D’une cohorte d’enfant et d’une conversation fort utile


D’une cohorte d’enfant et d’une conversation fort utile

 

La mer au loin est striée d’écume.

 

Les collines sont vertes et parsemées de fleurs aux couleurs vives, toujours les mêmes, jacinthes, pâquerettes, coquelicots et quelques autres. La route bitumeuse est noire et les arbres sont étincelants. Il n’y a pas de place pour les nuances dans ce monde étrangement artificiel. Il n’y a pas de bruit, pas de parfum, pas d’odeur, rien que les couleurs et les délinéations d’un paysage de carte postale toujours renouvelé, toujours le même.

 

Nous avançons le long d’une route qui croise les mêmes images, serpente parmi les mêmes collines et auprès de la même mer. Je me suis retourné plusieurs fois ce matin et il me semble être très exactement au même endroit qu’hier, ou avant-hier, nous marchons mais nous n’avançons guère, me semble-t-il à moins que tout ne soit toujours qu’une répétition de ce qui était auparavant ou de ce qui sera plus tard, des copier/coller à l’infini.

 

Il n’y a pas de vent et les oiseaux qui planent semblent capter un courant d’air dont nous ne percevons pas le moindre frisson.

 

Les vagues se déroulent incessamment de gauche à droite, sans la moindre interruption dans sa fréquence très binaire, une longue deux courtes, une longue, deux courtes, et ainsi de suite, un rythme guère plausible en réalité, du moins me semble-t-il.

 

Nous marchons au milieu du groupe d’enfants qui continuent à rire, s’amuser, gentiment, poliment, sans jamais se bousculer ou nous gêner. Ils ne nous posent aucune question, font comme si nous n’existions pas, comme si nous n’étions que des arbres ou des choses évoluant à leur rythme sans s’insinuer dans leur vie.

 

Lorsqu’ils nous ont surpris dans notre attente anxieuse au milieu du musée imaginaire ils se sont un peu égaré et certains nous ont regardé, benoitement ou vaguement intriguée ; ce moment devait être isolé, une exception dans ce qui doit être leur règle, ne se soucier que d’eux-mêmes, rester en groupe soudé mais souple, une contradiction pour nous mais pas pour eux.

 

Pris au milieu d’une aimable poursuite j’ai fini par poursuivre en riant les uns puis les autres pour briser la glace, pour tenter un geste de médiation, affirmer discrètement mon existence : un peu plus tard, je me suis senti en mesure de poser quelques questions restées sans réponse jusqu’à ce qu’un petit bonhomme haut comme trois pommes finisse par me répondre :

 

tu t’es bien amusé ? lui ai-je demandé

 

Oui !

 

Je m’appelle Henri et toi ?

 

Moi aussi.

 

Tu as quel âge ?

 

Le mien.

 

Tu as des frères ou sœurs parmi les autres enfants ?

 

Tous et toutes le sont !

 

Tes parents, sais-tu où ils sont ?

 

Non !

 

Est-ce que vous allez les rejoindre ?

 

Je ne sais pas.

 

Mais vous allez où comme cela ?

 

Nulle part en particulier, partout en fait !

 

Mais, sais-tu ce qu’il y a au bout du chemin ?

 

Non.

 

Tu crois que quelqu’un sait ce qu’il y a au bout ?

 

Non ! Pourquoi ?

 

Je me demande ce qu’un si grand groupe d’enfant fait, où il va, pourquoi il évolue ainsi, tu comprends les adultes se posent des fois des questions de ce type.

 

C’est quoi adulte ?

 

… Difficile à dire, c’est quelqu’un qui n’est plus enfant, qui est responsable, qui est en âge de fonder une famille.

 

Nous, nous ne sommes pas responsables ?

 

Si bien sûr mais vous n’avez pas à vous soucier de choses telles que moyens de subsistance, bien-être, santé, logement éducation…

 

Et toi, tu t’en soucies ?

 

Je n’ai pas vraiment de famille mais je suis très proche de Maria, cette belle femme qui marche devant nous.

 

Elle est très belle et surtout très gentille. Elle ne pose pas de questions elle.

 

C’est vrai, mais c’est parce qu’elle comprend les choses bien plus vite et bien mieux que moi.

 

Parce qu’après avoir posé toutes ces questions tu comprends mieux les choses ?

 

Pas vraiment.

 

Alors, pourquoi poser des questions si cela ne t’avance pas plus que cela.

 

Parce que c’est humain !

 

Je ne suis pas humain ?

 

Si, bien sûr !

 

Mais je ne pose pas des questions moi !

 

Si, tu en poses, tu ne fais que cela d’ailleurs, ce qui est très bien. La curiosité fait l’humain, sans cela nous serions toujours au stade animal.

 

Parce que les pingouins, l’autruche et le Yéti qui t’accompagnent sont inférieurs à toi ?

 

Non, ils ne le sont pas, c’est un peu différent, comment t’expliquer, nous sommes des personnages d’une chronique et donc nous n’existons pas vraiment, nous sommes des produits de l’imagination de celui qui écrit ceci et de celui ou celle qui le lit.

 

Moi aussi ?

 

Certes !

 

Donc, nous ne sommes pas plus ou moins intelligents les uns que les autres ?

 

Non, pas le moins du monde. Tout est relatif. L’humain est curieux, se pose mille questions ce qui lui ouvre des milliers de porters et derrière chacune d’entre elle il y en a des milliers d’autres. Ceci le fait avancer. Mais ce fait ne porte pas préjudice aux autres qui suivent un chemin différent.

 

Je ne me pose pas des milliers de questions. Je l’ai fait simplement parce que tu m’as embêté avec tes questions. De toutes les manières, ce que tu dis ne fais pas vraiment sens. Tu parles un langage qui se veut enfantin mais tu ne l’es pas. Tu n’es pas honnête, tu n’es pas franc.

 

Pourquoi dis-tu cela ?

 

Tu n’as pas répondu à ma question sur les animaux… Moi j’aime bien les animaux et je ne les trouve pas plus stupides que nous. Quant à tes questions, tu n’avances pas beaucoup, tu tournes en rond.

 

Je crois que tu n’as pas tort. Mais, tu sais, dans toute chose il y a du bon et du mauvais. Avancer peut amener au sommet d’une montagne ou au fond d’un abime. En quelque sorte, depuis que l’humain est humain, il marche sur une route opposée à celle-ci, elle est la plupart du temps en pente très forte, souvent vers le bas, parfois vers le haut, elle est chaotique, bouleversée, dans un milieu hostile, difficile, mais elle lui permet d’une part de survivre aux éléments et d’autre part de se survivre. Au bout du compte il y a toujours l’espoir que la génération qui suivra prendra le relais et finira par faire mieux que la précédente.

 

C’est nous la génération qui suit ?

 

Oui.

 

Mais vous, vous nous suivez et pas l’inverse ?

 

C’est vrai.

 

Ce n’est pas très logique !

 

Non, tu as encore raison, rien n’est très logique dans ce que je raconte mais les choses sont ainsi. Le monde que nous traversons n’est pas logique non plus, regarde les couleurs, toujours les mêmes, les vagues, toujours similaires, les collines sont recouvertes d’une herbe qui ressemble à une moquette, il n’y a pas de mauvaise herbe, la terre est grasse, le ciel bleu et dégagé. Tout cela n’est pas naturel.

 

C’est toi qui le dis ! Ce qui est naturel pour moi l’est pas pour toi et inversement. Moi, je ne me pose pas de question.

 

C’est ce que je disais. Il faut s’en poser. C’est ainsi que l’on avance. Tu dois par exemple t’interroger sur ce monde factice et ces arbres en plastique ou cette mer en gelée bleu ciel.

 

Pourquoi voudrais-tu que je me pose ces questions-là? Tu préfères que je découvre qu’en dessous il y a des rochers, des épines, des tempêtes, de la boue, comme ton monde à toi?

 

Ce n’était pas mon monde à moi. Ni le tien d’ailleurs. Mais il faut toujours savoir ce que nous sommes, qui est derrière tout cela, quel est le dessein de celui ou celle qui guide nos pas. Il ne faut pas se laisser endormir et finalement se faire exploiter encore et toujours.

 

Tu me fatigues. Il n’y a personne qui nous guide nos pas. Nous sommes seuls. Comme adulte il n’y a que vous et nous vous acceptons mais si vous devez causer toujours alors peut-être devriez-vous aller dans une autre direction. Laissez-nous notre soleil et nos fleurs. Je te laisse à tes questions. Poses-les donc à cette jolie femme, elle a l’air très bien et comme tu l’aimes tu ne l’embêteras pas trop, elle.

 

Notre conversation s’est interrompue ici. Je recommencerai demain. Cet enfant m’a appris plus que je ne le pensais. Mais je me suis fait prendre au piège et ai pris plaisir à parler plus qu’à écouter. Ceci aussi est très humain, en tout cas très masculin.

 

§436

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