Des difficultés d’interpréter la normalité ou la banalité…


Des difficultés d’interpréter la normalité ou la banalité…

 

Nous nous sommes installés autour d’une table dans une salle d’un restaurant vide de tout occupant.

 

Nous avions trouvé cet endroit en lieu et place de la maison d’hôte dans laquelle nous séjournions, celle-ci ayant refusé de nous proposer le couvert, le gîte oui, le couvert non, pourquoi ? Probablement parce qu’il est plus aisé, si on n’a pas d’autre choix, d’accepter de loger des personnes indésirables que de les nourrir, puisque dans ce dernier cas le risque de rencontres avec d’autres personnes est plus important.

 

Le tissus urbain dans lequel nous sommes actuellement perdu est assez anonyme et d’apparence normale.

 

Pas de situation surréaliste, pas d’incongruité particulière, les gens qui y vivent semblent similaires à toutes celles et tous ceux que l’on pourrait croiser dans n’importe quel endroit du monde, à Copenhague, Vienne, Bangkok ou autre, des gens qui parlent, d’autres qui fuient, certains qui s’amusent d’autres qui dialoguent avec eux-mêmes dans un cœur en chagrin.

 

Le restaurant que nous avons trouvé se trouve au bout d’une large avenue bordée de bâtiments, rénovés pour la plupart, dont les rez-de-chaussée sont occupés par des commerces divers, des garages automobiles ou des services soi-disant publics et les étages par des officines d’avocats, de notaires ou de prestataires de service de différentes natures voire des appartements.

 

Nous avons pénétré dans un endroit vivant et à l’atmosphère conviviale marquée par un brouhaha chaleureux qui, malheureusement, s’est très rapidement transformé en silence monacal puis à nouveau brouhaha mais à tendance amère. Il aura suffit de quelques minutes seulement, le temps nécessaires pour nous installer autour de la table ronde dans la deuxième salle, pour que tous les autres clients puissent quitter les lieux, sans bruit ni désordre, une fuite disciplinée et bien organisée.

 

Le personnel lui-même s’est rapidement réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire un homme d’une cinquantaine d’année et une femme bien plus jeune que lui.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds régulièrement a indiqué à la deuxième nommée ce que nous consommerions et lui a demandé si d’aventure par quelque mouvement ou propos inapproprié nous avions effrayé les usagers de ce lieu. La jeune femme n’a pas répondu et s’est contentée de sourire nerveusement avant de se réfugier dans la cuisine et passer la commande à voix basse à des interlocuteurs invisibles. Maria a réitéré sa question à l’homme d’âge mûr mais celui-ci s’est contenté de fixer le mur sur lequel était suspendu une luge, des skis, des voitures en métal, des rouets, une table d’école, une machine à coudre des années cinquante, un banc public, un banc privé, des patins à glace, une balle de football, une paire d’avirons, des maquettes de voilier en bois tendre, des lampes à pied, et des casseroles en cuivre.

 

Maria a alors suggéré de poursuivre notre conversation sans nous occuper davantage des autres habitants de ces lieux puisque d’évidence nos questions les gênaient.

 

La machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes a indiqué que d’une part elle nous avait compris et d’autre part elle avait compris les habitants de ces lieux, ce qui entre nous soit dit ne revêtait pas une importance fondamentale mais semblait lui faire plaisir. Ce qui gêne ces gens a-t-elle commenté par la suite ce n’est pas tant notre physionomie qui est finalement assez anodine et anonyme mais notre manière d’être. Nous marchons tandis que la plupart des gens se déplacent d’évidence en voiture. Nous sommes visiblement en grande conversation la plupart du temps, nous regardons les objets et les vivants comme si nous les voyions pour la première fois, nous nous étonnons de tout et de rien, nous ne savons pas où aller, tout cela doit les perturber.

 

Je ne sais pas si elle avait raison mais j’en doute.

 

N’importe quel étranger se comporterait de la même manière et j’imagine que ceci ne devrait pas provoquer cette consternation teintée d’angoisse assez vive. L’incohérence de notre comportement ou la difficulté pour les autochtones de le concevoir et l’interpréter clairement devrait en tout état de cause les amener à nous regarder ou nous aborder avec dédain ou une certaine forme de superbe.

 

Tel n’est pas le cas. Il doit y avoir dans notre groupe un ou une particularité qui les surprend de telle manière qu’ils, je veux dire les habitants de ces lieux, éprouvent une peur frôlant les limites inférieures de la panique.

 

Ceci est très perturbant, je dois l’admettre.

 

J’ai rarement fait peur à qui que ce soit et se retrouver dans la peau d’un tel individu induit en moi une forme bizarre de mal-être. Maria qui a ressenti mon appréhension avant même que je ne l’explicite a souligné que le problème n’est pas tant notre comportement que le leur. Dans une société de ce type il est évident que nous devrions être rejetés, voire ostracisés, jusqu’à ce que l’on nous connaisse un peu mieux et finisse par nous accepter tels que nous sommes. Le fait qu’il y ait parmi nous des vivants non-humains pourrait les effrayer ou les déranger peut-être mais pas les terroriser. Il doit donc y avoir autre chose derrière tout cela. Mais, ne vous inquiétez pas outre mesure, il y a forcément une raison justifiant tout ceci et elle deviendra claire très rapidement… Par ailleurs, nous ne savons pas où nous sommes ce qui n’aide pas forcément, n’est-ce-pas ?

 

Les pingouins amateurs de Piero della Francesca ont immédiatement réagi en soulignant que eux savaient où nous n’étions pas, à savoir Arezzo, puisque par définition la ville d’Arezzo ne pouvait être que chaleureuse, ouverte d’esprit et humaniste, ce qui n’était pas le cas ici.

 

L’extincteur fort sage s’est interrogé sur le point de savoir si nous n’étions pas revenus à Vienne tandis que le grille-pain existentialiste solidement accroché sur mon épaule droite a suggéré d’aller dans une librairie aussi rapidement que possible pour acheter les œuvres complètes de Kierkegaard ce qui nous permettrait, selon lui, d’y voir plus clair.

 

De mon côté, j’ai murmuré à la jeune fille au foulard rouge qui se trouvait sur ma droite – ce qui m’oblige à me contorsionner pour pouvoir la regarder tandis que je lui parle sans avoir à bouger le grille-pain de sa position allongée – que nous devrions observer avec attention le personnel du restaurant, en fait l’homme et la femme mentionnés précédemment, et déterminer sur qui leurs regards se porte et sur qui ils ne se portent pas tout en notant les caractéristiques desdits regards.

 

Maria qui m’a entendu a trouvé cette idée excellente et nous sommes tous prêts à observer les regards du personnel de ce lieu, ce qui pourrait peut-être les gêner d’avantage, quoi que… A demain.

 

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