D’un monde factice et des interprétations que l’on peut en tirer


D’un monde factice et des interprétations que l’on peut en tirer

 

Le soleil brille haut dans le ciel. J’ai l’impression qu’il ne bouge pas, qu’il est toujours en cet endroit. Les couleurs des collines sont uniformes et contrastées.

 

L’ombre est toujours de 45 degrés formant une infinité de triangles rectangles isocèles, des chapeaux de papier inversés, des petits plaisirs que Thalès aurait adorés.

 

Il n’y a pas de vent dans ce pays. Il n’y pleut pas. Tout est luisant et lisse, son épiderme brille et reflète un ciel toujours pur, cristallin.

 

Depuis ce matin nous marchons au milieu de la longue cohorte des enfants. Je songe à la croisade des enfants il y a quelques siècles mais la comparaison s’arrête là. Ces enfants-ci, de ce monde, cette réalité, cet univers que nous partageons, sont rieurs, joueurs, joviaux, animés d’une espièglerie bien élevée que la Comtesse de Ségur aurait au fin fond de la Drôme appréciée, ils avancent de manière ordonnée, ne se plaignent pas, de quoi se plaindraient-ils d’ailleurs ? parcourent des distances remarquables au milieu de paysages sereins et pacifiques, se rendent quelque part mais assurément pas pour quelques gains terrestres ou célestes, ils marchent en plaisantant, s’amusant, se moquant parfois, n’ont pas de bâtons à la main ou de ballots sur l’épaule, ils marchent vers une destination que nous ignorons mais ne partent pas en croisade, il n’y a pas d’adultes qui guident leurs pas, personne, si ce n’est nous, des naufragés de nulle part, des affranchis des terres maudites et de l’au-delà claustrophobique dont je vous ai fait part il y a quelque temps, mais nous ne guidons pas leurs pas, nous les suivons, en partie parce que nous ne savons où aller, en partie à titre de curiosité.

 

A cet égard, s’il est une chose ou une caractéristique qui pourrait dépeindre les membres de ce groupe d’amis improbables, c’est bien celle-ci, cette curiosité sans borne, ce souci de comprendre, cet espoir illusoire que quelque part, là-bas, au bout de notre dérive, de notre longue errance il pourrait y avoir une explication, un début d’explication, une pièce d’un puzzle immense qui pourrait nous permettre de commencer à comprendre. Nous partageons cette curiosité et en sommes très fiers.

 

Dans un monde qui je crois a été le mien il y a peu ou peut-être l’est toujours, allez-savoir, les outils permettant l’accession à la connaissance sont nombreux, inépuisables, à la portée de toutes et tous, pourtant la curiosité disparaît au profit d’un monde de contreplaqué, où tout est similaire, tout est semblable, tout est défini, et ce qui ne l’est pas est rejeté, tout est norme et règlement, tout est abordable mais nul n’en profite, tout est possible mais l’humain se satisfait de l’épiderme lisse et brillant des choses et des évènements, il était paradoxalement plus facile d’accéder à la compréhension, à la connaissance dans des temps biens plus anciens, difficiles.

 

Lorsque tout est donné rien n’est pris, lorsque rien n’est possible, tout est volé, telle a été la conclusion du grille-pain existentialiste à la fin de mon monologue intérieur, ou plutôt de mon monologue dont je pensais qu’il était intérieur mais qui ne l’était pas tant que cela et démontre que les mots de mon esprit traversent parfois la paroi de mon crâne pour s’insinuer dans des conversations illusoires.

 

Il a poursuivi en faisant remarquer que l’humain se repait de la facilité en y sombrant corps et âme. Un monde entier est à la portée de sa main et que fait-il ? Il se perd, se noie, se tue dans une médiocrité sans borne, une mondialisation sans nerf, ni aspérité, ni caractère, la reproduction des mêmes schémas à perte de vue et de temps, les mêmes chansons, les mêmes films, les mêmes logiques et principes, les mêmes droits et lois, tout se perpétue et rien ne s’approprie, les différences meurent et il y aura bientôt plus de différences entre deux grille-pains qu’entre deux humains.

 

Je n’ai pas répondu à mon ami qui se crispe sur mon épaule droite dont il semble avoir pris possession depuis un certain temps, ne manque plus qu’un drapeau planté eu beau milieu de l’omoplate. Je me demande cependant si l’image de ce pays lisse et coloré n’est pas le miroir de notre monde, si l’auteur, mon alter ego ou un autre, peu importe, n’a pas voulu nous démontrer ceci en nous plaçant au milieu de celui-là. Cet univers de carte postale, sans âme ni contour, sans réduction ni accélération, ce paysage en carton-pâte, n’est-il pas l’oméga de ce monde en décomposition qui d’une certaine manière a été le mien bien plus que ces paysages de désolation et de mort que nous avons découverts durant les semaines écoulées ?

 

Maria au regard si profond que je m’y délecte souvent marche devant moi à côté de la jeune fille au collier rouge et se retourne pour commenter mes pensées qui, décidément, sont plus parlantes que bien des mots prononcés avec amertume par des humains trop engoncés dans leurs certitudes : pourquoi es-tu donc si surpris ? les mondes que nous traversons ne sont pas différents les uns des autres, ils représentent le même monde que celui que tu as quitté il y a longtemps, mais vu sous des prismes différents. Tout ce que tu vois et ressens dans chacun de ceux-ci est une représentation d’une réalité particulièrement complexe. Si tu additionnes les uns et les autres tu devrais au bout du compte tomber sur une moyenne acceptable. Un peu de la même manière que les égyptiens tentaient de trouver la valeur de Pi. Par approximation. C’est amusant que tu ne t’en sois pas rendus compte auparavant mais peut-être pas si surprenant que cela sinon pourquoi serais-tu le narrateur de cette errance sans début ni fin ? Il est un chemin que tu dois emprunter et celui-ci en est une image.

 

Elle se retourne et reprend sa conversation avec la jeune fille au chemisier rouge. Je n’ai pas nécessairement compris tous ses propos même si je crois en percevoir leur sens général. Ce que nous voyons ou ressentons peut effectivement n’être qu’une représentation, mais allez-donc savoir de qui ou de quoi.

 

Pour l’heure je marche dans ce monde haut en couleurs mais fade en contenu. Les enfants sont éparpillés autour de nous et s’amusent naïvement mais fort sagement.

 

Nous avançons sur une route bitumée noire comme la plume du corbeau sur la neige fraîche divisant l’univers en deux parties égales très colorées. Au loin la mer est uniformément bleue et striée de longues bandes d’écumes régulières et périodiques. Les prés sont divisés en immenses quadrilatères aux angles quasiment droits. Il y a une alternance de plages de sable blond et falaises de hauteur modérée. Il y a aussi des collines qui s’évertuent à pousser leurs coquelicots, jacinthes et pâquerettes en longues langues uniformes et s’obstinent à ne pas dépasser la taille d’un bâtiment de cinq ou six étages ou s’étager sur une pente qui soit supérieure à 30 degrés.

 

Ce monde bien charpenté pourrait être ennuyeux si je n’avais durant les semaines qui précèdent rencontré tant de périls différents. Je me contente de cela. Nous verrons demain. J’essaierai de parler à ces enfants, je vous le promets. Je marche tranquillement et sans angoisse ou anxiété particulières. Peut-être ai-je tort.

 

§2114

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