Du temps qui est multiple, des puissants qui chutent, et du reste, et de nous, un peu


Du temps qui est multiple, des puissants qui chutent, et du reste, et de nous, un peu

 

Les choses dans ce bas monde sont assez surprenantes. Difficile de ne pas en convenir.

 

Tenez, par exemple, hier j’étais absolument persuadé que le temps s’était arrêté dans ce monde fort triste et désemparé suite à une catastrophe particulière survenue l‘année dernière. J’étais enfoui dans le sentiment réconfortant que, par quelque miracle sur le compte duquel je ne me posais pas trop de questions, seuls les habitants familiers de ces lieux étaient affectés par cette pause.

 

Ces braves gens se trouvaient transformés en sortes de statues de sel tandis que mes amis et moi-même pouvions évoluer entre eux sans difficulté majeure. L’air était de nature presque liquide, un gaz très épais, à peine translucide. Nous parlions, évoluions, nous mouvions dans ce monde plat et à l’arrêt. Il y avait une certaine sérénité qui s’était emparée de nous.

 

Après tout que peut-il vraiment advenir si vous marchez, évoluez, parlez, à une vitesse inaccessible pour vos contemporains ? Rien, absolument rien. Le moindre tremblement de leurs mains et vous êtes déjà à l’autre bout de la ville, voire plus loin encore.

 

Mais, rien n’est jamais scellé dans ce haut monde.

 

Rien ne peut être considéré comme définitif, tout est susceptible d’évoluer, de se transformer, les situations les plus scabreuses peuvent soudain s’apaiser et se muer en une succession de paysages psychologiques très calmes et paisibles, la montagne déchainée souffrant sous les rafales de vent, neige et glace, laisse subitement place à un paysage de carte postale avec pics de roches, aiguilles fines et monts recouverts de neige sous un soleil rondouillard et un bleu immaculé, la mer de corail apaisante à l’extrême avec ses reflets d’émeraude sous un parasol bleu roi et des nuages façon meringue se mue en quelques heures en un maelstrom de sang et eau noire à l’extrême turbulent et vociférant, culbutant des empires et basculant des orgueils démesurés, envoyant des monstres d’acier contre des rochers ou dans des fosses oubliées, les égos des puissants ivres de sexe, fric et statuts sont renversés en une minute, menottés et balancés dans le coin gris et baveux d’une cellule triste.

 

Tout est changeant.

 

Tout est succession de pics et d’abimes, de monts et d’abysses.

 

Nous n’avons pas été épargnés par ce phénomène.

 

Le temps s’est remis en marche, d’abord très lentement, puis un peu moins, puis régulièrement, et enfin en cascade sans fin.

 

Les pauses se sont raccourcies à l’extrême jusqu’à disparaître complètement, la cadence s’est accélérée, le temps a défilé avec à-coups vertigineux, nos secondes sont devenus des heures pour ceux et celles qui auparavant étaient des statues de ciel.

 

Tout bouge autour de moi.

 

Je parle, je vous parle par l’intermédiaire de ce clavier qui répond à ma frappe lente et mesurée, mais autour de moi, il n’y a que convulsions, tout bouge rapidement, à l’extrême, des formes s’étirent, s’allongent et tournent autour de moi, des sons irréguliers et aigus, s’enflent et chavirent, il n’y a plus d’horizon stable, le jour succède à la nuit, la nuit au jour, je suis parfois bousculé, mon corps est projeté en avant ou en arrière, l’horizon change et je ne sais même pas ce qu’il est, tout s’inverse, tout se bouleverse, je ne reconnais plus rien, je suis un mur ou une fontaine qui ne bouge plus dans un monde devenu fou, qui dévale et roule, transperce et cible, tout jaillit de partout à la fois, les anciennes statues de sel sont des figures sans forme ni substance, des mouvements ininterrompus, des jaillissements de couleurs qui finissent par rejoindre des gris sans nuances, et je suis lourd et stable, mes pieds sont enfoncés dans un sol qui lui ne bouge pas mais ressemble à une boue apaisante, on me bouge, on me jette, on me propulse vers une direction que j’ignore, le temps circule dans les artères de ce monde à une vitesse proche de la lumière, cette dernière parait plus solide que d’habitude, les photons se cristallisent, les jets de lumière se diffusent tels des gerbes d’eau, le procès doit être fini, mon environnement est déplacé sans que je ne reconnaisse ni le point de départ ni celui d’arrivée, une succession de mouvements nauséeux, je cherche un point fixe et le trouve parfois dans l’image de mes amis eux également arrêtés dans un temps qui est le nôtre mais pas le leur, tout est relatif ici ou ailleurs, nous ne vivons pas de manière synchronisée, pour une ou des raisons que j’ignore nous évoluons au même endroit mais selon des cycles qui ont divergé, lorsqu’ils accélèrent nous ralentissons, lorsque nous accélérons, ils ralentissent, nous ne convergeons plus, j’ai mal au ventre, une nausée qui s’étire dans mon estomac de grand malade, la tête est dans mon estomac au sens premier du terme, c’est là qu’elle se perd, exprime son désenchantement, sa déconfiture, son déséquilibre, je ne suis plus qu’une bête totalement perdue.

 

J’imagine qu’il doit en être de même de celles et ceux qui chavirent au premier ou second degré du terme, ces gens qui étaient au sommet des vagues ou du monde et qui se trouvent enfermés quelque part, rejetés, haïs, détestés, maudits, enterrés, ils perdent tout, en une fraction de seconde, de puissants ils deviennent impuissants, leurs courtisans les abandonnent, leurs proches les rejettent, celles et ceux qui les ont tant aimés les blasphèment de manière inversement proportionnelle, tout est perdu, surtout l’honneur, mais auparavant que faisaient-ils ces braves gens ? Où étaient-ils ? Que disaient-ils ? Leur action contredisait leurs propos, dires et leçons, ils se pavanaient en haut des montagnes, au sommet des vagues, tout était à eux, le bleu du ciel et les rayons du soleil, tout était à eux, et ils ne donnaient rien, ils ne savaient que prendre, ils se sont étalés et meurent en douceur, dans l’amertume et l’incompréhension, au fond de leurs abysses démesurées, d’autant plus démesurées qu’ils pensaient avoir atteint les sommets grisants d’où l’on ne redescend jamais, sauf si l’on est humain, et ils sont humains et ils sont tombés.

 

Je pense à tous ces gens et, je l’admets sans honte, leur chute me ravit car elle me rappelle que je suis vivant, humain, et que je partage avec toutes et tous le même devenir, la mort au bout du chemin, l’enfouissement dans un oubli qui s’impose en moins de trois générations, un hoquet du temps, ce cher temps qui chavire lui aussi, qui n’est pas régulier, ne vaut pas pour l’un ce qu’il vaut pour l’autre, un temps qui n’est qu’une moyenne approximative, un condensé de ce qui nous gère, qui dicte ses lois et ses impératifs, je suis ainsi, vous l’êtes aussi, nous le sommes tous.

 

Pour l’heure je suis dans une ville qui n’a plus de frontière ni d’horizon, un monde qui s’agite et se convulse si rapidement que je ne perçois même plus ses murailles, ses limites, ses règles du jeu, et je me suis imposé des règles qui ne veulent rien dire, et je m’impose toujours et encore d’essayer de comprendre mais je n’y arrive pas.

 

Le temps se déroule, en des milliards de ramifications, nous ne vivons pas dans le même siècle chers amis, nous partageons un monde qui nous semble le même, chers amis, mais il ne l’est pas, rien n’est pareil, votre rouge est mon jaune, votre bonheur est mon malheur, votre passion est mon ennui, votre temps n’est pas le mien, vos secondes sont mes heures et mes minutes sont vos siècles, ce qui me ravit vous peine, ce qui me touche vous insupporte.

 

C’est ainsi.

 

Quoi que nous fassions, disions ou pensions, nous serons tous un jour au sommet de quelque chose, une colline ou un pic, un faux-plat ou une aiguille et nous tomberons tous, amèrement, tristement, débonnairement, mais essayons, si vous le voulez bien, de le faire avec un brin de dignité, pas comme ces médiocres qui chutent, non, faisons-le avec un minimum de dignité, de droiture, de principe, comme ce cher grille-pain existentialiste qui s’est déclaré le premier responsable et coupable, je ne sais toujours pas pourquoi mais à tout le moins, lorsqu’il a fait ceci, il était plus humain que l’humanité elle-même.

 

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