D’une peur millénaire, d’un train perdu au milieu de nulle part, d’un avant et d’un après.


D’une peur millénaire, d’un train perdu au milieu de nulle part, d’un avant et d’un après.

 

Les trois ombres avancent dans le tunnel. Accrochées l’une à l’autre tels des joncs souhaitant se protéger de vagues trop puissantes elles progressent dans ce tunnel qu’elles doivent emprunter pour passer du levant au couchant.

 

Un tunnel est toujours un espoir, celui qu’après la bien nommée lumière s’esquissant dans les hectomètres il y a l’éruption d’un monde nouveau, la mort du passé, un soleil luisant là où auparavant la pluie régnait, la chaleur là où le froid dominait, le sentiment que tout peut changer, qu’une possibilité de bouleversement existe, que le monde peut basculer du négatif vers le positif.

 

Mais il y a également l’opposé, le sentiment confus et réprimé que le soleil pourrait ne pas toujours prévaloir, que la chaleur pourrait disparaître, que la lumière pourrait céder la place à l’ombre, que les exaltations, mêmes provisoires, mêmes éphémères, on le sait, mais on veut l’oublier, l’ignorer, que tout cela peut à chaque instant se transformer tel une bise de mer ou de montagne en tempête déconcertante et dangereuse.

 

Il y a cela, mais aussi la peur de l’obscurité, cette angoisse sourde qui prévaut dans les tréfonds de l’âme et les profondeurs des entrailles, cette anxiété qui remonte au temps des anciens, celui des grappes humaines non encore sédentarisées, à la merci des prédateurs de toutes sortes, agissant sous couverture de la nuit, lorsque la belle boule de lune ne suintait pas ses reflets argentés, lorsque la voie lactée ne suffisait pas à donner forme à l’assaillant.

 

Il y a cette crainte du danger, sournois mais omniprésent, car l’humain est aussi un herbivore, donc une proie, et s’il est un carnassier c’est plutôt dans les temps de civilisation qu’il l’est devenu, et de plus en plus, sous le poids de la raison du plus fort, du puissant et de l’omniprésent souhait d’immortalité.

 

Il demeure que dans les dessous de l’âme humaine, sous l’épiderme grotesque de dominant qu’il s’est construit parce qu’il n’a jamais pu admettre, quelle faiblesse, son caractère provisoire, plus qu’éphémère, une goutte d’eau dans un océan de signification, une plume sur une mer en délire, poussée par les millions et les milliards lui qui n’est à peine plus qu’une unité.

 

Il y a ainsi, sans qu’ils le perçoivent vraiment, une angoisse qui saisit chacun des trois protagonistes avançant dans ce tunnel un brin étrange, dans un pays plat, ravagé, détruit, entre une plaine et une autre, traversant une colline inutile et perdue, plantée au milieu du décor de tristesse et de destruction, l’espoir de trouver un monde nouveau de l’autre côté, la crainte de voir cet espoir à nouveau déçu, la frayeur que le tunnel ne donne naissance à un futur encore moins radieux et plus atroce que le passé tout proche, la panique que dans ces mille cinq cent mètres d’obscurité ne se cachent des ombres mauvaises, des carnassiers, des groupes d’humains, de mammifères, reptiles ou insectes, des rats ou des loups, allez savoir la forme du cauchemar, qui les attendent pour les détruire ou pire les torturer un peu, pour le plaisir.

 

Les trois humains qui avancent tirant piteusement un wagonnet empli de souvenirs improbables n’ont pas de possibilité de se défendre, ils n’ont rien, quelques morceaux de rien ramassés par-ci par-là, le reste n’est que l’évidence d’une immense fragilité, celle des humains de tous les temps, ayant retrouvé leur sentiment de misérable faiblesse, comme Lucy s’avançant maladroitement dans une steppe aux mille-et-un dangers, leurs muscles affaiblis, leurs esprits confus.

 

La jeune femme qui jusqu’alors guidait leurs pas, est à la droite de l’homme affaibli et déconcerté tenant une dérisoire lampe de poche, tandis qu’à leur gauche la jeune fille au manteau rouge frissonne tout en s’accrochant au bras de l’homme, qui retrouve ainsi à la faveur d’une brève parenthèse le rôle que jouait ses ancêtres avant de se leurrer dans un combat qu’il savait inégal pour préserver sa place, l’organisation de son intelligence ne lui permettant pas à long terme de préserver ce statut.

 

Les trois ombres avancent, craignant d’autres ombres. Mais, heureusement, rien ne vient, rien ne crie, rien ne hurle, rien ne les attaque.

 

Il y a des morceaux de ténèbres qui se blottissent les uns contre les autres, des cadavres de voitures, plus qu’à l’extérieur, et, étrangement, celui d’un train, un immense et incongru train, une chose longue, haute et étroite, une locomotive, sept ou huit wagons, un transport de marchandises, des voitures concassées, éventrées, pillées voici longtemps, quelques restes de quelques choses qui pouvaient être n’importe quoi, des téléviseurs, matériels électriques ou informatiques, machines-outils, machines tout court, véhicules, autant de choses parfaitement inutiles pour les vandales qui les ont étripées, dans leur monde sans électricité, irrémédiablement détruit.

 

Les trois survivants n’ont pas osé pénétrer dans les wagons ou la locomotives, ils se sont contentés d’éclairer de l’extérieur les piteux boyaux intérieurs, constater le vide qui est le leur, l’absence de tout reste, de miette, de nourriture, de vêtements, de couverture, de liquide, autant d’éléments qui leur serait si utile.

 

Ils ne sont pas restés plus de sept ou huit minutes aux alentours de ce train perdu dans un tunnel sur une autoroute, pas de rails de chemin de fer, les roues d’acier ont formé des rainures rectilignes sur le sol macadamé de ce coin d’univers, loin de toute raison pure, le train semble neuf, récent, pas ou peu abimé, si ce n’est les meurtrissures des vandales humains, les voitures, bus et poids lourds sont tous détruits, calcinés, compressés, le train qui n’a rien à faire là, est en bon état, peut-être prêt à rouler, sur un socle qui n’est pas le sien.

 

C’est étrange mais l’étrange n’intéresse plus les trois humains qui ont déjà dépassé le train, le dernier wagon et ont pressé le pas car ils ont aperçu la faible lumière de l’espoir, là-bas, au bout de nulle part, de ce boyau sombre, de cette antichambre de la mort.

 

Ils avancent rapidement. La lampe de poche ne leur est plus utile. L’homme l’éteint et essaie de conserver une vitesse régulière pour ne pas renverser son ridicule wagonnet ou la chose métallique qui est posée sur son épaule droite. Les deux femmes sont à nouveau devant lui se tenant la main.

 

Et bientôt, ils sont au bout du tunnel, vers le couchant, la lumière éclaire leur visage, ils regardent le nouveau paysage qui s’offre à eux, le monde qui est au-delà de cette colline incongrue au milieu d’une plaine dévastée.

§1209

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