D’un ascenseur aux parois transparentes, d’êtres bicéphales, et d’un pays de cocagne


D’un ascenseur aux parois transparentes, d’êtres bicéphales, et d’un pays de cocagne

 

Les trois humains sont entrés dans l’ascenseur, cet étrange appareil soudainement apparu sur le promontoire qu’ils occupaient au-dessus d’un semblant de fin d’humanité en même temps qu’un être à deux têtes.

 

L’homme qui tire sempiternellement son wagonnet empli d’objets hétéroclites hérités du passé ou du hasard s’est interrogé sur la signification de cet être, de ce qu’il pouvait représenter, du monde onirique dans lequel ils étaient maintenant pleinement intégrés, il s’est demandé s’il n’était pas simplement perdu dans un rêve continu et permanent une sorte d’antichambre de la mort, et a partagé son malaise avec ses compagnons imaginaires.

 

Les réponses que ceux-ci lui ont apportées ne l’ont pas satisfait, d’évidence, et il s’est replié sur lui-même regardant de biais ce personnage à deux têtes, ou plus exactement à une tête mais deux visages, l’un dirigé vers l’avant l’autre vers l’arrière, l’un souriant et féminin, l’autre grave et masculin, le tout posté ou plombé sur un corps recouvert d’une tunique au tissus très lourd et ample, une forme somme toute très élégante, longiligne, grande, peut-être deux mètres, aux mains fines et aux bras très étroits.

 

L’être leur a proposé d’entrer dans cet espace clôt assez étroit mais haut dont l’extérieur était très coloré, en vert et jaune pour être précis, mais dont ils ont découvert en y pénétrant qu’il était transparent. Les boutons lumineux étaient de couleur rouges et indiquaient des chiffres allant d’un à cinq.

 

L’être a appuyé sur la touche trois, ce qui n’a pas étonné la jeune femme répondant au nom de Maria et dont le regard sensible et perçant est la caractéristique principale, les néons du plafond se sont allumés intensément et tout a changé.

 

Curieusement, l’ascenseur n’a pas bougé, pas un minuscule frisson de mouvement. Par contre, le paysage visible à travers les parois transparentes de l’engin a bougé avec douceur et limpidité, il s’est mué à plusieurs reprises, les chutes d’eau immenses et d’étendue infinie ont jailli de manière de plus en plus intense et de façon bientôt horizontale et à 380 degrés jusqu’à recouvrir tout l’espace visible, puis elles ont pris l’aspect d’un océan rougeâtre, les recouvrant entièrement, des animaux des profondeurs se sont approchés d’eux puis se sont éloignés, l’obscurité les a recouverts avant de s’épuiser et s’estomper, laissant la place à une surface plane et dorée mais totalement aride qui a elle aussi fini par céder la place à une grande étendue métallique, argentée, pénétrée de mille corridors et autant de tours, voies, bâtiments, véhicules, passages, trottoirs, tapis roulants et, surtout, des millions d’êtres progressant de façon chaloupée et ample, eux aussi à deux têtes.

 

Ce paysage particulier s’est bientôt figé et nul changement supplémentaire ne s’est manifesté. L’ascenseur devait être arrivé à l’étage recherché, le troisième. C’est ce que s’est dit la jeune fille au manteau rouge dont le regard est en permanence marquée par une extraordinaire énergie, une maturité bien plus grande que son âge et une volonté d’avancer quelles que puissent être les obstacles devant elle. Les portes se sont ouvertes, le personnage à deux têtes est sorti le premier suivi des trois humains dans l’ordre décrit hier.

 

Tout autour d’eux, des milliers d’individus passent et repassent, toutes ou tous similaires en attitude, taille et morphologie à l’être à deux têtes qui les a cherché dans leur fin d’humanité, tout à l’heure, voici deux secondes ou trois millions d’années, peu importe, toutes ou tous les ont regardé avec stupéfaction commentant cet étrange spectacle de nains trapus et sexués, monocéphales aux mains épaisses et longues, aux bras musclés, aux habits collants, aux visages ingrats et marqués par une forme d’épuisement évidente.

 

Les passants ou passantes les ont dévisagés, ont manifesté une grande surprise, ont échangé des propos dans une langue ressemblant aux sifflements des faucons mais dont étonnement les trois humains parvenaient à comprendre quelques mots sans cependant pouvoir donner un sens cohérent aux phrases dont il s’agissait.

 

Mais, ce phénomène de surprise n’a duré qu’un temps relativement bref, quelques minutes peut-être, une vague de sifflements similaires s’espaçant telle une onde à la surface d’un étang, pour céder la place à des grognements et sifflements de moindre amplitude et volume représentant d’évidence des éléments de conversations bien plus ordinaires.

 

Les êtres bicéphales ont repris leurs démarches chaloupées, élégantes et les masses grouillantes ont repris leurs mouvements incessants. Des millions d’êtres évoluant les uns contre les autres, sans se bousculer, sans s’accrocher, se glissant les uns dans les autres, les uns à travers les autres, en échangeant des brefs sifflements ou légers grognements, des êtres occupant absolument toute la surface disponible sur des voies pourtant très larges ne laissant que quelques vides, là où parfois des véhicules très longs ressemblant à des trains à parois transparentes amplis eux aussi de masses confuses mais stables d’êtres élégants et calmes.

 

Là est peut-être la constatation qui a le plus marquée Maria lors des premières heures, ce contraste intense entre le nombre invraisemblable d’êtres se côtoyant et la tranquillité avec laquelle les contacts obligés se font, douceur et courtoisie, une forme extrême de gentillesse. Ceci et peut-être cet étrange spectacle de personnes qui s’approchent de vous vous regardent puis vous dépassent et continuent de vous regarder. Quoi que vous fassiez, les individus vous regardent, en s’approchant de vous, vous dépassant, ou s’éloignant de vous, des millions de paires d’yeux qui vous regardent, mais avec sérénité et bienveillance.

 

Un pays de cocagne, peut-être, peut-être pas, il est trop tôt pour le dire.

 

L’accompagnateur des trois humains et leur chariot les a interpellé au bout de quelques minutes et leur a demandé de les suivre. Ce qu’ils ont fait avec une obligeante politesse. Tout est contagieux, même la douceur.

§535

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