D’une bâche verte déchirée et de la fin d’un monde de pacotilles


D’une bâche verte déchirée et de la fin d’un monde de pacotilles

 

Le sol s’est effondré sous nos pas.

 

Ce monde artificiel, lumineux, brillant, aux couleurs éblouissantes, au vernis lisse et étincelant, aux contrastes bien marqués et à l’ombre formant un angle à 45 degrés, n’est plus. Il a disparu sous les coups de boutoirs de quelque bon ou mauvais génie, une implosion progressive, un cheminement nous ayant mené de l’illusion à la désillusion, ou inversement, une lente dérive sous un ciel de pacotille, des projecteurs simulant des astres, des décors parfaits mais à l’économie ne couvrant le sol en béton que pour la surface absolument nécessaire pour ne pas être visible depuis la route bitumée qui coupe le paysage en deux quadrilatères parfaits, ou plutôt qui coupait le paysage en deux, car il n’y a plus de paysage, il n’y a plus de route bitumée, il n’y a plus de quadrilatère, plus que des amas de poussières, des cendres et des objets non identifiables jonchant le sol et s’accumulant sur un bassin de fortune dans lequel se déverse des flots imparfaits jaillissants de lances à incendie automatiques et qui simule une mer grise à l’endroit où auparavant une mer bleue azur lissait ses stries d’écume au spectateur inattentif et grisé par la magie des illusions.

 

Tout cela n’est plus.

 

Nous n’avons pas été blessés.

 

Tout juste le Yéti anarchiste aura-t-il écopé d’une belle bosse en recevant sur la tête un morceau de plâtre détaché du ciel qui s’effondrait.

 

J’aurais pu être blessé moi aussi, mais légèrement, si l’extincteur existentialiste n’avait eu la présence d’esprit de me murmurer à l’oreille droite, vous vous rappellerez peut-être qu’il siège magistralement sur cette épaule depuis un certain nombre de jours : à mon humble avis tu devrais songer à te déplacer de deux ou trois mètres sur ta droite pour éviter de ne recevoir sur l’occipital la partie inférieure de ce qui devait simuler un hêtre et n’était d’évidence qu’un assemblage de plâtre, de ferraille et de plastique.

 

Je me suis retourné au moment où ledit décor s’effondrait vers nous me laissant ainsi quelques précieuses secondes pour me jeter dans la direction proposée par l’extincteur souriant. Pour le reste, nous n’avons que peu souffert et n’avons pas été affecté outre mesure par le basculement de ce monde suites aux bouleversements qu’il subissait.

 

Le chaos s’est installé mais le brouhaha qui l’accompagnait n’aura finalement que très peu duré, guère plus de deux ou trois dizaines de minutes. Puis, tout s’est tassé.

 

L’effondrement, le flétrissement, l’affaissement, peu importe le terme, aura été très bref. Puis, la poussière virevoltante s’est propagée avant de se déposer minutieusement en une couche unique d’un millimètre d’épaisseur.

 

Le silence s’est imposé suivi d’un glissement très lent d’une clarté grisâtre à une lumière clignotante et de faible intensité, le résultat d’un clignement imperceptible des néons dorénavant visibles qui auparavant étaient cachés sous un faux-plafond brillant.

 

Nous sommes restés proches les uns des autres. La peur rapproche. Plusieurs d’entre nous avaient les mains serrées sur la poitrine ou enfoncées dans celles des voisins. Nous sommes décidément semblables à tous les humains qui dans les tragédies les plus extrêmes songent trouver un salut impossible dans la force d’un groupe dérisoire. Heureusement, il ne s’agissait pas d’une telle situation et nous avons simplement vécu l’implosion d’un décor en carton-pâte.

 

Après un moment de surprise teintée d’anxiété, nous avons repris la distance nécessaire par rapport aux évènements et avons pu débuter le processus de pondération et d’analyse des faits qui venaient de se produire et dont j’ai tenté de vous décrire le lent cheminement.

 

Les pingouins amateurs de Piero della Francesca ont en un trait nié toute implication dans cette destruction mais se sont réjouis de la disparition d’un monde ‘barbant’, ‘mortellement ennuyeux’, ‘plus fade que des asperges à la mayonnaise’, et ‘beaucoup plus lassant qu’un océan d’incertitude’.

 

La machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes a naturellement affirmé qu’elle nous avait compris et que tout s’arrangerait puis s’est mise à osciller sur elle-même en indiquant qu’il s’agissait là d’une nouvelle forme de gymnastique philosophique à vocation fataliste.

 

Maria au regard si profond qu’il m’absorbe délicatement en permanence n’a pas prononcé de mots mais s’est aventurée la première autour de nous, enjambant les pans du monde écroulé, escaladant des masses sombres et s’avançant au milieu de déchets plastifiés. Nous l’avons suivie avec un peu d’appréhension pour la rejoindre sur un socle de béton assez solide, là où auparavant une partie de la route devait être scellée.

 

La jeune fille au foulard rouge a observé de son regard perçant les environs pour conclure qu’une partie des décors s’était écroulée sur la droite laissant passer des traits de lumière plus francs et prononcés qu’ailleurs ce qui pouvait signifier qu’une ouverture y était dissimulée.

 

Pour ne pas demeurer bêtement coi, j’ai proposé de nous diriger dans cette direction mais ces propos étaient manifestement inutiles puisque Maria nous précédait d’une bonne dizaine de mètres.

 

Nous avons marché au milieu d’un environnement démonté et boursouflé mais peu dangereux, avons entrepris la montée d’un reste de colline en pente douce pour aboutir à un affaissement plan que nous avons utilisé comme promontoire pour contempler les environs.

 

Tout était chaotique et dérangé, bouleversé, mais effectivement sur la droite un mur recouvert d’une bâche verte vibrait légèrement laissant passer une lumière fade mais d’apparence naturelle. Maria a repris sa marche suivie par le reste du groupe et nous a menés à cet endroit où nous nous trouvons maintenant, une immense ouverture vaguement dissimulée par une bâche déchirée en son milieu.

 

De là où nous nous trouvons il devient évident que nous nous trouvions dans un hall immense.

 

Au-delà de l’ouverture béante s’ouvre un paysage tout autre, un village ou un bourg, des voitures, des gens qui marchent, d’autres qui parlent entre eux, un ciel nuageux ruisselant une faible pluie, des oiseaux qui volent en rase-mottes.

 

Il me paraîtrait juste après ces périples ininterrompus et dangereux de revenir dans un endroit plus ‘normal’ même si ce mot ne veut pas dire grand-chose. Je vous en dirai plus demain.

 

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