De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation


De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation

 

Errer dans un monde dont on ne connaît pas les règles n’est pas une chose aisée. Tous les voyageurs vous le diront.

 

Il est habituel en de pareilles circonstances de lire les récits et études que l’on peut se procurer sur le monde que l’on découvre, préférablement avant de s’y aventurer. Les rencontres et découvertes sur le terrain complètent le tableau que l’on a ébauché.

 

Nous ne nous trouvons pas dans cette situation.

 

D’abord, il est difficile de rechercher quoi que ce soit lorsque l’on ignore le nom même du lieu où l’on se trouve projeté. Depuis des mois maintenant nous déambulons dans un ou plutôt des mondes dont nous ignorons tout des contours et aboutissants. Nous avons conjecturé au départ sur ces lieux les appelants au choix Vienne, Copenhague, Mer d’ Autriche puis avons abandonné cet effort voué à l’échec. Les villes ou villages que nous découvrons, les meurtrissures dont nous témoignons, les situations chaotiques et les bouleversements qui taraudent tous ces environnements n’ont pas de noms pourtant ils représentent autant de facettes de ce monde dans lequel nous vivons toutes et tous. Il n’y a pas besoin de nommer ce qui est le commun de l’humanité, il s’agit de l’humanité, point final. Dont acte. Nous ignorons où nous nous trouvons à un moment donné ou pas, nous l’ignorerons longtemps.

 

Ensuite, il resterait en principe la possibilité de parler aux uns et aux autres et découvrir par la richesse des rencontres ce qui se cache sous l’épiderme de ces vies, ces humanités qui serpentent dans ces mondes qui délirent et dérivent dans des peines inimaginables. Nous avons fait de telles rencontres mais elles sont restées la plupart du temps qu’au niveau de l’effleurement des choses, des sujets et objets de ces lieux, nous sommes demeurés étrangers à ces lieux qui se contorsionnaient sous la douleur des faits et évènements. Nous n’avons fait que rapporter ce que nous voyions pour vous, pour nous, mais ceci n’a pas allégé le fardeau de celles et ceux qui subissaient et subissent toujours les vilénies de l’existence.

 

En de rares moments il nous est arrivé de nous insérer un peu plus profondément dans le cours des évènements, tels ces pays de poussière et sécheresse traversés par des révolutions homériques auxquels certains d’entre nous ont contribué, notamment Maria au regard si profond que je m’y suis toujours perdu, l’extincteur fort sage, le Yéti anarchiste ou la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes. La jeune fille au foulard rouge qui nous accompagne, ou plutôt qui accompagne dorénavant Maria, est la fille de la veuve qui nous hébergeait dans un de ces lieux. Mais, nous n’avons fait que passer, par lassitude ou obéissance au destin qui est le nôtre, nous sommes partis et avons poursuivi notre quête. Nos récits sont restés superficiels, nous n’avons pas pu pénétrer au-delà de la première ou deuxième couche du derme géologique de ces pays en convulsions, nous n’avons pas pu percevoir toutes les nuances des mouvements telluriques qui ont fait ce qu’ils sont, nous n’avons pas pu trouver les dix ou vingt mots qui expliqueraient ce qu’ils sont exactement, les pourquoi, comment, quoi, quand, et où. Non, nous n’y sommes pas parvenus !

 

Et aucune de nos rencontres ne nous a permis d’aller bien plus en avant ou en profondeur car nous sommes des taupes égocentriques perçant leurs tunnels pour leur consommation et intérêt propre. Même s’il nous a été donné de partager la vie de quelques-uns des acteurs de ces situations, nous l’avons fait sur une ligne parallèle, nous n’avons jamais rejoint leur parcours, ce qui est le propre des parallèles, nous sommes restés étrangers pour eux et eux nous sont demeurés étrangers.

 

Il en est ainsi de tous les voyages que l’on entreprend, me semble-t-il.

 

Au-delà des rodomontades de toutes sortes, des déclarations à l’emporte-pièce, des élucubrations quasi-philosophiques, ethnologiques, ou écologiques, nous ne sommes que l’écume des choses, bien égocentriques en surface et égoïstes en profondeur.

 

Pour en revenir à ce monde ci, celui où nous nous trouvons, et pour appliquer aux chroniques que je vous ai fait parvenir, que puis-je dire si ce n’est confirmer les propos précédents. Je n’ai fait qu’effleurer des abimes insoupçonnés, je me suis lamenté, effondré et étonné, et alors ? Ai-je fait le moindre effort pour aller vers ces gens et les comprendre ? Honnêtement ? Non, absolument pas ! C’est triste mais c’est ainsi, il faut l’admettre, le reconnaître et le confesser. Pour une fois je ne mettrai même pas mes amis en avant car pour être francs ils se sont sentis encore moins concernés que moi, ils ont développé un fatalisme bordé de titane et recouvert d’acier, ou inversement, ils se fichent éperdument de toutes les explications que l’on pourrait chercher. Je ne les juge pas, je ne fais que constater.

 

Tout est ainsi et rien n’y changera rien. L’action ne servira plus à rien. La contemplation ne servira plus à rien.

 

Ni eux ni moi ne pourrons prétendre pour une seconde avoir essayé de franchir le seuil de la compréhension de ces lieux et gens et temps. Peut-être aurions-nous pu percevoir que quelque chose n’allait pas et que la bulle éclaterait bientôt, que nous trouverions tôt ou tard dans une situation délicate, compliquée, celle que je vous ai raconté hier, mais non, nous n’avons fait que marcher sans nous encombrer de telles questions.

 

La découverte par la lecture était ainsi impossible mais peut-être aurions-nous du nous approcher davantage de ces gens, essayer de comprendre ce qui les révulsait en nous, ce que nous représentions, ceci nous aurait permis de mieux répondre à la crise d’hier, à l’arrestation du grille-pain existentialiste et de l’extincteur. Mais nous n’avons pas fait cet effort et nos amis sont maintenant sous examen.

 

Le délai requis étant passé, nous avons pu nous entretenir avec celles et ceux qui les entourent. Le traitement qui leur est réservé est adéquat, ils n’ont pas été maltraités.

 

Nous n’avons pas pu leur parler directement mais l’agent de sécurité en charge de l’application des règles et directives en matière de limitation momentanée des libertés de mouvements et pensées au titre du livre IV d’un certain code dont je ne me souviens plus de l’intitulé exact nous a fait un compte-rendu à peu près détaillé de ce qui était arrivé dans la désolation et l’intimité de la cage d’interrogation et de confession, tel est le nom que l’on utilise ici, et a conclu que l’extincteur n’était vraisemblablement pour rien dans le déroulement des choses et évènements répréhensibles et calamiteux dont nous connaissons toutes et tous les manifestations récentes, mais que tel n’était pas le cas du grille-pain existentialiste qui lui avait admis de son propre chef et plus que spontanément sa responsabilité de niveau 2 et 4 au titre des règles inviolables et multigracieuses dont la lecture nous est coutumière et a détaillé spontanément tous les incidents dont il s’est estimé coupables. Au demeurant, a-t-il ajouté, nous avons pu prolonger notre connaissance de ces évènements puisque plusieurs épisodes rapportés par le présupposé coupable étaient totalement inconnus des services d’investigations, recherches et analyses et sont maintenant à l’étude. Il est clair que le contrevenant grille-pain est lié à des actes odieux et que sa défense dans le cadre du procès en devenir sera délicate. Il encourt la peine capitale qui sera dans son cas particulier imposée par réfrigération des grilles et congélation des étiquettes et livres contenus dans sa mémoire artificielle.

 

Nous n’avons pu en savoir plus. Le procès débutera incessamment. Vous comprendrez certainement mon désarroi initial. Que puis-je dire ? Pourquoi n’avons-nous pas fait plus pour comprendre ce qui se tramait ?

 

Bien sûr, le grille-pain s’est accusé de tout, c’est ainsi qu’il agit, il est fataliste, son existentialisme kierkegaardien imprime ses grilles de lecture. Je suis si las, mais je peux vous l’affirmer dans ces lignes et propos, nous nous battrons jusqu’au bout. Pour l’heure je vais extorquer des renseignements sur ce qui se trame dans cet endroit, je vais parler aux gens, ce que j’aurais dû faire avant, mais je ne laisserai aucune pierre immobile, toutes seront retournées, toutes seront analysées.

 

Il nous faut savoir… Nous devons savoir… Le savoir doit nous imprégner… Et ce, même si Maria me regarde avec un brin de condescendance. A demain.

 

 

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5 thoughts on “De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation

    1. non, pas de marche en arrière, en tout cas pas de manière brutale… l’humain avance toujours, le problème étant la direction et il est vrai à cet égard qu’il se retrouve souvent au point de départ, surtout au soir de sa vie… le labyrinthe est celui de notre monde contemporain et l’incompréhension qu’il génère… le narrateur n’y comprend pas grand chose mais qui comprend notre monde? merci pour vos commentaires, amicalement, eric

      J'aime

      1. merci… au début de l’aventure j’avais un faible pour le yéti et les pingouins mais maintenant que l’intrigue se noircit je préfère le grille pain avec son existentialisme et l’autruche totalement folle. Le tout contraste avec ce pauvre narrateur complètement perdu et Maria qui domine le tout avec une grande clairvoyance…

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