D’une consultation conduite de manière très étrange et des conséquences qui s’en suivent


D’une consultation conduite de manière très étrange et des conséquences qui s’en suivent

 

Trois humains, plusieurs êtres bicéphales, une pièce immense, vide, des fenêtres s’ouvrant sur un monde sans fin, des tours géantes de forme hélicoïdale, des avenues géantes et rectilignes s’ouvrant en étoile dans toutes les directions, des véhicules en forme de trains, des trains volant, des avions glissant, des millions d’êtres bicéphales marchant au pied des tours sans jamais se froisser ou se brusquer, des couleurs jaunes et bleues, le noir et le blanc, toutes enchevêtrées, un silence monacal, des sourires, tous sont debout en cercle, se tiennent la main, les bicéphales ronronnent depuis plusieurs minutes, longues, les humains se taisent, écoutent, essaient de percevoir la signification de ce qui se dit, se trame, se consume, se passe.

 

Une musique, ou quelque chose qui pourrait être de la musique, flotte dans l’air léger de la pièce vide, le sol est un béton lisse et souple, bleuâtre ou jaunâtre, suivant la direction du regard, tout passe insensiblement du jaune au bleu, du blanc au noir, tout glisse d’une extrême à l’autre, chaque chose ou être possède en son for intérieur ou structure interne le principe opposé.

 

A un moment donné, le ronronnement cesse et des claquements, légers, suivis de grondements, sourds, se font entendre.

 

Les deux femmes écoutent avec attention, l’homme secoue la tête de gauche à droite, de gauche à droite, marquant ainsi la douleur qui est la sienne de ne pas percevoir la signification de ce qui se déroule devant ses yeux depuis le début de son errance, en particulier depuis le glissement de sa réalité en une succession de situations incompréhensibles, pour lui en tout cas. Il émet à son tour des sons, prononce des mots mais ceux-ci ne sont guère plus compréhensibles que ceux des bicéphales, des choses tel que : il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la lune est blanche, le jaune et le bleu ne font pas du rouge, le rouge est où, où sommes-nous, nous sommes brusques et rudes, qui sont-ils, ils sourient en claquant des dents, et grincent en riant, la Seine ne coule pas ici, le Pont Mirabeau n’est pas là, tout est ailleurs, ici aussi.

 

Maria, qui lui tient la main droite, le réconforte comme elle peut, comme une mère réconforterait son enfant éprouvé par quelques graves chagrins, essayant délicatement de lui faire comprendre que le cérémonial du lieu, du moment, de la situation, exigent peut-être, probablement, éventuellement, un silence de la part de ceux qui sont les invités, c’est-à-dire eux, mais lui, l’homme éprouvé, n’écoute pas, il poursuit sa litanie, sa psalmodie, son rituel.

 

Soudainement les êtres longilignes et souples, aux visages doubles, cessent de prononcer des sons et le regardent.

 

Tous ou toutes le regardent.

 

Lui ne regarde personne, si ce n’est la charrette qu’il a amenée jusqu’ici, emplie de choses diverses et inutiles, mais qui probablement lui rappelle des souvenirs, des ombres, des échos d’un lointain passé.

 

Le guide principal ou suprême, pour autant que ce soit ainsi que l’on désigne le dirigeant de cette société particulière, s’approche de lui et pose sa main droite sur son épaule gauche et siffle des sons puis grogne et marmonne quelque chose. Les autres acquiescent. Ou en tout cas produisent des mouvements de tête qui chez les humains marquent l’acquiescement.

 

Les êtres bicéphales quittent alors la pièce laissant entre eux les humains.

 

Seul demeure un des leurs qui ressemble, peut-être, au guide qui était venu les chercher sur le promontoire au bout du monde, voici une éternité déjà. Les humains s’asseyent. Le guide aussi. Tous semblent accablés, de fatigue, de faim, de soif, de douleur, d’anxiété, d’incompréhension.

 

Le guide écrit avec son doigt directement sur le sol. Des mots apparaissent. Les uns après les autres. Peu nombreux. Des signes cabalistiques alternant avec des lettres de l’alphabet romain. Des mots tels que a&/%scn/ Tr5a()52 ;:^è, / salédjf)(+ »*ç ii.

 

Les humains essaient de lire mais n’y parviennent pas.

 

Le guide sourit et recommence.

 

Et la même scène se reproduit. Inlassablement. Longuement. Régulièrement, durant ce qui peut être considéré comme une journée dans la vie des humains désemparés.

 

Parfois, des verres d’un liquide bleu ou jaune apparaissent là où auparavant il n’y avait rien. De la même manière, des aliments surgissent de nulle part. Peu importe.

 

Les humains se sustentent ainsi.

 

Ils régénèrent leurs cellules, satisfont leur besoins de mammifères. Parfois également ils s’allongent et sombrent dans un sommeil aussi profond que bref, lesté de rêves tout aussi étrange que cette réalité ci, des rêves d’autruches volantes, flottantes et trébuchantes, de grille-pains existentialistes, de pingouins amateurs de Piero della Francesca, de Yétis anarchistes, d’extincteurs fort sages, ou de machines à gaz rondouillarde à tendance politicienne.

 

Le sens des situations a disparu en même temps que la cohérence des objets, du visible, du réel.

 

Tout est illusion et illusoire.

 

Rien, absolument rien, n’a la moindre signification.

 

Le temps passe.

 

Le guide écrit des signes, les désigne aux humains qui secouent la tête pour manifester leur incompréhension.

 

Jusqu’à ce que le contact s’établisse, en fin de journée, au moment où deux soleils se couchent sur un horizon bleu et que les mots suivants se discernent sur le sol bétonné : bienvenue, merci, vos mots nous ont touchés, vous avez soigné nos maux, vos recommandations seront étudiées avec attention, nous les considérerons avec soin, restez avec nous le temps qu’il vous plaira, nous reviendrons vous parler après la séance des 101, nous vous conduirons au bout du monde lorsque vous le souhaiterez, merci, notre hospitalité vous est offerte, vous êtes de dignes représentants des mondes extérieurs, félicitation.

 

Maria regarde la jeune fille au manteau rouge avec incrédulité.

 

Celle-ci regarde l’homme avec surprise.

 

L’homme regarde sa peluche en forme d’oiseau. La peluche ne regarde personne.

 

La nuit est tombée.

§3

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