D’une minute de silence qui pourrait durer un siècle


D’une minute de silence qui pourrait durer un siècle

 

Récapitulons!

 

Nous nous trouvons dans une ville sans nom particulier qui a souffert un traumatisme assez grave il y a au moins six mois. Nous ne savons pas de quelle convulsion il s’agit. Nous ignorons les nombre de victimes.

 

La plupart de mes amis se sont déclarés responsables et coupables des crimes en question pour des raisons qui diffèrent de l’un à l’autre mais sont basées sur l’idée que dans notre société contemporaine le sentiment d’irresponsabilité partagé tant par les gouvernants que les gouvernés est en train d’éroder le tissus social et les bases de la démocratie. Leur position est supposée contrecarrer ces tendances lourdes.

 

Je me suis également déclaré responsable et coupable mais pour des raisons bien plus prosaïques, à savoir mon souhait de ne pas me confronter à Maria au regard si pénétrant et sensuel, après une peu reluisante aventure clandestine et ponctuelle avec une professeure de sport.

 

Le procès dans lequel nous sommes en fâcheuse posture a débuté il y a quelques jours mais le temps s’est mis à évoluer de bien curieuse manière avec des pauses de plus en plus longues qui frôlent pour l’heure un record de plusieurs jours.

 

La chose étrange est que ces pauses répétées du temps dans son lent déroulé n’affecte que les gens d’ici et pas nous, gens de là-bas, peu importe où se situe ledit là-bas.

 

J’ai revu Maria et me suis lancé dans des explications assez fumeuses et boiteuses sur mon comportement mais elle n’a pas semblé si affectée que cela me demandant simplement de m’excuser également auprès de ma compagne d’un moment.

 

J’ai passé des heures hier et aujourd’hui encore à rechercher cette jeune personne dont je dois admettre ne plus me remémorer ses traits. Je ne connais naturellement ni son nom ni son prénom et encore moins son adresse.

 

Tel est le niveau de mon inconséquence, de mon irresponsabilité, de mon infantilisme. Je présume qu’il s’agit-là d’un comportement très humain, surtout très masculin.

 

Je suspecte que mes aveux étaient également liés à un besoin inconscient d’assumer enfin un début de responsabilité. Mais ce sera pour une autre fois, le temps s’étant arrêté, il n’y aura jamais de procès, enfin me semble-t-il car rien n’est jamais définitif, ni la vie ni la mort – ceci étant, pour la mort je ne peux pas vraiment me prononcer, mais ceci vous vous en doutiez certainement.

 

Donc, ma journée s’est passée en une longue course à la recherche d’une personne étrangère non reconnaissable avec qui j’ai passé des moments très agréables mais depuis fort longtemps oubliés pour m’excuser de mon comportement tout en sachant que son présent à elle et le mien ne coïncident plus.

 

A titre de parenthèses, je voudrais préciser mes propos antérieurs. J’ai mentionné le mot journée et vous vous êtes probablement dits que je devenais encore plus incohérent qu’autrefois puisque si le temps s’est arrêté pour toutes et tous, hormis nous, il doit en être de même pour le soleil, la lune et la terre, sinon les pauvres contemporains de ce monde triste vivraient des journées de quelque minutes seulement. Vous avez raison. J’utilise ces mots de façon très conventionnelle. En réalité, mes journées sont de seize heures et mes phases de repos de 8 heures.

 

Je n’ai donc guère progressé mais mes amis pingouins amateurs de Piero della Francesca s’ennuyant fortement dans une salle de tribunal étouffante se sont mis en tête que leur présence à mes côtés changerait la nature de ma quête et surtout ses résultats.

 

Il n’en a rien été.

 

Ils se sont immobilisés devant chaque personnage de sexe féminin quel que soit son âge en m’interpellant de manière très crue :

 

C’était celle-ci ?

 

Tu ne t’en souviens vraiment pas ?

 

T’es vraiment si niais que cela, incapable de reconnaître ta maîtresse d’un moment ?

 

Franchement nul ! Dégradant ! Piero n’aurait jamais fait quelque chose comme cela. Voici quelqu’un qui avait un minimum de dignité. Pas comme toi…

 

C’était elle? Hein ? Tu ne réponds pas parce que tu veux nous insulter tacitement ou parce que tu es trop vieux pour te souvenir de quoi que ce soit ?

 

Trop vieux ? C’est cela ? Oui, mais pas trop vieux pour t’amuser, hein ?

 

Celle-ci? Non ? Sur ? Quel âge elle avait ta belle ?

 

Il vaudrait mieux d’ailleurs que nous cherchions une femme plutôt âgée et moche, car honnêtement, sans vouloir trop t’embêter, question esthétique, c’est pas cela, je parle de toi pas d’elle, désolé mais c’est comme cela, plutôt moche la bête, la bête c’est toi, elle te méritait pas, honnêtement, bon si c’est pas elle, ce serait pas celle-ci, oui là-bas, au milieu de la fontaine ?

 

Et ceci s’est poursuivi de cette manière toute la journée.

 

J’ai dû leur faire remarquer à plusieurs reprises qu’ils s’adressaient à des statues ou des sculptures mais ceci ne les a pas découragés et ils ont continué de parler pendant des heures allant de l’une à l’autre en se moquant de moi.

 

Mon amie l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est jointe à nous et a commenté à sa façon les développements de cette journée fort intense :

 

passée par ici, pas par-là, ailleurs ou nulle part, à Saint-Pétersbourg ou Mirabeau, sous la Seine ou les soupirs, sous les bancs et sur les tables, vers l’amont et de l’aval, soit ainsi et pas meilleur, près de tout et loin du reste, parce que la question n’est pas posée et les réponses y en a trop…

 

Je me suis finalement surpris à m’arrêter moi aussi et me figer dans la position de l’accablé, de tous les temps et tous les lieux, celui qui subit sans comprendre et ne réalise même pas qu’il n’y a rien à comprendre.

 

J’attends mon heure.

 

Je regarde les pingouins qui sont maintenant au loin en train d’invectiver des statues de sel tout en parlant dans la direction supposée de leur bouc-émissaire, votre serviteur, tandis que mon amie autruche regarde de ses yeux larmoyants un soleil couchant qui est ainsi depuis des heures envoyant sur le monde indisposé ses étranges lumières et chaudes lueurs.

 

Je vais attendre.

 

Finalement, rester immobile n’est pas si pénible, une méditation forcée et bénéfique, une intrusion dans un monde de silence et de gêne, de remords et de peine.

 

Je vous invite à me joindre pour une minute de silence qui pourrait durer un siècle.

 

 

§416

2 thoughts on “D’une minute de silence qui pourrait durer un siècle

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