Du temps qui s’arrête, d’une visite au Tribunal et d’une confrontation à venir


Du temps qui s’arrête, d’une visite au Tribunal et d’une confrontation à venir

 

Je dois admettre profiter de ce ralentissement du temps.

 

Il y a une certaine jouissance à observer les aiguilles des secondes, virtuelles ou non, se figer dans un immobilisme quasi-total à intervalle régulier. Les gestes se perdent dans des vagues de lenteur. Les voix se mettent à résonner du même timbre et vrombir tels des moteurs au ralenti.

 

L’atmosphère devient un peu plus lourde, peut-être même visqueuse, je ne sais pas si ce terme est le meilleur qui soit pour décrire l’état dans lequel nous évoluons. Les molécules d’air perdent leur vivacité, leur élasticité, leur fluidité, voire même une partie de leur transparence et j’ai l’impression par moments de me trouver dans une eau très limpide et légère. Il y a des courants qui altèrent parfois l’image défilant sur l’écran de nos paupières, mais je ne saurais qualifier leur nature, gaz ou liquide ? autre chose ? je ne sais pas, je me contente d’observer et partager mes impressions avec vous, en toute humilité.

 

La pause temporelle de laquelle je vous écris a débuté il y a plusieurs heures. La progression étant clairement exponentielle, elle devrait, d’après mes calculs, durer encore quatre heures et quarante minutes, plus ou moins quelques minutes.

 

Tout à l’heure, j’ai pris le grille-pain existentiel sur mon épaule droite et je l’ai promené dans les couloirs du tribunal sublime et impartial des causes justes, aimables et fraîches, et l’ai amené dans la bibliothèque des lieux. Certes, uniquement des livres, manuels, codes et compilations de matières doctrinales ou jurisprudentielles, mais dans quelques recoins assoupis des rayonnages j’ai trouvé des essais et romans philosophiques, ce qu’ils faisaient là je n’en ai aucune idée, pas la moindre, vous l’imaginez bien, mais leur présence a tiré des larmes d’espoir à mon pauvre ami, je veux dire des ruissellements à peine perceptibles pour le commun des mortels ou des vivants non-organiques, un léger froncement du métal patiné, une inclinaison particulière de la paroi vibrante, et des reflets ambigus de lumière, une réaction bien émouvante d’un ami dont le parcours ces derniers temps a été jalonné d’épreuves délicates.

 

Je n’ai pas besoin de vous rappeler sa mort puis réincarnation en un radiateur jaune puis nouvelle disparition et réapparition en grille-pain fataliste et depuis un certain temps des laps de pensées et l’émergence d’un type de résignation que je ne connaissais pas chez lui. Tout est changeant en ce monde, même l’état, la pensée et l’humeur des grille-pains, c’est tout dire…

 

Je l’ai laissé dans la bibliothèque et suis revenu chercher l’extincteur fort sage et l’ai accompagné au quatrième étage du palais de justice immanente près des rampes en fer forgé et des ouvertures sur l’extérieur ainsi que sur les trois ou quatre rangées d’escalier évoluant en parallèle sur quelques mètres avant de se dissocier et s’élancer vers le haut, ou le bas, selon leurs humeurs respectives. La perspective s’ouvre sur un monde indécis, hésitant, marqués par des angles progressifs et des lignes droites évasives ou circulaires. L’extincteur est entré en contemplation gourmande à cette vision d’une géométrie fuyante.

 

A mon retour dans la salle d’audience où le juge des droits, libertés, joies et bonheur multiples tenait sa main droite levée vers le ciel depuis plusieurs heures tout en bourdonnant un son tout en diphtongue. Je me suis promené quelques minutes et me suis assis sur l’un des sièges demeurés vides sur la droite de la présidence du tribunal. J’y ai retrouvé le Yéti anarchiste qui sommeillait et les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca qui marchaient en rythme saccadé sur le pupitre des trois juges chantant Levons-nous braves soldats du temps zéro… A l’aide, camarades d’Arezzo, obtenons ton indépendance… Vive Piero et vive Constantin…

 

Je les ai laissé faire sachant qu’à part moi et peut-être l’autruche volante, flottante et trébuchante qui marchait en rond au milieu de la scène judiciaire tout en scandant des sonnets inaudibles, nul ne les entendrait.

 

J’ai feuilleté les livrets procéduraux utilisés en temps normal par les huissiers aimables et nonchalants puis me suis à mon tour assoupi.

 

 

A mon réveil, constatant que ma montre s’approchait de l’heure où notre temps virtuel et celui réel des gens présents s’approchaient d’une nouvelle conjonction, je me suis précipité pour récupérer tant l’extincteur que le grille-pain et les ai ramené à leur place pour une nouvelle période d’audition, pas très longue naturellement, tout au plus 7 ou 14 secondes.

 

En fait, je n’aurais pas dû m’inquiéter de leur absence éventuelle puisque 7 secondes seraient à peine suffisant pour les membres du tribunal de se rendre compte de l’absence de mes amis, mais j’ai ce souci de ne pas bouleverser par trop le déroulé du temps dans cette ville affectée par une catastrophe indescriptible – tellement indescriptible que nul ne s’est hasardé à nous la détailler -.

 

En revenant à ma place, j’ai constaté une certaine anomalie, je veux dire un changement dans la partie du tribunal réservée au personnel d’accompagnement où jusqu’ici se trouvaient sept personnes mais où s’en dénombrent désormais neuf.

 

J’ai scruté les visages qui s’y trouvaient et ai constaté dans un mélange de stupeur et de bonheur que s’y trouvaient ceux de la jeune fille au foulard rouge et de Maria au regard si profond que je m’y perds toujours.

 

Le moment des explications et confessions est-il venu ? Serais-je assez fort pour persister dans mon mensonge, serais-je assez lâche pour ne balbutier que des mots convenus ?

 

J’espère que comme je vous l’ai demandé hier vous aurez effacé toutes les traces de mon égarement dans les bras vaporeux d’une monitrice de sport… J’espère… Je ne sais pas en fait ce qu’il faut espérer. La vérité est un terme qui ne veut pas forcément dire grand-chose dans une réalité aux contours si mouvants.

 

Je vous en dirai un peu plus demain soir.

 

§500

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