Des interrogations de deux géants dont plus personne ne se souvient et des réponses que Maria ne souhaite pas leur donner


Des interrogations de deux géants dont plus personne ne se souvient et des réponses que Maria ne souhaite pas leur donner

 

 

Trois humains font face à deux géants désemparés. Les cinq sont au-delà du bout d’un monde, surplombant des falaises sans limites le long desquelles des flots considérables se déversent sans jamais s’arrêter.

 

Il n’y a pas vraiment de ciel ou d’horizon dans la mesure où la brume s’infiltre partout et comble les lacunes, gomme les différences entre les uns et les autres. Un blanc très légèrement teinté de bleu se répand sur le groupe et l’empêche de percevoir quoi que ce soit au-delà d’une vision très générale et d’une certaine mesure abstraite.

 

Les géants ont vécu dans cet endroit des années durant fuyant la violence d’un conflit qu’ils ont tenté, mais sans succès, d’éviter. Ils n’ont pas vu leurs contemporains disparaître, leur monde s’effondrer, leurs traces s’estomper. Ils ne sont que des reliques d’un univers maintenant disparu, auto-mutilé, auto-torturé, suicidé.

 

Ils viennent d’apprendre de par la bouche de la jeune femme dont le nom est Maria et dont le regard est d’une intensité particulière et la composition d’une grande sérénité que ledit monde n’existait plus et que leur action n’avait été, après tout et quelles que puissent être leur conception des choses, que le symbole de la perpétuation de la domination de leur caste sur toutes les autres. Lorsqu’ils ont senti que leur destin leur échappait, ils ont excellé en maniant de nouveaux concepts et principes qu’ils ont maquillé en leur création unique alors même qu’ils n’appartenaient à personne ou à tout le monde. Maria a poursuivi en indiquant qu’en dépit de leurs croyances les plus chères, leur comportement n’avait pas été meilleur que celui des bourreaux, leurs frères ou sœurs, et que leur responsabilité dans la disparition d’un monde était pleine et entière. Puis elle a souligné qu’il y avait différentes manières de perpétuer une injustice, en l’imposant de force ou en faisant croire qu’on la réforme. Les deux mènent au même but, prolonger l’inacceptable et préserver les droits des puissants.

 

Les géants aux doux noms de Heurtzer et Myoutys ont bronché, maugréé, trépigné et résisté. Ils ont réfuté ces propos, répété qu’ils avaient tout fait pour protéger et émanciper le peuple des Emerphiydès mais sans succès et que lorsque la situation s’était tendue au point de dégénérer en conflit généralisé ils avaient déployé toute l’énergie imaginable pour réconcilier les deux groupes.

 

Maria a opiné du chef et dit qu’il ne s’agissait pas de deux groupes mais d’un et d’un seul, celui des vivants, et que le fait même de parler de deux entités démontrait combien la notion de caste était inscrite dans leurs gènes.

 

Les deux géants ont montré des signes d’intense fébrilité et de grande fragilité.

 

Tant d’années passées à se remémorer un monde, s’imaginer y revenir dès que des soi-disant divinités se mettraient à leur parler et leur indiquer la voie à suivre, à construire, développer et alimenter un rêve pour s’apercevoir finalement que ce n’était que du vent et que l’issue était irrémédiable, la disparition pure et simple, le cimetière des éléphants, la casse, le débarras, et plus encore l’oubli, c’est-à-dire la mort, car si les dieux n’existent pas, cela on le sait, il reste la mémoire, trois générations dit-on, les regrets et sourires, les larmes et les colères, l’amour ou la haine, les sentiments profonds ou superficiels que ceux qui suivent portent sur ceux qui sont partis, puis, après trois générations, les aïeuls disparaissent dans le néant ou la statuaire, mais s’il n’y a plus de mémoire, c’est-à-dire s’il n’y a plus personne pour se rappeler de vous, de votre humble personne, alors, vous êtes mort pour de bon, la deuxième fois avant la première dans ce cas particulier.

 

Les géants ont ainsi découvert qu’ils étaient déjà morts alors même qu’ils s’imaginaient encore en vie.

 

C’est terrible de se découvrir mort…

 

Des cadavres en pleine forme, un peu déprimés c’est vrai, mais en pleine forme, en tout cas c’est la conclusion des trois humains qui les regardent du bas de leur mètre soixante-dix ou quatre-vingt, des zombies tout à fait frais, agréables à regarder, agréables ou non car telle n’est pas vraiment la question, qui crient certainement quand on les pince, même s’il n’est jamais conseillé de pincer des géants de treize mètres de haut, précaution élémentaire quand on est 13/1.7 fois plus petit, soit un peu plus de 7 fois et un petit chouia pour la soif.

 

Des géants bien vivants, se plaignant un peu, regrettant surement, déplorant aussi, s’insurgeant certainement, de leur condition peu ragoutante, bien regrettable, de vivants qui sont déjà morts et qui ne le savaient pas, on le serait à moins.

 

Les géants se regardent, échangent quelques mots dans un patois catalan assez rocailleux qui sans doute possible pourraient se traduire par ‘mais qu’est-ce qu’on fiche encore ici ?’ puis se tournent vers Maria qui parle à la jeune fille au manteau rouge tandis que l’homme qui les suit regarde par la balustrade la cascade infinie avec un air désemparé, lui aussi, perdu, angoissé, tout en commentant quelque chose d’absurde à des personnages fantasmatiques de son invention, et lui demande, à peu près la même chose.

 

Il n’y a pas de réponse à cette question, en tout cas, il n’y a pas de réponse toute faite, à moins d’être un pingouin perdu sur la banquise des religions et croyances, qui pourrait y répondre ?

 

Qui pourrait dire quelle est la destinée particulière, la raison d’être, la finalité, de la présence de deux géants un peu patauds et lourdauds sur un promontoire de quelques mètres carrés chevauchant une sorte d’infini brumeux dans lequel s’effondre les eaux de tous les océans du monde tandis que le monde qu’ils ont essayé de protéger puis de fuir a entièrement disparu ?

 

La réponse à cette question n’est pas aisée. Maria ne se hasarde pas à y répondre. Pourquoi le ferait-elle ? Pourquoi leur dirait-elle ‘rien !’ ce qui serait la réponse la plus honnête en pareilles circonstances ?

 

Alors, elle ne dit rien, sourit et se contente de les regarder avec intensité. Le bruit produit par les océans se déversant dans le vide sidéral et sidérant recouvre tout, la brume aussi, et les esprits sont épuisés. Leur conversation s’achève ainsi. Il n’y a plus vraiment grand-chose à dire.

 

La jeune fille au foulard rouge aimerait demander qui étaient ces Emerphiydès, et combien de géants y avaient-ils, comment vivaient-ils, à quoi ressemblait leur monde, mais elle comprend bien que ces questions sont parfaitement secondaires.

 

L’homme murmure quelque chose d’incompréhensible à l’oreille de son autruche en peluche…

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