Des différentes textures du temps selon les circonstances


Des différentes textures du temps selon les circonstances

 

Que le temps se soit accéléré n’est pas une chose particulièrement étonnante, après tout nous ressentons tous ce phénomène depuis quelques années.

 

Ce qui l’est cependant un peu plus est la nature de cette accélération. Comme je vous l’ai indiqué hier, alors que nous étions dans une phase de décélération pour les vivants autour de nous, les choses ont subitement pris un tour inverse, le temps s’est mis à accélérer pour eux mais pas pour nous.

 

Nous vivons à un rythme qui nous semble normal, régulier, marqué par les pulsations de nos cœurs, mais il est largement en deçà de celui de toutes celles et ceux qui nous entourent. Ils tournent telles des toupies, à tel point que leurs silhouettes deviennent invisibles à nos yeux, des flous qui bougent à grande vitesse sur fond incertain et couleurs grises, les mouvements sont si rapides que nous n’en percevons que la quintessence, c’est-à-dire presque rien. Nous bougeons aussi parfois, ce qui semble indiquer qu’ils nous amènent d’un endroit à un autre. Ils doivent probablement considérer que nous sommes immobiles, transformés à notre tour en statues de sel, des objets plus que des sujets, des choses qui sont murées dans un silence sans limite. Puisque nous étions au milieu d’un procès dans lequel nous jouions le rôle de présupposés coupables, sur la base de nos aveux sans équivoques, ils ont dû estimer que nous souhaitions échapper au verdict inéluctable en nous murant dans un immobilisme de bon ton.

 

Allez-savoir ce qu’ils sont en train de faire, nous ne pouvons guère ergoter, commenter ou nous plaindre, puisque le rythme de nos vies et le leur a bifurqué voici une semaine déjà. Nous ne sommes plus synchronisés. Leur temps et le nôtre sont différents, ce qui n’est guère compréhensible, mais si peu de choses le sont.

 

La chose qui me gêne le plus, je dois l’avouer, est la sensation nauséeuse provoquée par ces décors qui changent en permanence sans que l’on sache pourquoi, quand ou comment. Les vivants sont des genres de forme qui bougent rapidement et sans forme prédéterminée proférant des sons très aigus et brefs qui s’entremêlent et finissent par ne plus rien dire. Bien entendu, il devait en être de même mais en sens opposé il y a quelques jours à peine lorsque les choses étaient inversées, ce qui m’avait amené à conclure de manière inopinée et intempestive que le temps s’était immobilisé.

 

J’aurais dû être prudent et me rappeler que dans l’errance qui est la nôtre rien n’est jamais fixe, définitif, immuable, bien au contraire. Les sols sur lesquels nous nous mouvons sont solides et durs pourtant ils bougent tout le temps et provoquent régulièrement des tremblements de terre dévastateurs. Rien n’est visible sur le très court terme, mais sur le très long terme notre terre ne fait que bouger dans tous les sens dansant une danse à mille temps qui n’amusent que ceux qui ont le temps de la contempler, c’est-à-dire personne.

 

Nous vivons dans notre petit temps tout ricrac, restreint, ridiculement raccourci, et pensons que tout s’égrène de la même manière, lentement, tranquillement, que les petits détails de nos vies qui souvent deviennent des chimères, des horreurs qui nous empêchent de dormir, tenaillent nos entrailles, nous asphyxient, sont importants, essentiels, cruciaux… Il n’en est assurément rien.

 

Nous bougeons à un rythme différent du monde dont nous ne sommes même pas l’accessoire, nous évoluons mais ne laissons aucune trace, quand bien même pensons-nous l’inverse. Tout est fort dérisoire, assurément…

 

Mais pour en revenir à mon petit monde à moi, ma petite chose dans laquelle je me meus, il est bien dérangé ces temps-ci.

 

Tout bouge si vite autour de moi. Heureusement mes amis suivent l’évolution qui est la mienne. Le grille-pain existentialiste qui est à quelques mètres de moi derrière une sorte de brume colorée a proféré tout à l’heure quelques sons qui voulaient je crois dire tout ceci me dépasse un peu mais c’est chose normale car la vie est complexe et la somme des vies qui constitue notre société encore plus. Je pensais que mes aveux permettraient d’amener un peu de calme dans cette ville désolée mais il est impossible de savoir si tel est le cas puisque tout va si rapidement qu’il est impossible d’analyser quoi que ce soit. Mes aveux sont là, noir sur blanc, pourtant tout est illisible, incompréhensible, les paroles du juge et celles du jury, se perdent dans un océan de sons inaudibles, impossibles à décortiquer. Je ne sais pas ce que Kierkegaard dirait en pareille occasion.

 

Je n’ai pas entendu le reste, il a subitement disparu emporté par une des ombres mouvantes signifiant un humain en mouvement, dieu sait où il peut-être.

 

Maria dont le regard est si profond qu’il m’envoute tout le temps est assise dans l’une des travées du public et je la regarde de temps en temps. J’ai essayé de lui dire tout à l’heure que je n’étais pas parvenu à retrouver celle avec qui j’avais passé des moments envoutants pour lui présenter mes excuses mais je ne suis pas sûr qu’elle m’ait entendu. Son regard est légèrement triste et obliquement nostalgique, je ne saurais lui en tenir rigueur. Comment demander à une personne aussi sublime qu’elle de pardonner à l’imbécile que je suis ?

 

Il y a quelques minutes les fondations sur lesquelles je me tiens ont bougé et tout autour de moi a sombré dans une cacophonie visuelle proprement insupportable. J’en ai déduit que l’on m’emmenait quelque part. Tout s’est transformé en un flou presque palpable. Ceci a duré quelques secondes le temps pour eux, peu importe qui sont les eux, de me déposer quelque part, une antichambre de ce monde, et de m’y laisser sur un siège inconfortable.

 

Les choses se sont ensuite calmées, les ombres se sont dissipées, des murs sont apparus, des objets aussi, et mes amis, certains en tout cas, se sont matérialisés à mes côtés. On nous a donc évacués dans cette pièce illuminée par une lampe blanche incandescente avec quelques fauteuils que nous occupons. J’ai une très forte migraine. Mes yeux sont rougis de peur et d’épuisement. Tout est illusion mais le calme est revenu. Un silence s’est installé, beau et langoureux.

 

Je ne souhaite pas parler. Mes amis non plus, même les pingouins amateurs de Piero della Francesca, d’habitude râleurs et pesteurs, se sont tus. La fatigue et l’incompréhension nous a saisi. Nous sommes abattus. Pour l’heure, l’essentiel est de récupérer un peu de sérénité. Je dois donc vous laisser.

 

§1190

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