De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste


De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste

 

Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !…

 

Ces cris stridents se sont répandus dans la ville comme une traînée de poudre. Toute la journée je me suis promené dans l’espoir d’obtenir des informations sur les évènements et circonstances ayant conduit à l’arrestation de nos amis et l’inculpation du grille-pain existentialiste mais à chaque fois que je me suis approché de grappes d’individus ou de promeneurs solitaires, je me suis trouvé confronté au même symptôme, un refus obsessionnel de se remémorer quoi que ce soit sur lesdits incidents dramatiques mêlé à une joie profonde d’avoir trouvé un bouc-émissaire en la personne de notre ami présupposé coupable au titre de la législation applicable en pareilles circonstances dans ce pays meurtri, le tout sous une volée de cris et hurlements. La ville est en transe, la ville est heureuse.

 

Je n’ai rien tiré du boucher, rien des clients de la maison d’hôtes où nous sommes logés qui lézardaient au soleil s’infiltrant sous le plafond blanc de la véranda, rien du buraliste qui vendait des dizaines d’exemplaires à l’heure du ‘Nouvelles d’ici-bas et ailleurs aussi’ et commentait à chaque vent tant mieux, je serai le meilleur des lyncheurs et le premier à cracher sur sa tombe, rien de la petite dame qui promenait son chien au bras d’un petit monsieur qui l’accompagnait et s’est contentée de commenter si vous saviez mon pauvre Monsieur combien nous avons soufferts, Dieu et Ses Sept Saints ont du se retourner dans leurs tombes à chaque nouveau malheur, mais tout cela est du passé, l’affreux morpion vient d’avouer, le cauchemar est terminé, vous devez vous sentir soulagé, l’affreux macaque vous avait exploité lui aussi, maintenant c’est derrière nous, nous pourrons nous reconstruire, rien des trois jeunes gens qui s’amusaient à jeter une balle en l’air et la laisser retomber sur des meubles de jardin en criant Abcès creux, rien des lecteurs perdus dans des contemplations intenses dans la bibliothèque des lieux, rien du bibliothécaire qui pourtant s’est égosiller à crier dans la salle de lecture au-dessus de laquelle était écrit en lettres rouges Silence Impératif et Sereine Lecture, Respect ! que le grille-pain avait avoué et ce quinze fois de suite, j’ai compté, rien de qui que ce soit.

 

Je me suis rendu au siège de l’autorité de jugement impartial et indépendant en charge du traitement des dossiers des présupposés coupables et ai demandé à rencontrer mon ami. On m’a refusé, fort poliment, ce droit au titre d’une disposition des règlements en vigueur mais on m’a dirigé vers des huissiers alternatifs chargés de l’assistance aux juges des différents ordres.

 

A chacun j’ai essayé d’expliquer que le grille-pain existentialiste fonctionnait selon sa propre logique, que contrairement à nombre de nos contemporains il s’estimait responsable et coupable de tous les évènements, incidents, crimes ou malheurs selon ses propres préceptes.

 

A chacun ou chacune j’ai tenu à peu près le même langage : Pour lui les choses sont simples, les chaines de causalité ne sont jamais simples ou uniques. Comme l’effet papillon qui veut qu’un battement d’ailes d’un tel insecte puisse avoir un impact sur la formation ou le déplacement d’un ouragan à des milliers de kilomètres de là, le principe de responsabilité veut que nous sommes toutes et tous impliqués dans tous les déraillements ou malheurs que ce siècle a pu ou pourrait encore connaître. Il n’y a guère qu’une chance sur un million pour que notre action ou inaction puisse avoir un rôle à jouer dans le déroulement des choses, ce qui conduit la plupart d’entre nous à prendre en compte les 999.999 de fois où nous n’avons aucune part ou contribution à apporter, absolument aucune, et aboutir à la conclusion que nous sommes exonérés de ce qui se passe.

 

Nous nous lavons les mains, ponce-pilatons autour de ce qui dégénère et se dégrade en crise majeure emportant une, dix, mille ou trois millions de victimes, accusons les politiques, les riches ou les pauvres, les gueux ou les puissants, les étrangers ou les mendiants, les beaux ou les laids, les autres en fait.

 

Lui voit les choses autrement. Il considère que nous avons une responsabilité en toute chose puisque dans un cas sur un million, mais un cas quand-même, notre comportement, notre action ou inaction, notre omission, peu importe, aurait pu contrarier le cours du destin et l’influences durablement.

 

Peu importe selon lui de quel cas il s’agit. Si nous avons failli une fois, nous faillirons toujours, nous sommes donc systématiquement responsables. Point final. En conséquence de quoi, lorsque vous l’avez interrogé, il vous a répondu ce qu’il répond toujours, à savoir qu’il était responsable.

 

Il n’a probablement aucune idée de ce qui s’est passé, il n’était pas là lorsque les évènements se sont produits, il était avec moi et mes amis à l’autre bout du monde, mais cela ne fait rien, il doit être convaincu, sans l’ombre d’un doute, être responsable en tout ou en partie de ce qui s’est produit dans votre ville ou dans les alentours il y a un certain temps.

 

Alors, je vous en conjure, prenez cet élément en compte et essayez d’aller au-delà de la simple réception d’une confession généreuse mais naïve d’un interlocuteur innocent dans tous les sens du terme. Explorez les faits, confrontez-les à ce que vous savez, et ce que lui ignore, examinez tout cela avec attention, faites l’inventaire des évènements et déterminez s’il était là où non lorsqu’ils se sont produits. Je n’ai aucun doute sur la conclusion qui sera alors la vôtre.

 

A chaque fois ces tirades ont été reçues avec un sourire poli, enregistrées sur un appareil ressemblant à un ordinateur de poche un peu plus mate et rugueux que ceux auxquels j’ai l’habitude, et classées méticuleusement dans une genre de boite noire lisse et brillante confiée à un jeune individu de complexion chétive portant un chapeau noir.

 

A chaque fois l’huissier dont il s’agissait a attendu que l’horloge murale affiche le temps de 4 minutes et 33 secondes pour me raccompagner sans mot dire à la porte de son bureau.

 

A chaque fois je me suis retrouvé devant un mur de silence.

 

On m’a expliqué ensuite que la procédure était ainsi dans ce pays de douleur, attentiste et silencieuse.

 

Mais, rassurez-vous, je ne lâcherai pas prise, je me débattrai dans ce dédale de procédures compliquées car inconnues, pour trouver une solution, car solution il doit y avoir. A demain.

 

 

 

§746 - Copy

One thought on “De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste

  1. dans cet endroit de malheur ,seul le gril pain reste digne,intègre,stoïque c’est pas beau ça? Comment va t-il faire pour s’en sortir..il n’a pas peur du feu:)
    Lui voit les choses autrement. Il considère que nous avons une responsabilité en toute chose puisque dans un cas sur un million, mais un cas quand-même, notre comportement, notre action ou inaction, notre omission, peu importe, aurait pu contrarier le cours du destin et l’influences durablement.
    ps:mais que fait son avocat?

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