une faculté d’omission et d’oubli assez surprenante,

 

Alors s’il vous plait, ce privilège que vous accordez quasiment quotidiennement aux grands et puissants pourriez-vous l’étendre à mon humble et misérable personne ?

 

A demain donc… votre minuscule vermisseau, votre sympathique serviteur…

 

 

§502

De la traduction officielle de nos aveux et de l’intervention du temps dans nos réalités toutes relatives


 

De la traduction officielle de nos aveux et de l’intervention du temps dans nos réalités toutes relatives

Le temps s’est arrêté au milieu des plaidoiries. Une chose assez étrange j’en conviens.

 

J’étais plongé dans un intense désarroi, comme vous vous en serez probablement rendu compte hier. Une dépression provenant non point des Açores mais des abysses de mon âme épuisée par tant de luttes inutiles et perdues d’avance.

 

Nous écoutions le serment introductif du juge de paix, d’amour et de sérénité résumant nos propos et aveux afin de leur trouver l’écho approprié et la représentation adéquate au sein des textes juridiques dont nous ignorons le contenu.

 

Il scandait ses textes selon un rythme dont l’un des agents de sécurité, lutte et partage assis à mes côtés m’a indiqué qu’il s’appuyait sur le registre dit de Byneire Lespouyr et formait un trapèze de 5, 7, 5 et 9 syllabes de côtés. Je n’ai pas forcément saisi ce dont il s’agissait mais la progression était mélodieuse bien plus que les propos eux-mêmes remaniant nos dépositions et aveux.

 

La traduction juridique dudit juge des syllabes revenait à indiquer que le grille-pain existentialiste était le chef d’orchestre d’un groupe de 8 anarchistes démoniaques, dont l’autruche volante, flottante et trébuchante était le cerveau, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca les doigts de la main gauche, le Yéti anarchiste le cou et une partie des épaules, l’extincteur fort sage la jambe gauche et moi le talon des chaussures.

 

Le groupe était ensuite présenté comme l’archétype des mouvements sataniques criminels dont les actes répréhensibles étaient visés au titre III du livre 2 des propos de Maryus et Gilles.

 

Mon attention s’est quelque peu éveillée lorsque le juge a débuté un nouveau chapitre de son introduction en chantant les premiers vers intitulés: Qui, quoi, comment, où, la prose des criminels, leurs faits, gestes et manies, leurs petits tics et l’intégralité de leurs actes permissifs et odieux. J’espérais enfin comprendre ce que l’on nous reprochait mais cela n’a pas été le cas puisque le juge a chanté dans la foulée que nul mot, vers, ou chant pouvait signifier l’horreur de nos actes et leur impact sur une société atteint de manière dramatique de la façon dont chacune et chacun se rappelle.

 

Puis il est parti en biais à 45 degrés sur l’enfance de chacun d’entre nous. Vous apprendrez à ce titre que je suis né au 7 de la rue du Sacré Corps de la Mère Durée il y a trente-cinq ans. Je suis heureux de l’apprendre puisque je pensais être né ailleurs et il y a bien plus longtemps que cela.

 

Je me suis à nouveau perdu dans des limbes sacrés lorsque j’ai noté que le temps s’arrêtait lentement.

 

Au départ cela m’est apparu comme un lent glissement, quelque chose d’imperceptible, un mouvement lancinant et régulier mais chaque fois un peu plus bref, moins long, une note suspendue dans le ciel et qui s’accrochait à quelque nuage, si cette image fait sens pour vous, un léger hoquet du temps, une particule de Boson qui se serait coincée entre deux nuées sans limite.

 

J’ai regardé l’instrument à balancier mécanique qui me sert de montre et ai observé les mouvements de l’aiguille longue et fine qui impose aux secondes leur ordre de marche. J’ai noté à ce moment-là qu’une légère inclinaison se produisait aux environs de la septième, la quatorzième, la vingt-huitième et la cinquante-sixième seconde.

 

Ceci m’a fasciné. J’ai regardé autour de moi pour voir si d’autres se rendaient compte de la chose mais tel n’était pas le cas. J’ai pris mon pouls, des différentes manières recommandées par la médecine chinoise et suis parvenu à la même conclusion, et l’ai même confirmée puisque les pauses se sont prolongées, insensiblement, jusqu’à représenter deux à trois secondes par halte.

 

J’ai aussi réalisé que des interruptions plus conséquentes se produisaient à la septième, quatorzième, vingt-huitième et cinquante-sixième minute.

 

Durant ces parenthèses de temps j’ai observé ce qui se passait et ai été frappé de constater que les voix ne s’interrompaient pas mais languissaient, que les gestes ne s’immobilisaient pas mais glissaient, que les mouvements d’air se faisaient plus légers.

 

Bientôt, ces pauses se sont accélérées pour atteindre plusieurs dizaines de secondes par minutes et plusieurs dizaines de minutes par heures. J’ai également constaté que durant ces interruptions, mes gestes, ma pensée, et mes murmures – je ne peux pas parler puisque les présupposés coupables n’ont le droit d’intervenir qu’en début et fin de procès – n’étaient pas été affectés.

 

Il y a donc une certaine forme de désynchronisation qui s’est opérée entre les acteurs de cette réalité et celui qui vous sert de narrateur.

 

A quatorze heures sept minutes et 28 secondes, je me suis levé et ai fait quelques pas sans que quiconque n’intervienne. Je me suis dirigé devant mois, ai pris un verre d’eau qui avait été posé devant l’avocat et protecteurs des droits des victimes, de la société et des bonnes mœurs, l’ai bu et suis revenu m’asseoir.

 

Durant ces quelques secondes, les gestes et mots des participants à cette comédie de justice sont restés en suspens comme un accent circonflexe.

 

J’ai attendu une nouvelle conjonction et suis allé vers mes amis. J’ai constaté qu’eux aussi pouvaient bouger à une vitesse similaire à la mienne. Ils étaient également inaffectés par la force non pas du destin mais du temps en suspens.

 

Je leur ai parlé et ils m’ont répondu. Le grille-pain a dit qu’il n’était pas étonné car le temps devait être malade des erreurs et horreurs des vivants. L’autruche a ri et a simplement chanté il n’y a plus d’amour et plus de temps à Saint-Pétersbourg. Le Yéti a haussé les épaules. L’extincteur a éternué. Les trois pingouins m’ont dit : on s’en fout. On attend le verdict. Toi qui connais les humains, c’est aujourd’hui qu’on décrète l’indépendance d’Arezzo ?

 

Je n’ai rien dit, pas un mot, pas un seul. J’ai songé que le destin se jouait de nous, comme d’habitude. Je suis revenu à ma place et me suis allongé un peu. C’est de là que je vous écris, sur le clavier d’ordinateur d’une jolie journaliste installée à quelques mètres de moi.

 

Le ralentissement du temps est un rétrécissement pour certains et une accélération pour d’autres. Tout est relatif. Tout est fluctuant. Tout est aléatoire.

 

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De huit plaidoiries sans signification


De huit plaidoiries sans signification

 

Etrange procès…

 

Les audiences ont débuté ce matin.

 

Un procès à huis clos, pour votre bien a indiqué le juge omniscient, les évènements désastreux de l’année dernière étant encore omniprésents dans l’inconscient collectif de cette ville en dérive.

 

Un huis clos procédant en direct sur les enceintes ou relais informatiques disséminés aux alentours, huit caméras par présupposés coupables, chacune pointée sur un endroit pré-localisé de notre corps, à notre choix. J’ai opté pour le visage à deux mètres, les yeux, les mains, mon profil droit, le visage à cinquante centimètres à un angle de 45 degrés par rapport au plafond, le buste avec tête, le buste sans tête, et les jambes avec pieds.

 

Le ministère public, accusateur et protecteur des droits des citoyens, de leur sécurité et de l’intégrité des mœurs et de la bienséance, est assis au milieu d’une estrade, surélevée par rapport à nous, mais légèrement en contrebas du juge omniscient, ses trois assesseurs et ses sept huissiers. Les plaignants sont en demi-cercle de l’autre côté du tribunal. Nous sommes assis en demi-cercle en face d’eux mais chacun est entouré de deux préposés à la liberté et l’impartialité des âmes, esprits et corps publics ou privés.

 

Nous ne pouvons donc guère nous voir et avons interdiction absolue de nous parler ou d’échanger signes, moues ou grimaces particulières.

 

Le juge a parlé à l’une des dix-sept caméras installées en face de lui et qui nous empêchent de le discerner avec précision. Je crois qu’il s’agit d’un homme d’âge mur assez replet et grand, peut-être avec une barbe et un chapeau en feutre rouge, peut-être pas. Il a évoqué le trouble à l’ordre public et aux libertés fondamentales de l’humain et de l’humanité qui est son produit, relevé notre connivence et la machination dont nous avons été à l’origine voici huit mois, souligné notre culpabilité sans l’ombre d’un doute et nous a prié de répéter nos dires en maintenant la main droite levée et la gauche posée sur un livre noir.

 

Le grille-pain existentialiste a débuté la cérémonie des aveux solennels et pieux, en indiquant que le monde était abreuvé de puissance, ivre d’égoïsme et de violence, morale ou physique, un monde dans lequel la vie avait moins d’importance que le statut, un monde où chacune et chacun se réfugiait derrière la culpabilité des autres pour cacher sa lâcheté, son besoin de jouissance, de plaisirs immédiats, d’argent facile et de reconnaissance, un monde qui ne connaissait ni responsabilité ni réelle culpabilité. Pour cette raison, je me reconnais coupable et responsable, unique et pluriel, car ne rien faire serait m’associer à l’abandon des hommes, à leur ivresse, et cela je ne le veux pas. Je suis responsable et coupable, par action ou omission, directement ou indirectement, je ne suis rien mais en agissant ainsi je deviens tout.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante a pris la parole et a joyeusement indiquée qu’il n’y avait plus d’amour à Saint-Pétersbourg, que le Pont Mirabeau coulait sur la Seine, que les matins libres et creux résonnaient comme des coussins creux, que les oiseaux dans le ciel ne tournaient plus, que la vie était triste sans ses amis, qu’elle n’avait plus de saveur, que les rires des enfants sonnaient faux puisqu’ils étaient des adultes en devenir, que les joies et peurs sentaient la naphtaline, que le rouge et le vert donnaient du bleu ciel, que l’amitié était en devenir. Ainsi, je suis responsable et coupable et mes amis ne le sont pas, chapeaux pointus à l’appui.

 

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca liés par une corde en forme de chapelet rouge et or se sont exprimés en même temps, parfaitement synchronisés et ont juré sur la foi de la bible, des sept sacrements, des quatorze bière du matin, de l’or du soir sur Harfleur et de la sainteté de Piero, de la chapelle d’Arezzo et du rêve de Constantin qu’ils étaient coupables de ne pas avoir encore obtenu l’indépendance de la chapelle et la résurrection de Piero d’entre les saints. Nous sommes responsables et coupables, sans aucun scrupule, et les autres connards qui prétendent être responsables de cela s’attribuent un rôle qui n’est pas le leur. Il n’y a que nous qui sachions ce qui doit être su, qui connaissions avec précision les pensées de Piero en ce moment magique et qui puissions librement et en connaissance de cause revendiquer l’héritage de liberté et opportunisme du divin peintre.

 

Le Yéti anarchiste s’est redressé et a parlé avec fougue évoquant la révolution des opprimés, la nécessaire exécution des nantis et privilégiés de masse qui excellaient depuis leurs socles en argent sans réaliser que le monde était monde et n’avait plus besoin d’eux. Il a poursuivi en jetant un regard fuyant au juge qui lui regardait les caméras en disant que la vérité est dans le sang des justes et des bons, le mensonge dans les yeux, l’urine et les déchets impurs des affamés de puissance et que maintenant ou plus tard, la révolution devait remettre la tête sur les épaules d’un monde en déliquescence. En conséquence de quoi, je suis responsable et coupable de toutes les révolutions à venir, de toutes les exécutions, de tous les règlements de compte qui se produiront pour la justesse de la cause et la rigueur des maux et des mots.

 

L’extincteur fort sage a parlé doctement et a souligné que dans l’histoire de l’humanité de tels moments ne sont pas légions, des instants uniques, des parenthèses qui ne demandent qu’à se refermer, des traits d’union entre des vivants qui rejettent la haine et la mort pour s’unir dans un dessein unique, celui de surmonter leurs différences et affirmer leur solidarité sur les cendres encore fumantes de massacres trop rapidement oubliés. Alors, parce que nous sommes tous uns, nous sommes également responsables et coupables, chacun de manière unique et essentielle, face à lui-même, face aux autres, face à l’humanité bouleversée.

 

Lorsque mon tour est venu, je me suis levé, j’ai regardé la caméra numéro quatre, ai dévié mon visage de quinze degré par rapport à son axe véritable et ai dit : Monsieur le Juge, votre Honneur, je n’ai pas autant de dignité, je ne suis pas grand, je ne suis pas altruiste ou révolutionnaire, je ne comprends rien, je ne sais pas de quoi on nous accuse, je n’ai aucune idée des crimes qui ont endeuillé ces lieux, je ne vois rien, n’entends rien, ne dis rien si ce n’est que je suis lâche, petit, faible, malheureux et intimidé. J’ai trompé la confiance de la personne en qui je croyais et n’ose pas le lui dire, je suis lâche, terriblement lâche, effrayé, terrorisé, un mort vivant qui ne demande plus rien si ce n’est disparaître dans une cellule non pas de 600 mais 2 mètres carrés, pour pleurer l’ignominie de ma conduite, de ce comportement d’humain qui me dégoûte, qui me répulse, que j’abhorre, car il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, tout est perdu, même l’honneur, le combat est perdu, l’espoir est mort, le rêve est perdu, l’arc-en-ciel est mort. Je vous en supplie, enfermez-moi à tout jamais et libérez mes amis qui n’y sont pour rien. Je suis seul et unique responsable de toutes les lâchetés, leur représentant unique et plénipotentiaire, qu’il en soit ainsi et que le silence s’installe à tout jamais.

 

C’est cela que j’ai dit. C’est cela que les autres ont dit. Le reste, les mots et les phrases, les flashes et les caméras, je n’ai plus écouté. Cela n’a plus d’importance. Plus rien n’a d’importance lorsque le dégoût est ainsi installé au plus profond de nous, pauvres humains.

 

 

§1119

Quand le narrateur déraille…


Quand le narrateur déraille…

 

Je viens à mon tour de me constituer prisonnier et ai avoué aux autorités, compétentes ou non, être responsable des évènements tragiques de l’année dernière, évènements dont j’ai finalement compris que je ne saurais jamais ce qu’ils ont été. J’ai précisé que mes amis, je veux dire le grille-pain existentialiste, l’extincteur fort sage, l’autruche volante, flottante et trébuchante, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca et le Yéti anarchiste et pyromane n’avaient absolument rien à voir dans tout cela.

 

Je dois confesser dans le cadre de cette chronique quotidienne dans laquelle je décris notre errance dans un monde que nous ignorons et qui nous le rend bien que la motivation de ma démarche n’était certainement pas aussi altruiste que celle de mes amis… Je ne souhaitais pas prendre sur moi la tristesse ou sauvagerie du monde, et de la même manière je ne désirais pas exprimer un acte politique majeur visant à affirmer haut et fort que nous sommes responsables et coupables, directement ou non, de tout ce qui peut survenir dans le monde qui nous entoure, non, pas le moins du monde, je dois être honnête avec vous, il en va de ma crédibilité.

 

Ce qui a déclenché mon geste grandiloquent est une toute autre affaire.

 

Vous la connaissez, pour autant que vous ayez lu le texte d’hier, vous aurez surement éprouvé un dégout certain à l’image du piètre individu que je suis se perdre sans autre forme de procès dans les bras de cette monitrice de sport, charmante il est vrai, alors même qu’à deux pas de là Maria au regard si profond que j’y ai sombré un nombre incalculable de fois m’attendait en devisant avec la jeune fille au foulard rouge.

 

Le dernier baiser échangé et les dernières paroles creuses et niaises de votre serviteur prononcées, il a bien fallu que je me rende à l’évidence, l’éthique imposait que je me présente sur le champ devant Maria et que j’avoue cette faute grave.

 

Les raisons ayant conduit à cette trahison étaient évidentes, une perte de valeurs, un effondrement des convictions, une angoisse permanente face à un ou plusieurs mondes inconnus, des logiques et valeurs incomprises, le sentiment de basculement d’un monde triste à un autre encore plus sordide, les bouleversements endurés par une humanité sans vision, dirigée par une élite écrasante et arrogante, le repli sur soi d’âmes et esprits n’ayant plus le courage de se révolter, tout cela était évidemment sous-jacent.

 

C’est cela que je devais expliquer à Maria, sans nier ma responsabilité, sans perdre de vue que le minimum de dignité de tout individu impose de savoir et devoir se mettre en question et accepter ses faiblesses, même les plus viles, et essayer toujours et encore de les surmonter.

 

C’est cela que je devais faire … mais c’est aussi cela que je n’ai pas fait.

 

Je ne suis plus revenu à la maison d’hôte où m’attendaient Maria et son amie, je n’ai d’ailleurs même pas eu le courage de les confronter directement, j’ai laissé un message à l’hôtesse d’accueil disant fort succinctement quelque chose du style suis retenu dans recherche du sens des évènements récents, serai un peu en retard, dinez sans moi. L’ambiguïté des termes n’était même pas volontaire…

 

J’ai erré dans la ville sombre et calme des heures durant, j’ai ruminé ma lâcheté, mon ignorance, ma banalité et la peur qui glace mon sang en permanence et finalement me suis rendu.

 

Je suis allé au bureau des réclamations et doléances étroites et sombres au titre des livres 1 à 7234 du Code des malaises divers et ai proclamé ma responsabilité lors des évènements fameux, si fameux que les ignore toujours.

 

Je dois admettre avoir été parfaitement et totalement soulagé lorsque des huissiers annexes et connexes de catégorie 3 et caste 56% m’ont finalement accompagné dans ma cellule d’isolement pour réflexion intime.

 

Tout plutôt que devoir affronter le regard si beau et si pur de Maria.

 

Que pourrais-je ou pouvais-je lui dire ?

 

Les raisons que j’ai piteusement mentionnées auparavant ? C’est du vent, rien que du vent… Je n’ai pas de conviction et encore moins de gouvernail dans ma vie, j’erre au rythme d’un vent que je ne sens même pas, je suis mes amis plutôt que l’inverse et, si j’essaie de comprendre les soubresauts de ce monde ce n’est pas tant par grandeur philosophique ou appétit de connaissance, non, pas le moins du monde, c’est simplement parce que j’ai peur de ce monde, c’est aussi simple que cela.

 

J’ai peur…

 

Et comme j’ai peur de ce qui arrive et que je ne parviens pas à comprendre, je fuis.

 

Et si hier je suis tombé dans les bras de cette monitrice de sport c’est parce que j’étais flatté que l’on s’intéresse à moi.

 

Et si je ne suis pas allé à la rencontre de Maria, c’est parce que j’avais une trouille pas possible.

 

Et si je suis dans cette cellule aujourd’hui, c’est parce que je veux être seul et qu’on me fiche la paix une fois pour toute.

 

Et si l’on m’électrocute ou autre petite gracieuseté similaire, franchement j’en serais très heureux.

 

J’en ai assez de ma lâcheté. Je n’en suis pas fier.

 

Je suis assis contre le mur gris et froid de ma cellule de réflexion. J’entends au loin mon amie autruchienne qui chante un sonnet incompréhensible tandis qu’un huissier de sécurité hurle gaiement : tu vas la fermer connasse ! On en a marre de tes geignements !

 

Je n’ai pas la force de crier pour dire que je suis là, à ses côtés, près d’elle et de mes autres amis. Non, je n’en ai plus ni le courage ni la force. Ce qui me restait d’énergie et d’espoir s’est volatilisé dans l’immense dégoût qui m’envahit. Voilà. Je vous ai tout dit.

 

Vous pouvez me croire, ou non, cela m’importe peu. Demain, peut-être, à l’heure où blanchit la campagne… vous connaissez le reste.

 

§577

De ce que l’on peut apprendre dans les Nouvelles Monarchiques et Périgourdines et d’une bêtise que j’ai peut-être commise…


De ce que l’on peut apprendre dans les Nouvelles Monarchiques et Périgourdines et d’une bêtise que j’ai peut-être commise…

 

J’imagine que vous n’avez pas dormi la nuit dernière et que votre journée s’est perdue dans les brumes lointaines dont je vous parle tous les jours par chronique interposée en l’attente des nouvelles informations dont j’aurais pu être le vecteur fort utile suite à la lecture des Nouvelles Monarchiques et Périgourdines datées de Noël dernier que Maria au regard si émouvant et profond que je m’y perds si souvent m’avait laissée en lecture.

 

Pour ma part, j’ai bien dormi, merci.

 

S’agissant des nouvelles en question, nada, rien, pas un traître mot d’intérêt général ou particulier, le vide absolu, les limbes les plus profondes, pas un atome dans le vide dont je vous parle, même pas un dixième d’atome, et que les astrophysiciens viennent me faire la guerre pour partager avec vous une telle inanité, qu’ils vrombissent du museau et arguent que dieu du ciel c’est faux, archi-faux, qu’il y a toujours même dans le vide absolu des atomes qui se baladent, plusieurs centaines par mètres-cube de soi-disant vide, d’accord, je prends note, mais je m’en fiche éperdument, passionnément, dérisoirement, ceci n’est pas leur problème, ni le mien d’ailleurs, dans les Nouvelles Monarchiques et Picardes il n’y avait rien. Archi-rien.

 

Je pense que vous percevez un brin de désillusion et surtout d’énervement dans mes propos, et vous vous demandez nerveusement

 

(i) pourquoi ai-je pu bien dormir la nuit dernière ? et

(ii) quand est-ce que vous aurez le privilège d’en savoir plus sur ces évènements qui ont apparemment détruit une partie de cette ville et provoquer un carnage sans nom ?

 

Et bien à la deuxième question je répondrai ceci : je n’en sais rien, rien du tout, pas un chouia, pas le moindre début de quelque idée que ce soit, non, absolument rien, là encore un vide sidéral vidé de tous ses habitants atomiques ou quarkiens…

 

Quant à la première question, la réponse est la suivante : ceci ne vous regarde pas le moins du monde et si vous pensez que cela a quelque chose à voir avec un réconfort éventuel de la personne dont j’ai mentionné il y a quelques lignes ou minutes le nom et le regard, et bien, je vous laisse la responsabilité de vos pensées puisque de toute évidence je ne suis pas en droit, ou à l’envers, je dis ça comme cela, pour vous faire patienter un peu, de vous interdire de penser, quand même, ce sont des choses qui ne se font pas, je ne suis pas un conglomérat politico-militaro-industriel, je n’ai pas la possibilité de vous aiguiller sur de mauvaises pistes pour vous faire penser à autre chose qu’aux scandales du jour, à vous bassiner de nouvelles ineptes et ridicules pour vous faire oublier le reste, bonjour volcan, bonjour cousine de la fille de l’oncle du mari de la voisine de l’acteur principal de la série numéro un en Papouasie tropicale et andalouse, bonjour dernier film à la mode ou pas, bonjour crème solaire, bonjour petite biche toute jolie blessée par un méchant camion sur une méchante route de montagne, bonjour jolis soldats bien courageux du front occidental ou oriental, non, non, non, je n’ai pas ce pouvoir, bref, pensez ce que vous voudrez, je ne nierai ou ne confirmerai rien, sachez-le.

 

Bref, revenons à mes moutons, c’est-à-dire les évènements de l’année dernière dont nul ne veut me parler et au sujet desquels nous ne savons pratiquement rien si ce n’est que nos amis pingouins amateurs de Piero della Francesca, extincteur fort sage, autruche volante, flottante et trébuchante et grille-pain existentialiste ont avoué spontanément leur responsabilité et culpabilité pleine et entière, unique devrais-je immédiatement ajouter.

 

Chacun a déclaré avoir agi seul. Ne m’en demandez pas plus.

 

Ah si, je dois immédiatement ajouter qu’une vieille dame sourde s’est hier déclarée elle également responsable et coupable tandis que notre autre ami le Yéti anarchiste a été arrêté pour avoir incendié la bibliothèque municipale.

 

A ce rythme, les responsables et coupables uniques vont pulluler et il y aura bientôt plus de gens derrière les barreaux que devant.

 

Je lis et relis les Nouvelles Monarchiques et Pompéiennes et n’y trouve absolument rien.

 

Pas plus maintenant que ce matin ou cette nuit… Pour vous dire, j’ai même disséqué une heure durant une succession de treize nombres, 4, 75, 34, 12, 55, 3, 88, 45, 65, 32, 1, 44, 13, figurant en page 125 dudit document, les ai additionné, soustrait, multiplié ou divisé, les ai mis dans différentes équations et suites géométriques, ou algébriques, ai relu le Da Vinci code à l’envers pour essayer d’y trouver une clef à un code secret mais cela ne m’a mené à rien d’autant que j’ai plus tard constaté qu’il s’agissait de le loterie locale ayant rapportée trente mille écus-or au récipiendaire principal, Alexis Mathurin de Bluemenisl sur Herbe Tendre, ce qui franchement dans les circonstances ne m’est pas apparu comme très intéressant ou utile.

 

Ailleurs, il y avait des contes de Noël traditionnels, des fables d’Esope, d’Horace ou de ce brave et bon La Fontaine, et un très long essai sur la physique quantique telle qu’enseignée en primaire dans cette ville surprenante, ce qui, je dois l’admettre, m’a interpellé.

 

S’agissant d’évènements d’actualité, quelque chose qui aurait pu avoir un lien quelconque avec les incidents gravissimes de l’année dernière, rien, pas une phrase, pas une petite note de bas ou haut de page, si ce n’est des phrases ambiguës disant par exemple

 

La Comtesse de Saint-Just a expliqué avec virtuosité les différentes étapes de la confection des chapeaux ronds dont le niveau de production a atteint ces deux derniers mois le double du mois de Nivôse et a déclaré espérer retrouver un rythme normal dès ce printemps.

 

Les autruches sacrées de Bretagne ont été regroupées dans des centres de tri spécialement affectés à la protection des espèces nouvellement menacées et pour lesquelles les autorités ont indiqué qu’il fallait consentir un effort particulier compte tenu des circonstances.

 

Les procès pour corruption ou exhibition des hommes politiques de sexe masculin seront reportés sine die pour permettre d’absorber le trop-plein de ces derniers mois et faciliter l’élimination des goulots d’étranglement bien connus de nos lecteurs.

 

J’en passe et des moins bonnes.

 

Que dire ? Rien, je présume.

 

En passant près d’un stade en plein air sur lequel des jeunes gens pratiquaient un sport étrange mélangeant le rugby et le badminton, je me suis assis sur une tribune délaissée et ai regardé les jeunes se jeter les uns contre les autres avec ballons ovales et raquette légères utilisées tels des maillets et ai été rejoint par leur entraineur, une jeune femme au sourire léger comme un parfum de lavande.

 

Nous avons discuté de chose et autre surtout autre d’ailleurs. Elle me connaissait car notre petit groupe fournit un contingent important aux services pénitentiaires de la ville mais elle n’a pas paru particulièrement choquée.

 

A un certain moment elle a par exemple indiqué que : la situation doit être compliquée pour toi. Des amis qui se dispersent et se dénoncent, font des aveux et se rétractent, plaident systématiquement coupables et deviennent ensuite la risée de la foule et la cible d’attentats divers. Ce ne doit pas être très facile à vivre. Je compatis vraiment.

 

J’ai haussé les épaules de façon très masculine, signifiant quelque chose de parfaitement incongru et surprenant, vous auriez bien ri, quelque chose que l’on aurait pu traduire par : ne t’inquiète pas, tout est sous contrôle, tout est anticipé, tout est discuté, la stratégie est claire et suit un processus prédéterminé…

 

A la bonne heure, comme si quoi que ce soit était sous contrôle, surtout le mien…

 

Nous avons continué de discuter et bientôt les choses ont pris un tournant totalement bizarre et non anticipé.

 

Je ne sais pas comment j’expliquerai ceci à Maria…

 

Je me demande d’ailleurs si, compte tenu de ses propos dont je vous ai rapporté la teneur, je n’aurais pas dû pousser la conversation? Une erreur de plus j’imagine… et une profonde angoisse à l’appui.

 

Que vais-je dire à Maria…

 

J’imagine que je vais nier tout en bloc et dire que je n’y suis pour rien et que d’ailleurs je n’étais même pas là et que je ne connais pas cette fille du tout…

 

Je vous laisse, j’ai du travail à faire, façon introspection préventive.

 

§§§§§§

De nouvelles arrestations et, enfin, un progrès dans l’enquête sur les évènements dont il s’agit…


De nouvelles arrestations et, enfin, un progrès dans l’enquête sur les évènements dont il s’agit…

 

Des nouvelles du front ? Vous me demandez des nouvelles du front ?

 

Que puis-je vous dire… Tout est calme ce matin, plus de manifestation, plus de vandalisme, plus de violence, tout ceci est dorénavant sous contrôle des forces de sécurité, devoir, droits et amours républicains ou similaires. Les éléments dont il s’agit sont intervenus à 3 heures 33 ce matin vidant d’un seul coup la place de la justice immanente et celle de l’ordre imminent, ne laissant plus qu’un lointain souvenir perdurer façon brouillard léger du mois d’avril en Picardie orientale sur les vestiges des remous et turbulences passées.

 

Car il faut bien l’admettre, mes amis pingouins amateurs de Piero della Francesca se sont avérés être de sacrés empêcheurs de manifester en cercle, retreint ou non. Comme je vous l’ai rapporté hier, ils se sont regroupés derrière une banderole traditionnelle pour eux, je veux dire une étrange représentation du rêve de Constantin à base de crayons, gouaches et plastiques de supermarché, puis ont scandé des slogans particulièrement virulents contre mes amis emprisonnés au nom de la sacro-sainte responsabilité et culpabilité des vivants quels que soient les troubles ou incidents dont il peut s’agir.

 

Je ne reviendrai pas sur tous ces évènements, je ne veux pas vous lasser. En bref, d’hurlements en vociférations dodécaphoniques ils sont parvenus à regrouper des centaines de personnes derrière leur bannière et à les conduire au bas des marches sombres du palais de la justice. Leur demande visait à la reconnaissance de l’indépendance d’Arezzo et de sa chapelle mais le tohubohu qu’ils ont provoqué n’a pas permis aux autorités convoquées sur place par le collectif de citoyens responsables et graves de s’en faire une image précise. Je crois que les manifestants qui les ont accompagnés n’ont pas compris cela non plus. Tout ce beau monde n’aura retenu que le slogan devenu instantanément fameux : l’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins, et interprété celui-ci comme un appel à la désobéissance civique, au non-respect des délibérations des organes judiciaires, politiques et agraires tel que visé au livre trois du code des peines et joies multiples.

 

Une grappe militaire d’une cinquantaine de soldats et soldates armés jusqu’aux dents a alors investi les lieux à l’heure précédemment mentionnée et avec grenades lacrymogènes comme instrument de suivi thérapeutique elle a obtenu la dispersion rapide des regroupés asociaux.

 

Ne restaient plus que mes pingouins et figurez-vous une vieille dame sourde tenant son chien à la laisse et invoquant les faveurs divines pour soigner l’allergie dont ce dernier souffrait. Les quatre ont été arrêtés et conduits en cellule d’apaisement psychologique, recueillement juste et durable et pacification interne de laquelle aucun n’est sorti au moment où j’écris ces mots.

 

Il semblerait selon des rumeurs dont la bouchère de la rue Jacques de l’ancienne poste de Ménilom a démontré la justesse en me vendant un gigot d’agneau de 1 kilo et trois cent grammes que les quatre seraient sur le point d’avouer leur responsabilité entière et unique dans les évènements calamiteux d’il y a quelques mois, évènements dont je vous rappelle ne pas avoir réussi obtenu la moindre information en dépit de quatre jours d’enquête menée d’arrache-pied et mains liées.

 

A ce propos, je voudrais ajouter un bémol salutaire à ce que je viens de vous dire, je sais c’est un peu confus mais le direct d’écriture obéit à des règles impératives m’obligeant à taper sur le clavier de mon ordinateur des textes sans les biffer ou les relire, je me dois de vous entraîner dans la tourmente de ces mondes tourbillonnants et basculants.

 

Bref, j’ai peut-être obtenu une information particulière quant à la date de ceux-ci. En effet la bouchère dont je vous parle, qui répond au nom d’Eléonore de la Tourmille même si elle ne répond pas à grand-chose étant en permanence en train de parler, de son jardin, de la partie de thé qu’elle envisage d’organiser le mois prochain à l’occasion du mariage de la nièce de son oncle, c’est-à-dire sa sœur par alliance, des ragoûts de veau aux morilles et confitures de fraise et citron, et des pièces de piano et violon pour orchestre à 19 mains, a lors de la découpe d’une pièce de bœuf particulièrement imposante déclaré urbi et orbi que les évènements dont il s’agissait, les trop fameux, ceux dont je m’échine à vouloir déterminer la nature et la date, l’avaient tellement affectée qu’elle n’en dormait plus depuis Noël dernier. Noël dernier !… nous y sommes, nous savons donc que lesdits incidents dramatiques se sont produits avant Noël, c’est-à-dire il y a plus de cinq mois, à une date où mes amis et moi-même étions à des années-lumière d’ici.

 

J’ai sauté silencieusement sur place et ai d’ailleurs manqué de m’égorger contre les pales du ventilateur tropical installé au-dessus du meuble à viandes puis suis parti raconter mes dernières découvertes à Maria dont le regard demeure celui qu’il a toujours été. C’est ainsi, on ne se change pas. Maria m’a félicité et m’a appris à ce moment-là que le Yéti anarchiste que je n’avais pas vu depuis un certain temps avait incendié la bibliothèque municipale à titre de provocation révolutionnaire et avait été arrêté sur le champ. Je n’en ai été que marginalement surpris.

 

Il avait cependant été en mesure de lui passer un exemplaire du Courrier monarchique de caste grande et belle pour politicien nouveau genre du Noël précédant qui compilait ‘différentes contributions de contritions relatives aux commisérations nécessaires après les évènements délétères de l’année écoulée’.

 

Après les avoir lues, elle me les a passées et c’est à leur lecture que je vais m’atteler maintenant en vous souhaitant une belle, douce, sainte et bonne nuit à vous qui dormez sagement quelque part sur cette planète ou une autre qui lui ressemble ici ou maintenant ou peut-être même pas, allez donc savoir.

 

§166

Des extincteurs, des broyeurs, des pingouins et des marsouins


Des extincteurs, des broyeurs, des pingouins et des marsouins

 

Vous conviendrez, j’en suis sûr, que les modes de fonctionnement de cette ville dans les sinuosités de laquelle j’erre depuis quelques temps sont difficilement déchiffrables ou interprétables.

 

Une blessure d’évidence considérable a marqué ses habitants au fer rouge. Impossible de savoir de quelle blessure il s’agit, ni quand elle s’est produite.

 

Un grille-pain existentialiste amateur de Kierkegaard, mon fidèle ami, a avoué en être le responsable principal et le seul coupable, pour des raisons qui sont les siennes, parce qu’il estime, pour schématiser sa pensée, que tout individu quel qu’il soit est en partie responsable de par ses actions ou omissions de l’ensemble des évènements qui se produisent dans le monde dans lequel il évolue.

 

Naturellement, ceci n’est pas un raisonnement particulièrement attractif ni compréhensible dans une société où nul n’est responsable de quoi que ce soit et où les coupables sont forcément, naturellement, évidemment, pourquoi en serait-il autrement, si vous avez un doute allez voir ailleurs, les autres, toutes et tous les autres à l’exclusion du cercle restreint des membres de sa caste.

 

Il en était ainsi dans ma ville d’origine, à Copenhague et Vienne, en Mer d’Autriche, dans l’île de Vienne, dans toutes les autres cités où nous avons divagués sans savoir où ni comment, à la recherche de la désormais quasi mythique Arezzo, la ville de Piero della Francesca… Il doit en être de même ici. Pas besoin de discuter, cela doit être humain, que voulez-vous que je vous dise, je ne vais pas sauter sur place en dansant la danse de saint-guy ou de tous les autres, franchement je me fiche de saint-guy comme d’une guigne, un raisonnement doit s’appuyer à un moment ou un autre sur un ou plusieurs postulats, ceci en est un, excusez-moi.

 

Suite aux aveux du grille-pain, l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est rendue aux autorités du bien public, de l’amour constant et de l’appétit des âmes fières, se déclarant elle aussi responsable et coupable exclusive, bientôt suivie par l’extincteur fort sage, et ce quasiment en direct sur radio-ragot, rumeur et commérage (RRRC 103.765433) laissant les foules hurlantes, grouillantes et maugréantes diriger leur haine sans limite vers un autre récipiendaire, puis un autre, puis encore un autre, sans se lasser du jeu de marée dont elle était ainsi à l’origine. Le socle sur lequel la justice de cet endroit est bâtie vacille mais pour l’heure ne rompt pas.

 

Pourtant, un nouvel assaut des forces du destin est à l’œuvre, je veux dire une manifestation spontanée dirigée par les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca qui marchent en ce moment vers le palais de la justice suprême, belle et bonne, dans une atmosphère de grande impartialité et grosse indépendance, en portant une immense banderole représentant le rêve de ce cher et brave Constantin et criant des slogans qui, je crois, disent à peu près ceci :

 

Les autruches au crachoir, les pingouins au pouvoir / les grille-pains au baston, les pingouins au bastion / L’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins.

 

Sous mes yeux rougis par la tension, l’incompréhension, la désillusion et le rhume des foins, je vois mes amis manifester contre mes autres amis devant une foule noire de colère et d’ivresse, non pas celle du pouvoir car celle-ci est rentrée, passive, contagieuse, vertigineuse, et fricqueuse, non je veux dire la vraie ivresse, celle de l’alcool, de la déprime et de l’ennui au sens philosophique du terme.

 

Je les vois se battre entre eux en criant à peu près :

 

Pingouin 1/Mais cela ne veut rien dire tes slogans, les pingouins aux marsouins ? Mais t’es complètement con ou quoi ? Ces crétins de marsouins y nous bouffent alors pourquoi tu voudrais que nous soyons à eux ?

Pingouin 2 / Parce que ça rime

Pingouin 1/ Parce que ça rime on doit se faire bouffer ?

Pingouin 3 / Fermez-là crétins absolus, les cons d’ici ne connaissent pas les cons de là-bas, c’est universel, marsouin ou pas y s’en foutent mais y nous suivent, alors on reprend les banderoles et on manifeste dignement, on gueule contre les malades qui se sont précipités les bras ouverts vers la gloire et on prend leur place !

Pingouin 2 / Pourquoi voudrais-tu qu’on prenne leur place, la seule chose qu’on voulait c’était gueuler contre les imbéciles et obtenir l’indépendance d’Arezzo, c’est pas cela ?

Pingouin 3 / Non, ce n’est pas cela ! Pourquoi voudrais-tu que ces crétins qui nous suivent nous soutiennent pour obtenir l’indépendance d’une ville qu’ils ne connaissent même pas ?

Pingouin 1 / Gueulez pas comme cela, ces crétins comme vous dites, crétins ou pas vont finir par comprendre qu’on parle d’eux!

Pingouin 3 / Ils ne vont rien comprendre du tout parce que pour le moment ils gueulent des slogans qui ne veulent rien dire qu’un con a inventé parce que cela rime, alors pourquoi voudrais-tu qu’ils se mettent à réaliser que les crétins dont on parle c’est eux ?

Pingouin 2 / Le crétin qui a inventé les rimes, c’est moi, et tu sais ce qu’il te dit ce crétin-ci ?

Pingouin 3 / M’en fous !

Pingouin 2 / Quoi ?

Pingouin 1 / La fermes les deux, si vous continuez à gueuler comme cela, notre soulèvement va échouer !

Pingouin 2 / Toi le malin de nous trois, pourrais-tu nous indiquer quel est le lien même infiniment ténu existant entre les aveux des trois malades qui nous servent de copains et l’indépendance d’Arezzo ?

Pingouin 3 /Il n’y en pas, c’est cela qui est magique, machiavélique, tout est dans la durée, tout est insidieux, c’est ça qui est fascinant !

 

Les trois pingouins marchent ainsi très lentement passant beaucoup de temps à hurler des slogans, se battre un peu, crier à nouveau, se battre un peu plus, vociférer des jurons et ainsi de suite.

 

Ils sont suivis par, à vue de nez approximation dominicale comprise, à peu près deux-cent-quatre-vingt-huit ou trois mille-sept-cent-une personnes, quelque part entre les deux. Je me demande si la raison va un jour finir par triompher mais j’ai des doutes.

 

J’ai demandé à une passante qui criait l’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins qui était l’extincteur dont elle parlait, si elle avait déjà vu des marsouins et quel était le lien entre extincteur, broyeur, pingouins et broyeur. Elle m’a regardé avec beaucoup de hauteur et un peu de largeur, m’a repoussé de ses paupières révulsées, puis a repris ses vocalises avec beaucoup d’énergie et de passion.

 

Il en est ainsi de toutes choses, elles passent mais pas moi. Moi, je reste et ne comprend pas. J’en reste sur ces mots pour aujourd’hui et vais essayer de glaner un peu de sagesse et d’information auprès de ma Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent.

 

§575