D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu


D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu

 

Le soleil brille en plein milieu du ciel, lui-même d’un bleu parfait avec quelques nuages dessinés au couteau s’épanouissant sur un paysage de collines verdoyantes et de prés parsemés de coquelicots, pâquerettes, jacinthes et autres fleurs aux couleurs contrastées.

 

La route bitumée est noire – d’un noir profond et brillant semblable aux plumes du corbeau sur une neige fraîche et également répartie autour de champs rectilignes – et sépare les divers pans du paysage en morceaux géométriques égaux.

 

Les ombres de ce pays forment une équerre parfaite sur le sol, soit un angle de 45 degrés, un angle droit et deux côtés égaux, un triangle isocèle parfait qui ferait frémir Pythagore d’un jouissance posthume hors du commun, conférant à l’ensemble un surcroit de relief et l’apparence de contours autour des formes même vaguement discernables.

 

Les enfants, ceux-là mêmes qui nous avaient ouverts la voie en passant au milieu d’entre nous dans ce nombril de l’univers au centre du musée imaginaire où nous nous cachions hier encore, marchent de manière décontractée quelques centaines de mètres devant nous. Leurs habits, en partie rouge vermillon, luisent au soleil de manière surréelle. Leur âge est inégal mais leur démarche est similaire, nous ne l’avions pas remarqué, en tout cas je ne m’en étais pas rendu compte.

 

Les pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca se sont posés tout à l’heure au milieu du groupe d’enfants et lorsqu’ils sont revenus ont rapporté que leurs visages se ressemblaient les uns les autres, qu’ils étaient toutes et tous châtains clair, que leurs yeux étaient soit bleu clair soit gris-vert, qu’ils riaient en permanence, qu’ils ne suivaient personne mais que toutes et tous avançaient de concert, comme une armée en déplacement, que les sourires étaient présents sur tous les visages et que la direction qu’ils suivaient semblait être connue de toutes et tous, intuitivement ou instinctivement.

 

Nous sommes passés d’un monde ou d’une réalité où tout était sombre et morne, où tous les individus se déplaçaient avec portables et parapluie sous une bruine incessante à un ou une autre où la joie semble omniprésente, les décors de contes de fée, l’atmosphère douce et chaude, les couleurs artificielles, les sourires figés, le vent absent et les contrastes saisissants.

 

Je me suis approché d’un arbre, un hêtre me semble-t-il mais je ne suis pas le meilleur des botanistes, à vrai dire probablement le pire d’entre eux, et ai caressé son écorce mais n’ai senti sous la main autre chose qu’une pellicule fine et lisse – ce qui n’était pas logique pour un être vivant. J’ai rejoint la jeune fille au foulard rouge qui dans les champs se promenait pour composer un bouquet de fleurs et ai partagé sa surprise lorsque les fleurs ramassées se sont avérées être toutes similaires, naturelles mais semblables, jusqu’à la tâche blanche imperceptible en forme d’hexagone aplati sur l’une des trois pétales plus courtes que les autres.

 

Maria au regard si profond que tous nous nous y sommes tous perdus s’est agenouillée au bord d’un ruisseau qui serpente au milieu des prés juste en dessous des frémissements de collines sur notre droite et a laissé l’eau lui lécher la main. Elle m’a appelé et a murmuré à mon oreille gauche cette eau est douce et chaude comme celle sortant d’un robinet d’eau chaude. Elle semble parfumée. Où sommes-nous ? Je n’ai su que répondre pour deux raisons principales, d’une part j’ignorais et ignore encore totalement, vous vous en doutez, où nous nous trouvons et, d’autre part, c’est elle qui d’habitude répond aux questions et pas l’inverse.

 

Après un temps d’hésitation, je lui ai donc fait remarquer qu’usuellement, c’est-à-dire avant sa disparition inexpliquée voici plusieurs semaines, c’était elle qui fournissait les réponses et nous, tous les autres, qui l’écoutions religieusement. Elle a continué à sourire puis a expliqué ce qui suit : il est souvent plus difficile d’expliquer le bonheur ou la joie, les sourires et l’apparence de normalité que les convulsions et chaos que nous vivons. A force de traverser des pays en guerre ou des paysages bouleversés par des catastrophes inhumaines, j’ai gagné l’art de concevoir un début d’explication pour ce qui dépasse l’entendement mais ai perdu, me semble-t-il, l’art de discourir sur l’artificiel, le plat, ce que l’on appelle la normalité ou la banalité. Je l’ai regardé avec ce qui devait être un regard empreint d’un mélange de mélancolie et d’accablement et lui ai demandé si elle pensait vraiment que je pourrais lui fournir des clefs pour comprendre lesdites normalités et banalités mais elle ne m’a pas répondu.

 

J’ai porté l’eau à ma bouche mais ai dû la recracher elle sentait l’eau de javel.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante s’est envolée, chose que je ne l’ai plus vu faire depuis des lustres, un luxe de temps et de beauté car qui n’a pas vu un tel oiseau s’élancer, bondir vers le ciel de coups puissants de ses ailes majestueuses et longues, puis se laisser glisser entre les courants d’air, porter par ceux-ci et gonfler ses plumes pour se propulser sur des couches atmosphériques plus hautes, n’a rien vu ; Elle a tournoyé longtemps au-dessus de nous puis s’est posée à mes côtés avec une précision et une adresse remarquables.

 

Je lui alors posé une question courtoise mais rituelle, sachant que cela ne servirait à rien tant les propos de mon amie sont inintelligibles, à savoir ce qu’elle avait vu depuis les hauteurs, et sa réponse a été : Les mers et les cieux se rencontrent où débute l’infini, les couleurs se mêlent, les oiseaux volent, les reptiles se meurent, il n’y a toujours pas d’amour à Saint-Pétersbourg, la Seine coule toujours sous ce satané Pont Mirabeau, les amants s’ignorent, et ce quel que soit l’emballage, les nuances de gris et les couleurs sont certainement interchangeables car l’œil n’est jamais le même et n’est après tout qu’un instrument, il ne montre rien, ne dévoile rien, il est un outil qui donne des données à de malhonnêtes docteurs et s’enfuit dans ses rêves, comme l’enfant qui rit à défaut de pleurer et l’adulte qui crie à défaut de mourir.

 

Les enfants avancent devant nous, loin devant, en cortège immense et quasiment sans fin, sur un paysage de carte postale, lisse et bien ordonné, nous les suivons, sans mot dire.

 

Il est curieux que nous n’éprouvions pas le besoin de nous interpeller les uns les autres pour nous enquérir de ce que chacun avait fait durant ces longues séparations, probablement parce nous sommes trop heureux de nous être retrouvés, parce que nous savons inconsciemment qu’il n’y a pas une mais de multiples réponses aux questions les plus simples, parce que nous ne sommes même pas sûr si le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui ne va pas se refermer sur nous tel un cauchemar grotesque avant la tombée de la nuit, parce que nous n’avons pas envie de parler, car la parole nous a trop souvent perdu par le passé.

 

Nous avançons lentement, formant plusieurs petits groupes dispersés mais décontractés nous aussi, nous sommes dans un pays de cocagne et suivons les desideratas d’une route parfaitement artificielle au milieu d’un paradis qui l’est tout autant.

 

Ce qui est au bout de la route est inconnu mais pour l’heure je crois qu’il est bon de profiter de l’instant et de s’extasier face aux paysages qui pour fictifs qu’ils puissent être sont beaux. En passant sous un pommier portant à la fois des fruits bien rouges et des fleurs roses, je vous envoie mes salutations déconcertées mais apaisées.

 

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