D’une discussion avec des géants, de l’aveuglement et l’amnésie des puissants et du vacarme que produit l’eau en chutant dans le vide infini


D’une discussion avec des géants, de l’aveuglement et l’amnésie des puissants et du vacarme que produit l’eau en chutant dans le vide infini

 

Les trois humains sont sur un promontoire surplombant un vide sidérant dans lequel toutes les eaux de ce monde se déversent.

 

Ce monde est plat, médiévalement plat, installé sur des tortues, des piliers ou des dragons géants, peu importe. Des falaises de marbre, car telle semble être la matière de ces murs le long desquels se déversent les flots dans une tumultueuse cacophonie, et qui barrent l’horizon de part en part lorsque les trois humains se retournent.

 

Ils se trouvent sur une surface plane de forme carrée d’une dizaine de mètres de côté faite de bois, peut-être du sapin, très lisse et à peine abimée par les éléments. Pourtant, l’humidité est omniprésente, elle devrait éroder ces planches mais tel n’est pas le cas, cet endroit semble en périphérie du monde non seulement en raison de sa position particulière au-dessus du vide stellaire mais également de par sa substance particulière.

 

Les trois humains sont assis. Ils ont mis le chariot contenant leurs effets personnels, les objets hétéroclites qu’ils ont amené dans leur errance sans fin derrière eux. Ils forment un arc de cercle de quelques degrés et si l’on devait prolonger la perpendiculaire à la tangente du bout de cercle imaginaire qu’ils forment on aboutirait aux deux géants qui sont assis en face d’eux, un homme et une femme, lourds et trapus, d’environ treize mètres de haut.

 

Les cinq personnages sont demeurés silencieux un très long moment. Chacun était traversé par une sourde angoisse et ne savait comment rompre la glace entravant leur relation obligée, car comment pourrait-on se trouver à cinq voix au-dessus de la fin d’un monde sans s’adresser la parole ? Ceci paraîtrait pour le moins surprenant… mais en même temps il y avait la peur des uns comme des autres envers ce qui est étranger, différent. Ainsi, les poitrines des uns et des autres ont été traversées par des courants alternatifs de forte intensité mais pas assez pour provoquer des chocs convulsifs dramatiques, oscillant entre un sentiment d’intense stupeur mêlée à la crainte d’une issue fatale et la curiosité ou la joie de retrouver des vivants en ce bout du monde, même de taille bien différente.

 

La conversation a cependant fini par se mettre en place provoquée indirectement par les balbutiements de l’homme parlant à sa peluche en forme d’autruche de manière fort confuse. Les chuchotements et les chants saccadés ont suscité une appréhension de la part de la géante qui s’est adressée aux deux femmes et leur a demandé dans un langage très profond et lent, mais intelligible, une forme de catalan teintée d’arabe avec des touches germaniques, si leur compagnon souffrait d’une maladie particulière, était dérangé ou dangereux pour sa santé de géante très fragile.

 

La plus âgée des deux femmes, celle au regard très profond et serein, lui a répondu que l’homme n’était en aucune manière dangereux, qu’il était très introverti, souffrait d’une difficulté certaine à contrôler ses émotions, cherchait en permanence à comprendre ce qui l’entourait ce qui l’avait amené dédoubler, tripler voire quadrupler sa personnalité, mais qu’il ne représentait en aucune manière un danger pour les géants qui lui faisaient face. A son tour, après avoir présenté la jeune fille au manteau rouge, elle a demandé à la géante s’il y avait un danger quelconque pour trois humains de se trouver sur un promontoire si étroit face à deux géants.

 

La réponse a été négative. La conversation s’est engagée sur cette base.

 

Les géants s’appelaient Heurtzer et Myoutys, se trouvaient en cet endroit depuis quarante-sept années, quinze mois et douze jours, avaient fui des combats acharnés entre les membres de leur famille et des représentants de l’ordre des Emerphiydès, des sortes de canidés à cinq pattes très brutaux, dotés de mâchoires doubles et de trois paires d’yeux répartis sur plusieurs étages de leur front très plat, et s’étaient réfugiés ici en attendant, mais en vain, des instructions des dieux suprêmes de leur confrérie surpuissante. Heurtzer et Myoutys étaient des prêtres de l’ordre nouveau, une secte dissidente, et avaient prêché durant des années l’incontournable nécessité de vivre en paix avec les populations des monts et celles des vaux. Le monde s’était arrêté de défiler devant leurs yeux depuis leur exil forcé. Heurtzer et Myoutys n’avaient aucune idée de ce qu’il en était en deçà ou au-delà des cascades. A l’origine, les falaises étaient de pierres mauves et blanches mais progressivement elles avaient été recouvertes par des avalanches de terre jusqu’à se transformer en murs d’eau se déversant dans un vide sans fond.

 

La jeune femme a écouté ce long discours puis a expliqué que pour elle l’existence de géants ou de carnassiers à cinq pattes paraissait un brin illusoire mais qu’elle respectait ce fait, que l’étrange faisait après tout partie de son monde depuis plusieurs mois déjà, que sous les épidermes des réalités qu’elle côtoyait il y avait tant de choses bizarres, des convulsions de toutes sortes, des bouleversements incessants, que se trouver devant des géants, des papillons dotés de parole, des fleurs à roulettes ou des tanks en chocolat représentait une possibilité parfaitement envisageable.

 

Se tournant vers l’homme perdu dans une conversation étrange avec la chose mécanique sur son épaule droite elle a poursuivi son monologue insistant sur les différentes facettes des divers mondes envisageables. Elle a mentionné que ce qui paraissait irréel pour les uns n’était que la plus simple des réalités pour les autres. Elle a ajouté que les puissants, quels qu’ils puissent être, n’avaient aucune idée de ce que le quotidien ou les aspirations des gens pouvaient être, ils s’étaient faits un monde à leur image puis s’étaient enfermés dans une chambre en or massif, vivant au milieu des leurs, dans leur caste bien proprette, bien riche, bien arrogante, pensant qu’ils s’isoleraient des infections de l’extérieur, mais il n’y a pas de muraille infranchissable, chacun devrait le savoir depuis l’invention de la poudre, et leur monde s’écroule, forcément, et ils se retrouvent parmi des gens qu’ils abhorraient et qui les abhorrent, qu’ils ne reconnaissent pas comme les leurs, et ils ne savent comment faire ou vivre, tout leur paraît faussé ou irréel, pourtant ce sont eux les irréels, ils dirigent mais ne sont pas équipés pour cela, ils sont des maudits en terre maudite, des géants aux pieds d’argile, et la peur les gagne, celle de perdre leurs privilèges, leurs avantages, leurs droits de premiers parmi les soi-disant égaux, c’est-à-dire les souverains d’un ordre qui se cache et se terre mais laisse l’arrogance en surface car ils ne savent comment faire pour la camoufler.

 

Les géants ont écouté et se sont insurgés. Ils n’étaient en aucune manière des arrogants, ils n’avaient jamais répandu la mort, le sang, n’avaient jamais cessé de proférer des paroles pacifiques, des prêches pondérés, d’aider les plus démunis parmi les Emerphiydès vivant aux portes de leurs villes, de les éduquer, de leur apprendre les vertus de patience, de respect mutuel, de droits, de libertés, de bonheur et d’humilité.

 

La jeune femme leur a souri et a indiqué qu’elle ne les accusait en rien, qu’elle ignorait de quoi leur monde – celui qui avait maintenant disparu – était fait, qu’elle n’avait vu que des images de destruction et d’apocalypse, et qu’elle ne faisait que commenter sur l’état de l’univers qui était le sien, celui où les puissants étaient tellement recroquevillés dans leur monde de privilèges qu’ils en avaient oublié la substance des règles qu’ils avaient édicté pour se protéger, avaient fini par croire qu’ils représentaient la paix, le droit, les libertés, et les autres la guerre, l’intolérance et le désordre. Mais tout s’écroulait autour d’eux et leur monde coulait, emportant dans son naufrage toutes et tous, toutes castes confondues, il leur restait ce pouvoir, détruire tout et mourir ensuite. Certains parmi eux, la race des philanthropes, après avoir de génération en génération dépouillé, violé, tué et volé, avaient fini par se transformer en donneurs de leçons prêchant la bonne parole au nom de la paix et des droits mais ils s’étaient isolés dans une coquille bien dorée, un promontoire trônant sur un vide absolu, et ne faisaient que donner bonne conscience à un ordre irréel, inconscient, et suicidaire.

 

Les géants n’ont pas répondu. Ils sont demeurés silencieux.

 

La jeune femme s’est tue, elle aussi, presque gênée d’avoir interpellée ainsi les géants se trouvant en face d’elle.

 

Le silence s’est répandu mais de manière toute relative puisque toutes les eaux du monde se déversant dans l’infini, de l’endroit où ils étaient, ils avaient bien du mal à s’entendre, ce qui n’est jamais un mal lorsqu’il s’agit d’humains.

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