De huit plaidoiries sans signification


De huit plaidoiries sans signification

 

Etrange procès…

 

Les audiences ont débuté ce matin.

 

Un procès à huis clos, pour votre bien a indiqué le juge omniscient, les évènements désastreux de l’année dernière étant encore omniprésents dans l’inconscient collectif de cette ville en dérive.

 

Un huis clos procédant en direct sur les enceintes ou relais informatiques disséminés aux alentours, huit caméras par présupposés coupables, chacune pointée sur un endroit pré-localisé de notre corps, à notre choix. J’ai opté pour le visage à deux mètres, les yeux, les mains, mon profil droit, le visage à cinquante centimètres à un angle de 45 degrés par rapport au plafond, le buste avec tête, le buste sans tête, et les jambes avec pieds.

 

Le ministère public, accusateur et protecteur des droits des citoyens, de leur sécurité et de l’intégrité des mœurs et de la bienséance, est assis au milieu d’une estrade, surélevée par rapport à nous, mais légèrement en contrebas du juge omniscient, ses trois assesseurs et ses sept huissiers. Les plaignants sont en demi-cercle de l’autre côté du tribunal. Nous sommes assis en demi-cercle en face d’eux mais chacun est entouré de deux préposés à la liberté et l’impartialité des âmes, esprits et corps publics ou privés.

 

Nous ne pouvons donc guère nous voir et avons interdiction absolue de nous parler ou d’échanger signes, moues ou grimaces particulières.

 

Le juge a parlé à l’une des dix-sept caméras installées en face de lui et qui nous empêchent de le discerner avec précision. Je crois qu’il s’agit d’un homme d’âge mur assez replet et grand, peut-être avec une barbe et un chapeau en feutre rouge, peut-être pas. Il a évoqué le trouble à l’ordre public et aux libertés fondamentales de l’humain et de l’humanité qui est son produit, relevé notre connivence et la machination dont nous avons été à l’origine voici huit mois, souligné notre culpabilité sans l’ombre d’un doute et nous a prié de répéter nos dires en maintenant la main droite levée et la gauche posée sur un livre noir.

 

Le grille-pain existentialiste a débuté la cérémonie des aveux solennels et pieux, en indiquant que le monde était abreuvé de puissance, ivre d’égoïsme et de violence, morale ou physique, un monde dans lequel la vie avait moins d’importance que le statut, un monde où chacune et chacun se réfugiait derrière la culpabilité des autres pour cacher sa lâcheté, son besoin de jouissance, de plaisirs immédiats, d’argent facile et de reconnaissance, un monde qui ne connaissait ni responsabilité ni réelle culpabilité. Pour cette raison, je me reconnais coupable et responsable, unique et pluriel, car ne rien faire serait m’associer à l’abandon des hommes, à leur ivresse, et cela je ne le veux pas. Je suis responsable et coupable, par action ou omission, directement ou indirectement, je ne suis rien mais en agissant ainsi je deviens tout.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante a pris la parole et a joyeusement indiquée qu’il n’y avait plus d’amour à Saint-Pétersbourg, que le Pont Mirabeau coulait sur la Seine, que les matins libres et creux résonnaient comme des coussins creux, que les oiseaux dans le ciel ne tournaient plus, que la vie était triste sans ses amis, qu’elle n’avait plus de saveur, que les rires des enfants sonnaient faux puisqu’ils étaient des adultes en devenir, que les joies et peurs sentaient la naphtaline, que le rouge et le vert donnaient du bleu ciel, que l’amitié était en devenir. Ainsi, je suis responsable et coupable et mes amis ne le sont pas, chapeaux pointus à l’appui.

 

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca liés par une corde en forme de chapelet rouge et or se sont exprimés en même temps, parfaitement synchronisés et ont juré sur la foi de la bible, des sept sacrements, des quatorze bière du matin, de l’or du soir sur Harfleur et de la sainteté de Piero, de la chapelle d’Arezzo et du rêve de Constantin qu’ils étaient coupables de ne pas avoir encore obtenu l’indépendance de la chapelle et la résurrection de Piero d’entre les saints. Nous sommes responsables et coupables, sans aucun scrupule, et les autres connards qui prétendent être responsables de cela s’attribuent un rôle qui n’est pas le leur. Il n’y a que nous qui sachions ce qui doit être su, qui connaissions avec précision les pensées de Piero en ce moment magique et qui puissions librement et en connaissance de cause revendiquer l’héritage de liberté et opportunisme du divin peintre.

 

Le Yéti anarchiste s’est redressé et a parlé avec fougue évoquant la révolution des opprimés, la nécessaire exécution des nantis et privilégiés de masse qui excellaient depuis leurs socles en argent sans réaliser que le monde était monde et n’avait plus besoin d’eux. Il a poursuivi en jetant un regard fuyant au juge qui lui regardait les caméras en disant que la vérité est dans le sang des justes et des bons, le mensonge dans les yeux, l’urine et les déchets impurs des affamés de puissance et que maintenant ou plus tard, la révolution devait remettre la tête sur les épaules d’un monde en déliquescence. En conséquence de quoi, je suis responsable et coupable de toutes les révolutions à venir, de toutes les exécutions, de tous les règlements de compte qui se produiront pour la justesse de la cause et la rigueur des maux et des mots.

 

L’extincteur fort sage a parlé doctement et a souligné que dans l’histoire de l’humanité de tels moments ne sont pas légions, des instants uniques, des parenthèses qui ne demandent qu’à se refermer, des traits d’union entre des vivants qui rejettent la haine et la mort pour s’unir dans un dessein unique, celui de surmonter leurs différences et affirmer leur solidarité sur les cendres encore fumantes de massacres trop rapidement oubliés. Alors, parce que nous sommes tous uns, nous sommes également responsables et coupables, chacun de manière unique et essentielle, face à lui-même, face aux autres, face à l’humanité bouleversée.

 

Lorsque mon tour est venu, je me suis levé, j’ai regardé la caméra numéro quatre, ai dévié mon visage de quinze degré par rapport à son axe véritable et ai dit : Monsieur le Juge, votre Honneur, je n’ai pas autant de dignité, je ne suis pas grand, je ne suis pas altruiste ou révolutionnaire, je ne comprends rien, je ne sais pas de quoi on nous accuse, je n’ai aucune idée des crimes qui ont endeuillé ces lieux, je ne vois rien, n’entends rien, ne dis rien si ce n’est que je suis lâche, petit, faible, malheureux et intimidé. J’ai trompé la confiance de la personne en qui je croyais et n’ose pas le lui dire, je suis lâche, terriblement lâche, effrayé, terrorisé, un mort vivant qui ne demande plus rien si ce n’est disparaître dans une cellule non pas de 600 mais 2 mètres carrés, pour pleurer l’ignominie de ma conduite, de ce comportement d’humain qui me dégoûte, qui me répulse, que j’abhorre, car il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, tout est perdu, même l’honneur, le combat est perdu, l’espoir est mort, le rêve est perdu, l’arc-en-ciel est mort. Je vous en supplie, enfermez-moi à tout jamais et libérez mes amis qui n’y sont pour rien. Je suis seul et unique responsable de toutes les lâchetés, leur représentant unique et plénipotentiaire, qu’il en soit ainsi et que le silence s’installe à tout jamais.

 

C’est cela que j’ai dit. C’est cela que les autres ont dit. Le reste, les mots et les phrases, les flashes et les caméras, je n’ai plus écouté. Cela n’a plus d’importance. Plus rien n’a d’importance lorsque le dégoût est ainsi installé au plus profond de nous, pauvres humains.

 

 

§1119

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