D’un lugubre leitmotiv et d’un tunnel dans lequel trois humains pénètrent


D’un lugubre leitmotiv et d’un tunnel dans lequel trois humains pénètrent

 

 

La pluie déverse ses flots au ralenti.

 

Un spectacle assez fascinant dans ce désert urbain, des nuages si bas qu’ils collent aux rares murs encore debout et forment des boules de neiges flottantes douces et légères flottant tels des bateaux légèrement ivres.

 

Les trois humains et leur chariot improbable marchent sur une autoroute abandonnée, oscillant de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, au gré de leur pas qui est harmonisé, rythmé, régulier, un rythme imprimé par la jeune femme ouvrant la marche et donnant la main à la jeune fille au foulard rouge, les deux étant suivies par l’homme au visage couvert de barbes et aux yeux abimés par les lueurs du passé, les craintes du moment, l’anxiété de l’avenir.

 

Les cadavres de voitures ou camions, tous dans le même état, incendiés, déchiquetés, morcelés, sont moins nombreux qu’ils n’étaient hier. Le paysage s’est abaissé, tout est plan, droit, pas de verticales ou si peu, à peine quelques poteaux par-ci par-là, tenants péniblement debout, raides comme des soldats sans armée, sans commandement, sans ordre ni dessein, sans rien, des câbles qui leurs tombent aux genoux, le souvenir des voix qu’ils charriaient les étreignant telle une torture chinoise, sans voix ils ne sont rien, mais ils demeurent, arbres ne cachant plus la forêt.

 

Des pans de mur, des coquilles d’objets, des restes de présence humaine, mais il y a longtemps, si longtemps, puis plus rien, plus de son, plus d’image, si ce n’est un tableau édifiant, silencieux, sans raison apparente, sans explication. Pas d’animaux ou très peu, très lointains, des formes sinueuses dans un ciel sombre, des lignes floues troublant les diagonales de la pluie, là-bas au loin au bout du deuxième ou troisième faux-plat, peut-être un mirage, peut-être une illusion, peut-être une espérance, rien d’autre.

 

Les trois humains marchent au ralenti mais c’est la seule manière d’agir puisqu’il leur faudra marcher longtemps, aussi longtemps qu’ils pourront, vers le couchant, car ils viennent du levant, ils avancent, absorbent les images que leurs yeux projettent sur l’écran bleu de leurs paupières, tentent parfois de trouver une explication à l’inexplicable, abandonnent en chemin, puis reviennent à cela en disant qu’il vaudrait mieux ne pas en parler, parlent d’autre chose, puis au détour d’une phrase, la conversation immanquablement revient vers les récifs du pourquoi, par images interposées, par souvenirs radieux ou odieux, par clichés hérités des temps jadis, des mots isolés qui se prononcent avec hésitation, se succèdent avec une certaine régularité et forment un chapelet de douleur que l’on veut jeter au loin mais toujours revient.

 

Ces mots qui se lèvent comme la houle en pleine mer et provoquent les mêmes nausées. Ces tâches sur le présent comme des mouches sur la paroi transparente d’une vitre vaguement sale. Prononcés par elles ou lui, au gré des circonstances.

 

Leur langage à elles est plus rationnel, cartésien, cohérent, collant à la pensée et évoluant d’une manière rectiligne, précise et vers un ou des buts perceptibles.

 

Son vocable à lui est irrationnel, sans ampleur ni compréhension claire, une succession de phrases sans véritable sens, détachées les unes des autres, interrompues par des marmonnements, des murmures incompréhensibles, des monologues intérieurs, des silences dans une partition de musique contemporaine, des cédilles dans un texte, des gouttes grises sur un mur blanc.

 

Mais les mots sont toujours les mêmes.

 

Repris par les unes ou par l’autre, ils finissent par se rattacher et se coaguler, former des molécules, des chaînes complexes.

 

Ils décrivent tantôt des phénomènes, tantôt des lieux, tantôt des dates, et se prononcent maladroitement avec des soupçons de tristesse et de remords, un appétit de rédemption dont ils savent qu’il ne sera pas assouvi.

 

Fukushima, 11 septembre, Tchernobyl, guerres d’Afghanistan, croisades, Seveso, Bophal, Sabra et Chatila, inondations du Pakistan, séismes, guerre civile, Srebrenica, Sétif, Abou Ghraib, Guantanamo, génocide cambodgien, rwandais, arménien, shoah, inquisition, Nankin, guerres du Vietnam, famines, éruptions, Darfour, assassinats, terrorisme, boucliers humains, otages, kamikazes, djihadistes, missionnaires, civilisation, religions, fanatisme, attentats, Three Mile Island, tsunami, camps de concentration, de rééducation, d’extermination, colonisation, guerre chimique, bactériologique anthrax, tranchées, gaz moutarde, changement climatique, pollution, empoisonnement .

 

La liste n’a pas de début, n’as pas de fin.

 

Elle s’égrène tout au long de l’histoire humaine et rejaillit dans la bouche des deux femmes et de l’homme au gré des souvenirs, des hésitations, des restes de paysages, pour former un canevas à l’inexplicable. Les médias ont modelé leur perception du monde et de l’histoire mais les mots qui s’ajoutent les uns après les autres, comme des icebergs qui apparaissent subitement dans un brouillard trop épais, finissent par former un chaînon dérisoire mais lourd de signification, d’incompréhension.

 

Ils ne le comprennent pas ainsi car ces mots ils les prononcent au milieu de grand nombre d’autres beaucoup plus légers mais pour le spectateur extérieur, invisible, il reste un leitmotiv, une ritournelle détestable de sang et de mort… Oui, mais voilà, il n’y a pas de morts, de cadavres, de charnier, juste un environnement détruit et oublié des hommes, un désert urbain…

 

Les trois humains sont entrés dans un tunnel assez long. Pas moyen de faire autrement. Une colline transpercée par l’humain plutôt que de la contourner. Un corridor sombre, sans lumière, sans néon ou phares jaunes. Au bout, une vague lueur. Un panneau à l’entrée indiquant 1.500 m. Ils n’ont pas hésité. Ils sont entrés avec leur wagonnet derrière eux. L’homme a sorti une lampe de poche de son étrange mélimélo d’objets récupérés ici et là. Elles se sont rapprochées de lui pour marcher plus sereinement au gré de la clarté diffuse et limitée projetée par l’engin, pour ne pas trébucher sur quelques accrocs du bitume.

 

Les trois ombres avancent dans l’obscurité au point de disparaître.

 

Ils sont avalés par la nuit….

§1053

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