De trois individus et de leurs bagages perdus dans un monde étouffant


De trois individus et de leurs bagages perdus dans un monde étouffant

 

L’étrange équipage avance.

 

Deux femmes se tenant la main et discutant avec élégance et discrétion. Un homme les suivant, deux ou trois pas derrière elles, vouté, une chose métallique sur son épaule droite. Il tire un wagonnet contenant un matériel hétéroclite et en bien piteux état, des oiseaux dans une cage, et marmonne quelque chose d’incompréhensible, il se parle probablement à lui-même.

 

Si les trois n’étaient les seuls traces humaines discernables dans un horizon de un à mille kilomètres, il serait loisible de conclure que les deux premières n’ont rien à voir avec le troisième, que leurs chemins se sont croisés mais qu’ils se sépareront bientôt, ou que les premières marchent vers une direction bien déterminée et que le troisième les suit comme un chien suivrait sa ou ses maîtresses. Mais ceci ne semble pas être le cas.

 

Les trois avancent en territoire vierge. Non pas qu’il n’y ait jamais eu d’habitants à cet endroit comme l’atteste les signes visibles en de nombreux endroits, des murs détruits, des maisons affalées, des véhicules rouillés, des objets qui trainent sur la route gênant la progression des trois individus dont il s’agit, des poteaux renversés, des fils et câbles qui gisent à terre mais sans danger particulier, il ne semble plus y avoir d’électricité dans ce bout de monde depuis un long temps déjà, beaucoup de matériel éventré, tout cela ne dégage aucune odeur si ce n’est peut-être un reste de fioul par-ci par-là, mais sent l’humain, le contemporain à tout le moins. Celui d’il y a quelques milliers d’années s’enfouissait dans l’oubli en laissant des cathédrales, murailles ou colonnes, celui d’aujourd’hui laisse à la postérité un amalgame innommable, inqualifiable, de métal, verre cassé et non point poli, câbles, alliages et plastiques sous toutes les combinaisons imaginables. Rien de très sympathique.

 

L’équipage avance, lentement, sur une route qui serpente maladroitement entre des masses d’arbres et ronces, s’arrête fréquemment devant des troncs ou poteaux écroulés, des restes de bulldozers, des carcasses de voitures, des objets inqualifiables qui interrompent pour un temps la progression des trois humains et leurs bagages sans intérêt.

 

L’atmosphère est oppressante. Pas de bruit. Un silence contagieux. Des voix qui se contentent d’être murmures. Des paroles échangées avec nervosité car le bruit des mots confère un semblant de contrôle sur une situation qui ne l’est d’évidence pas. Leurs pas sont précis.

 

La femme la moins jeune, une trentaine d’année, peut-être un peu plus, est en tête. C’est elle qui avance et dirige son petit groupe. Elle observe négligemment les environs, s’arrête parfois pour examiner un objet oublié, interpréter un cri d’oiseau ou grognement de mammifère provenant d’une forêt beaucoup plus lointaine, car celle qu’ils traversent est vierge de toute présence animale, cela semble évident. Peut-être n’est-ce pas le cas.

 

Elle poursuit la conversation avec la jeune fille au manteau rouge, puis s’arrête à nouveau, se concentre, écoute, puis reprend la marche lorsqu’elle se sent rassurée.

 

Derrière elles, l’homme suit. Indifférent à leur conversation, en tout cas en apparence. Il parle d’une manière hachée, hâtive, incohérente, il prend des accents particuliers, prononce des mots qui n’ont aucun lien l’un avec l’autre, puis singe une vague danse primitive avant de reprendre une course malhabile pour rejoindre celles qui d’évidence exercent une sorte d’autorité sur lui.

 

Il ne porte de chaussure qu’à un pied, le gauche, ses chevilles sont enflées, ses bras tailladés, son visage boursouflé, ses cheveux en brosse, il n’a d’humain que l’ombre qu’il projette sur un sol inégal. L’horizon est étroit, limité à quelques ouverture entre des arbres, ouverture qui se referme sans prévenir, une route qui n’a de ce nom que le reste de bitume qui n’a pas été arraché par le temps, les évènements, les bouleversements et le chaos.

 

Qu’est-il arrivé en ce lieu précis ? il est impossible de le déterminer. Ce qui s’est passé est enfoui dans la mémoire des objets morts ou rouillés. Pas de traces de vie ou de mort, si ce n’est peut-être il y a quelques heures lorsque les trois humains se sont arrêtés au bord d’un monticule et se sont recueillis pour quelques minutes, signe qu’ils pensaient d’évidence se trouver devant une tombe, les humains qui sont morts ici savaient encore rendre hommage à leurs défunts, ou pas, peut-être s’agissait-il d’une carcasse de chien ou un objet enterré, ou rien du tout.

 

Que font ces trois humains-là dans ce reste d’humanité ? De multiples raisons peuvent avoir conduit leurs contemporains à abandonner ces lieux voici des années de cela, une épidémie, une inondation, une explosion nucléaire ou chimique, une guerre, civile ou non, d’autres dévastations, une migration provoquée par une famine, la peste ou les viols à répétition. L’inventaire n’a rien d’intéressant, palpitant ou agréable.

 

Tout est misère. Tout est cendre et trace.

 

Reste l’incongru, la présence de ces trois individus et leurs bagages dérisoires.

 

Ils avancent. La route est sinueuse, ridicule. Peut-être le danger va-t-il les étouffer. Peut-être est-ce l’inverse et vont-ils étouffer l’espoir.

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