De la pluie qui redouble d’intensité


De la pluie qui redouble d’intensité

 

Le soleil est brièvement réapparu ce matin avant de disparaitre sous, ou sur, une bruine fine et froide.

 

Le paysage n’a guère changé depuis hier. Surement un peu moins de végétation, en tout cas pas de grands et prestigieux arbres centenaires, plutôt des ronces et orties qui s’aventurent entre des pierres, tuyaux ou briques défoncées, voire des buissons ou des lierres suspendus à des gouttières ou accrochés un peu bêtement à des pans de mur près à s’effondrer au moindre souffle de vent.

 

Partout des restes de civilisation un brin ridicule.

 

Des morceaux de rien du tout, sans signification particulière, qui jonchent le sol et sont soulevés par instant par un mouvement malicieux totalement imprévisible du vent, ce qui est d’autant plus étrange que celui-ci est notablement absent. Les grands arbres squelettiques ont disparu.

 

Ne restent que des souvenirs dérisoires d’une présence humaine ancienne. Le bitume est partout. La ferraille aussi. Mais l’humain lui-même n’y est pas. Le son qu’il produit habituellement non plus, sauf un peu plus tôt durant la matinée lorsque des chants étranges et aigus se sont subitement fait entendre provenant d’une vieille machine musicale. La batterie qui animait cet engin vaguement rongé par la rouille, surtout sur le côté droit, s’est subitement remise en marche après avoir été un peu bousculée, mais cela n’a duré qu’un temps très bref, quelques minutes tout au plus. Les notes criardes et les voix criantes se sont effacées pour ne plus laisser sur place qu’une impression de vie en négatif, avec l’amertume qui va avec.

 

Le pays est d’évidence dévasté, assoupi, mué dans une sorte de silence béat. Il est presque inutile de savoir ce qui a provoqué cette catastrophe. Cela ne changerait rien. C’est trop tard. Tout est trop tard.

 

Les trois humains et leur étrange cortège marchent au milieu de tout ceci, ces restes de bousculades, de basculement, de balbutiements, de chaos et d’infortune, ils marchent lentement, sans fuir, parce que cela ne servirait à rien, mais d’habitude en pareilles circonstances la fuite est presque inévitable, elle ne dure pas longtemps, juste le temps de s’essouffler, parce que l’inexorable est difficilement acceptable, mais là, ces trois silhouettes perdues et maigrelettes s’échinent à marcher contre vents et marées, même sans vent ou marée, avancent vers le couchant, le long d’une route sans signification particulière.

 

Il y a des panneaux qui indiquent des directions illusoires, la plupart recouvertes de signes cabalistiques, de slogans indéchiffrables, de mots incompréhensibles, peints en jaune et rouge, un peu de bleu, pas de vert, beaucoup de noir, cela pourrait avoir une signification, peut-être pas.

 

Les trois avancent dorénavant sur un reste d’autoroute, deux voies de chaque côté, une autoroute au milieu d’une steppe industrielle détruite et noire, jonchée de cadavres métalliques, encombrée de véhicules et objets, morts, avec toute la misère du monde en prime, mais les humains en moins, la vie absente, même pas d’animaux, sauf peut-être quelques vagues signes à l’horizon, des fulgurantes cédilles noires ou grises sur un fond gris et noir que les trois ont regardé en tendant leurs mains, comme pour les attraper, ou mieux les discerner, mais sans savoir de quoi il s’agissait, car il pouvait s’agir d’autre chose, des débris flottants, planants ou volants, des choses mortes portées par l’écume du vent, des frémissements de mort, puis ces vagues formes ont disparu et eux ont repris leur marche.

 

Les deux femmes parlent souvent entre elles, rarement avec lui qui traînent derrière, passant beaucoup de son temps à marmonner et commenter dans un langage haché et heurté le monde alentour et ce à l’attention d’acteurs qui pourraient être n’importe quoi, tel par exemple cette assemblage métallique placé sur son épaule droite.

 

Les deux jeunes femmes parlent entre elles sans animosité particulière, sans violence, colère ou rébellion, commentant à peine les alentours, parlant de ce qu’elles ont vu, fait, ou entendu dans un passé plus ou moins lointain dans un pays dont elles semblent indiquer qu’il ressemblait à celui-ci mais dans un environnement différent, plus chaud, sinistre et oublié des dieux et des hommes, et elles en concluent que l’humain retombe inéluctablement dans ses errements passés.

 

Le reste est difficilement perceptible.

 

Le groupe avance dans un monde éteint et sombre. La bruine a cédé la place à une pluie virulente. Les trois ne se sont pas mis à l’abri, tout au plus l’homme a-t-il recouvert les objets qu’il traîne derrière lui d’une bâche supplémentaire. Ils marchent et la pluie ruisselle sur eux comme sur une vitrine en hiver.

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