De nouveaux paysages fort étranges, de tours hélicoïdales, d’un monde binaire, d’un ascenseur transparent et d’un homme perdu


De nouveaux paysages fort étranges, de tours hélicoïdales, d’un monde binaire, d’un ascenseur transparent et d’un homme perdu

 

Le paysage défile devant les yeux des trois humains et de l’être bicéphale qui les accompagne.

 

Ils sont dans un ascenseur aux parois transparentes glissant le long de la paroi extérieure d’une tour noire de forme hélicoïdale longue et fine, légèrement bombée au sommet. La hauteur n’a pas d’importance particulière mais l’ascension semble ne pas avoir de fin. A perte de vue, des tours similaires se succèdent en longues lignes continues et régulières regroupées de telle manière qu’elles semblent former des étoiles reliées les unes aux autres par des chapelets d’immeubles plus bas, noirs eux aussi, mais striés de lignes de lumière jaunes, horizontales ou verticales, selon le cas, semblant autant de signes cabalistiques proches d’une écriture binaire ou informatique.

 

Au bas de chaque tour, des trottoirs très larges s’étagent les uns sur les autres, sur plusieurs dizaines d’étages. Ceci ils ne pouvaient le discerner auparavant. Sur ces promontoires successifs, des foules compactes se massent et évoluent, formant l’image d’une eau de torrent, vive et active, contournant rochers et monticules divers, avec chapelets d’écume à l’appui, sans pour autant bouleverser, heurter ou brusquer les roches dont il s’agit. Partout, assurément, des millions d’êtres bicéphales évoluent, marchant, ou plutôt glissant, avec élégance et fluidité, dans la direction qu’ils ont choisie.

 

Bientôt, l’ascenseur est pris d’un léger mouvement lui aussi hélicoïdal et ses passagers sont alors en mesure de distinguer les paysages alentours, de l’autre côté de la tour. Ils réalisent que, suivant la direction du regard ou le reflet du soleil, les tours sont, au gré, noires ou blanches, et les lumières jaunes ou bleues. Visiblement, dans cette dimension ou réalité, ce monde ou cet univers, les choses sont toujours duales, chacun ou chacune étant tour à tour noir et blanc, jaune et bleu, homme et femme, chacun porte son contraire en soi, non pas aux tréfonds de son âme mais directement sur son visage, et il en est de même pour chaque objet, immeuble, véhicule ou décor, tout est diverse mais unique, unique mais double, tout est simple mais complexe.

 

Les deux femmes regardent le paysage défiler devant elles, elles voient des trains qui volent soutenues par des minuscules ailerons longitudinaux animés de mouvements saccadés très rapides, des avions sans ailes qui roulent sur d’immenses rails hélicoïdaux s’élevant vers le ciel, des voitures propulsées par des hélices arrières glissant sur des coulisses métalliques, elles entendent un brouhaha infime recouvert presque intégralement par un silence cristallin interrompu de temps en temps par des monologues de leur guide s’exprimant par sifflements, grondements et claquements, peut-être à leur intention, peut-être à celle d’observateurs extérieurs ou auditeurs lointain.

 

Curieusement, alors que jusqu’à présent elles comprenaient sans y prendre garde le langage de cet individu bicéphale, depuis qu’elles ont prêté une attention plus soutenue aux mécanismes régissant ce monde particulier, qui est également le leur, forcément, leur compréhension a nettement diminué, de manière similaire à ces sensations oniriques où l’on poursuit quelque chose ou quelqu’un sans jamais pouvoir atteindre son but, une impression de malaise, de nausée imprégnant progressivement et insidieusement toute chose et être.

 

L’homme de son côté s’est assis par terre, à côté de son bagage à roulettes en forme de wagonnet un brin ridicule dans ce monde si sophistiqué, s’est emparé d’une peluche en forme d’autruche et fredonne une chansonnette d’enfant ressemblant à une ritournelle, mais sans signification particulière, un mélange de mots d’enfants et de paroles d’adultes, de références poétiques connues, et de propos alambiqués sans cohérence ni signification. Il est assis, son regard est éteint, son visage singeant celui d’un ventriloque, ses lèvres saccadant des mots et des phrases inintelligibles, son esprit perdu dans des visions lointaines, inaccessibles, cauchemardesques.

 

Lorsqu’il cesse d’être autruche ou autre chose, qu’il oublie l’objet métallique étrange accroché par des sangles rouges sur son épaule droite, qu’il néglige les autres peluches ou objets hétéroclites parsemés dans sa brouette délavée, il prononce sans arrêt mais, heureusement, à voix basse, des mots trahissant une grande perplexité et une frayeur intense, des mots soulignant qu’ils ne comprend rien à ce qui se passe, qu’il ne comprend plus rien depuis fort longtemps, que son errance n’est plus qu’une accumulation de cauchemars sans liens les uns avec les autres, que toutes ses références, flashs d’intelligence, perception de réalité, ont sombré voici bien longtemps.

 

Son visage se tourne vers la face arrière de l’être bicéphale qui ce matin représente celui d’une femme aux lèvres fines et au regard composé et fixe, et il lui sourit bêtement, benoitement, naïvement, avec toute l’incompréhension du monde dont il est porteur. Une humanité perdue qui regarde une autre humanité, l’appelant à l’aide avec ses yeux révulsés et fous, mais sans que quelque réponse que ce soit ne lui revienne, si ce ne sont des sifflements et gémissements, eux aussi inintelligibles.

 

Finalement, après une ascension qui aura duré très exactement 4 minutes et 33 secondes, l’ascenseur s’arrête, les portes s’ouvrent en glissant et le petit groupe s’évade dans un couloir cylindrique blanc avec des lumières noires.

 

Ils marchent, un pas devant l’autre, un pas après l’autre. Chaque chose vient à point pour celui qui sait attendre, et pour les autres aussi.

IMG_1042

One thought on “De nouveaux paysages fort étranges, de tours hélicoïdales, d’un monde binaire, d’un ascenseur transparent et d’un homme perdu

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s