Du temps qui s’est arrêté et d’une discussion que j’aurais préféré éviter


 

Du temps qui s’est arrêté et d’une discussion que j’aurais préféré éviter

 

Le temps s’est arrêté.

 

Après une longue période de ralentissement étalée sur plusieurs jours marquée par des périodes de cahotements et balbutiements de plus en plus longues, nous sommes en phase asymptotique, c’est-à-dire pour prendre l’analogie de la division par zéro ces zones où le diviseur est tellement petit que la division a pour résultat l’infini ou presque.

 

Ainsi, l’intervalle entre les pauses demeure de quelques secondes mais les pauses elles-mêmes sont extrêmement longues, de plusieurs heures assurément.

 

Nous sommes entrés en phase de consolidation du silence et d’immobilisation du temps voici vingt-trois heures, 12 minutes et 15 secondes.

 

D’après les calculs de l’extincteur fort sage qui nous a appris qu’en parallèle à ses connaissances historiques et ses découvertes d’exo planètes et de ses habitants il était un mathématicien chevronné, passionné d’Euler et Euclide, nous devrions demeurer dans cette phase pendant encore sept heures et quelques minutes. Par suite, nous devrions atteindre des zones où le temps des vivants de cette ville se déroulera par à-coups très brefs de quelques secondes puis des zones de calme parfait de plusieurs semaines.

 

L’inconnue selon l’extincteur est de savoir si après nous être rapproché d’un point de convergence pendant une durée peut-être illimitée nous pourrions nous en écarter et revenir à notre point de départ, c’est-à-dire le temps réel sans interruption du déroulé du temps. Il est fort probable à cet égard, et nous le découvrons à notre corps défendant, que le temps qui nous parait immuable et cohérent ne le soit pas du tout et que son long déroulé soit en permanence interrompue par des pauses. Celles-ci, cependant, sont habituellement tellement brèves que nous ne nous en rendons jamais compte. Nous vivons une expérience fascinante. N’est-ce pas ?

 

Ceci ressemble, d’une certaine mesure, aux travaux actuels portant sur le big bang et le big crunch. Ainsi, si le monde est en expansion constante il ne l’est pas selon une vitesse uniforme. Aussi bien, les scientifiques recherchent-ils si après plusieurs milliards d’années l’univers cessera son expansion pour se rétracter dans son état originel, le big crunch, ou s’il continuera sa course vers le refroidissement et l’expansion pour l’éternité…

 

Passionnant.

 

Peut-être…

 

Allez savoir. Je me rends compte de l’intérêt de cette découverte mais pour ce qui me concerne la découverte la plus déconcertante de cette journée est que Maria au regard si profond que je m’y plonge avec délectation ne m’en veut pas outre mesure pour mes méfaits passés, je veux dire bien entendu cette petite trahison avec la jeune monitrice de sports voici quelques jours. C’est en tout cas ce que j’aimerais conclure de notre conversation.

 

J’ai hésité longuement à lui en parler, hésiter est un mot inapproprié car j’étais en réalité tellement paniqué voire épouvanté de lui en toucher mot que je m’étais inventé toutes les excuses au monde pour ne pas le faire, vous vous souviendrez de mes demandes puériles, ne m’en veuillez pas.

 

En fait, j’ai fini par prendre le taureau par les cornes, le courage à deux mains, le cœur au ventre, et que sais-je encore et me suis présenté droit comme un ‘i’ minuscule, taraudé par l’effroi et un intense sentiment de ridicule teinté de parjure.

 

Je l’ai regardée avec un mélange d’amour profond et de remord asphyxiant cherchant une rédemption inaccessible. La conversation a donné à peu près ceci :

 

Bonjour…

 

Bonjour. Nous sommes venues assister au procès mais il semblerait que le temps se soit mis à bafouiller sa copie. J’ai toujours pensé que l’errance que nous vivons était en dehors du temps. En voici la preuve.

 

Certainement. Tout est si étrange. Tellement de choses sont inexplicables.

 

Mais de peu d’importance. On passe sa vie à chercher des solutions à des problèmes plus ou moins compliqués qui dans l’ordre des choses sont totalement insignifiants. Mais on s’y accroche tant que le reste devient invisible. C’est l’arbre qui cache la forêt mais un arbre que l’on a planté soi-même pour éviter de s’aventurer dans la forêt qui nous fascine mais nous effraie.

 

Je suis certainement comme cela…

 

Plus que quiconque mais le plus souvent, à ta décharge, tu te lances dans ces quêtes avec la fougue et la candeur d’un Don Quichotte voyant des moulins tout autour de lui.

 

Le plus souvent… mais pas forcément tout le temps.

 

C’est vrai. Tu es perdu dans un monde dont tu ignores les contours et les règles du jeu. Ceci ne devrait pas forcément poser de problème mais pour toi c’est insurmontable. Tu te perds tant que tu en deviens plus vulnérable qu’une limace sur une autoroute.

 

Je suis certainement proche de la limace… A ce propos, je voulais te dire… je ne sais pas comment présenter la chose… c’est un incident bizarre… que je ne m’explique pas… comment pourrais-je l’expliquer, il n’y a pas de justification à ce que j’ai fait… en bref…

 

En bref ? Il semblerait que la brièveté ne soit pas ton fort cet après-midi… J’ai l’impression que ceci me concerne directement. Tu ne me regardes pas, tes lèvres tremblent, tes joues sont livides, tes yeux rouges, tes mains noueuses. Qu’as-tu donc pu faire ? Tomber dans les bras d’une femme peut-être… Ceci expliquerait cela… C’est tellement masculin.

 

Et bien… Enfin… On pourrait dire que ce n’est pas faux… Un accident, une bêtise. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ridicule. Un comportement ridicule. Je cherchais, j’enquêtais, cette jeune femme est venue, le reste je ne m’en rappelle plus… Je me sens si ridicule, si pitoyable, si infime…

 

Oui… J’imagine. C’est tout à fait normal. La trahison est une chose ridicule. Surtout lorsqu’elle est choisie et non pas imposée par autrui ou la force des circonstances. Tu as l’air bien ridicule… C’est vrai. Pitoyable aussi. Infime, je ne sais pas, nous le sommes toutes et tous donc ce n’est pas un état qui pourrait t’être attribué à toi seul. Mais d’autres vocables viennent en tête, stupide, niais, faible, amoral, bestial… Tant d’autres encore. Mais je ne t’en veux pas. Peut-être parce que je ne m’attendais pas à autre chose. Tu es si faible et fragile. Tu n’écoutes pas grand-chose et te perds dans des conjectures sans grand intérêt. Il était presque inévitable que tu tombes dans un de tes propres pièges… Bien, et maintenant, que comptes-tu faire ?

 

Bien… je ne sais pas trop… cela dépend de toi… Je te demande pardon…

 

Pardon ? Mais je ne peux pas te pardonner. Un humain ne peut pas pardonner à un autre. Nous sommes des créatures sans intérêt ni importance. Pardonner ne rime à rien… Je ne t’avais rien demandé. Je n’avais rien exigé de toi. Tu n’as pas à me demander pardon. Tu as eu le minimum de décence pour m’avouer tes enfantillages… C’est bien. J’en tirerai les conséquences mais plus tard et pour moi seulement. Les sentiments que j’éprouve pour toi seront naturellement de moindre intensité. Ce n’est que justice. Par contre, pour ce qui concerne, j’imagine que tu vas profiter d’une pause du temps pour t’expliquer avec cette jeune femme, n’est-ce pas ?

 

Naturellement. C’est ce que je comptais faire après t’avoir parlé.

 

Bien, alors vas-y, pour l’heure je crois que nous avons assez parlé. Ceci me fatigue un peu….

Je me suis éloigné terriblement gêné et profondément ridicule. Mais au moins elle ne m’a pas rejeté immédiatement. Elle ne m’a pas ignoré ou insulté… Peut-être est-ce pire encore… Je ne sais pas… Je vais aller à la recherche de cette jeune femme et m’expliquerai avec elle puis je reviendrai parler avec Maria…

 

Tant de mouvements et de circonvolutions pour aller d’un point à un autre. Il n’est pas encore né celui qui aura inventé la ligne droite pour mener nos vies de la naissance à la mort.

 

Peut-être est-ce mieux ainsi.

 

Peut-être pas.

 

§512

3 thoughts on “Du temps qui s’est arrêté et d’une discussion que j’aurais préféré éviter

  1. Il n’est pas encore né celui qui aura inventé la ligne droite pour mener nos vies de la naissance à la mort. oui oui prenons les chemins de toutes sortes ,tournons en rond,en large en travers une ligne droite ça devient flippant…
    et après? où va aller votre plume?Et la limace ou en est-elle? Maria quelle femme!

    Aimé par 1 personne

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