D’une foule immense, de remerciements incompréhensibles et d’une sortie inévitable


D’une foule immense, de remerciements incompréhensibles et d’une sortie inévitable

 

 

Une foule immense, des êtres à deux visages, féminin ou masculin, souriant ou triste, introverti ou extraverti, des visages à perte de vue, sur des cous hauts, des corps longilignes, portant des vêtements amples, blancs et noirs, qui voguent de droite à gauche, lentement, avec souplesse, formant des vagues concentriques autour de trois formes différentes que l’on distingue à peine, des humains, deux femmes, un homme, un chariot d’enfant à leur côté.

 

Les êtres bicéphales oscillent et mêlent leurs sifflements et chants dans une aimable cacophonie qui parfois s’estompe et se transforme en silence parfois s’amplifie et s’harmonise. La signification de ces sons et de la gestuelle qui l’accompagne est délicate à interpréter. D’évidence, la foule est bonne enfant, pas de menace, plutôt des sourires sur les visages qui regardent les humains, les grognements, claquements et bourdonnements semblent porteurs de messages positifs, mais les humains n’ont aucun moyen de déterminer le sens des phrases, pour autant qu’il s’agisse de phrases.

 

Il y a peu, les humains se trouvaient en haut d’une tour de forme hélicoïdale, étaient reçus en grande pompe par un aréopage de dignitaires locaux, et, à la surprise générale, les marmonnements incohérents de l’homme avaient été considérés par ces derniers comme des messages utiles et constructifs, des solutions à des questions dont leurs interlocuteurs ignoraient tout de la signification, des recommandations précieuses et des conclusions riches.

 

Demeurés seuls avec un guide marquant des mots sur le sol avec son index long et osseux, ils avaient fini par trouver un langage plus ou moins commun. Par suite, ils l’avaient suivis jusqu’à un ascenseur transparent et oblong pour redescendre les différents paliers de cette construction noire et blanche aux reflets bleus et jaunes en diagonale et se retrouver sur une esplanade géante au milieu d’une foule à l’allure infinie.

 

C’était il y a une quinzaine de minutes, peut-être moins, peut-être plus, en tout cas pas moins de 12 minutes et cinquante-trois secondes, et pas plus de vingt-et-une minutes et treize secondes.

 

Ils sont au centre de cette foule qui chavire discrètement et essaie de ne pas être englouti dans un sentiment de frayeur ou d’anxiété.

 

Ils discernent le sentiment profond de sérénité et de plénitude qui semble émerger de ces êtres à deux visages mais une seule tête. Le guide qui s’était égaré dans cette masse grouillante émerge bientôt à leur côté et leur sourie.

 

Il écrit sur son bras avec son doigt bleuté des mots qui disent : le contentement est général, la problématique est résolue, merci à vous, le peuple est submergé d’attention, de joie et de grâce, vous nous avez sauvé, je dois vous dire merci, tout le peuple des bicéphales vous remercie par ma bouche.

 

Les humains ne comprennent pas, ne savent pas de quelle problématique il s’agit, n’ont pas la moindre idée quelles questions leurs avaient été posées, et encore moins quel pouvait être le sens donné par la délégation bicéphale au message incompréhensible, ridicule, et vide marmonné par l’homme perdu dans son monde à lui, onirique et fragile, loin, très loin de cette réalité ci, perdu dans son monde à lui, virtuel, distant, inconnu.

 

Ils écoutent avec quiétude mais interrogation les chants et remerciements d’une foule en liesse. Ces sifflements, grognements, claquements, ronronnements, chuintements, durent quelques longues heures, des heures composées de 60 minutes, des minutes composées de 60 secondes, des lattes de temps juxtaposées et imbriquées entre elles avec précision par quelque artisan inconnu et probablement absent.

 

Puis, subitement, telle une mer déchaînée qui soudainement se transforme en surface de velours bleu sous un soleil serein, la foule s’interrompt, le silence se fait, les êtres au double visage se taisent, leurs bouches ne suintent plus de sons, leurs bras qui auparavant s’agitaient à l’unisson se plaquent contre leurs bustes, leurs cous cessent de former des mouvements, et ils se dispersent, presque instantanément, en quelques secondes, une foule aux contours sans limite, à la dimension hors du commun, s’étendant sur tout le parvis de cette immense esplanade, se dissout.

 

Là où il n’y avait que des bicéphales à perte de vue, il n’y a plus rien, juste un sol immaculément blanc ou noir et, au milieu de cette étendue vide, trois humains, un wagonnet et un guide qui leur tend la main et leur grogne quelque chose que cette fois ils comprennent sans avoir besoin de traduction, il leur demande de les suivre, et eux le suivent, sans méfiance, sans en demander d’avantage, ils savent inconsciemment ou pas, que de réponse ils n’auront jamais, ils le suivent d’un pas confiant.

20150131-232106.jpg

One thought on “D’une foule immense, de remerciements incompréhensibles et d’une sortie inévitable

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s