De l’insoutenable normalité des choses et de ce que cela signifie dans cette errance particulière


De l’insoutenable normalité des choses et de ce que cela signifie dans cette errance particulière

 

Les trois humains marchent le long de la promenade surplombant les chutes du Niagara, haut-lieu touristique s’il en est, heureux de se retrouver dans la quintessence de la normalité. Un soulagement évident s’est insinué dans leur être, leur âme ou leur esprit, peu importe où, au fond d’eux-mêmes en tout cas, dans les différentes couches sédimentaires qui les constituent.

 

Ils respirent normalement, ils parlent avec facilité, et s’expriment sur des sujets aussi essentiels que l’air du temps, l’humidité relative, la hauteur des chutes, le nombre approximatif de personnes visitant cet endroit par jour et par heure, la couleur des voitures, celle du ciel, les odeurs et parfums divers s’épanouissant sur eux, la coiffure particulière d’un vieil homme joggant à leur côté, les lunettes roses d’un groupe de trois jeunes gens affublés d’une balle de football américain, l’état de la chaussée et tant d’autres petits sujets de conversation qui permettent d’habitude d’ancrer la réalité du monde dans celle de l’individu, les synchronisant ainsi et conférant l’aimable impression que tout s’égrène selon un schéma entendu, bien compris, assimilé et bienveillant.

 

Le soulagement imprègne leur monde à eux, leurs réalités, leurs vies, qu’importe par ailleurs si chaque passant qui les croise possède sa réalité propre faite d’une proportion chaque fois différente de bonheur, malheur, anxiété, angoisse, plaisir, ennui, paresse, joie, tristesse, appétit, dégoût, appréhension, excitation, exultation, dépression, flagellation, violence, agressivité, ou négativité, ceci n’est pas un élément qui doit être pris en compte puisque la perception du monde que chacun développe et qui est si fine et nuancée ne peut prendre en compte cette complexité invraisemblable des situations !

 

Dont acte.

 

Les trois humains sont donc rassurés et presque enivrés de cette situation tout à fait inédite dans leur longue et lente errance. Ils jouissent de leur situation d’individus intégrés, faisant partie intégré d’un tout qui se déroule autour d’eux, d’une situation banale et qu’autrefois ils auraient probablement considérée affligeante ou navrante.

 

Bientôt, ils arrivent à la hauteur d’un rassemblement bruyant et gai sur une place de forme oblongue située à proximité immédiate des chutes d’eau. A côté, le bâtiment dans lequel est situé l’ascenseur permettant d’atteindre le niveau inférieur de la falaise à l’endroit où a été construit le promontoire permettant d’observer les chutes depuis le bord de la rivière.

 

Le bruit de la cascade est omniprésent, violent, puissant. Cependant, ils entendent des paroles s’échappant de haut-parleurs géants installés autour de ladite place.

 

Un commentateur parle d’un concours, d’un classement qui sera établi à l’issue de celui-ci, de prix spéciaux et d’autres offres alléchantes de même nature. La foule qui est compacte à cet endroit applaudit à chaque annonce de cette nature, notamment lorsque la voix masculine décrit la nature des prix en question, plusieurs centaines de milliers de dollars pour le plus important.

 

Les rires fusent, les visages sont radieux, l’enthousiasme enfantin est disséminé au sein de chaque individu, certains répètent de manière un peu ridicule les mots prononcés par l’animateur tandis que d’autres se gaussent du montant ou de l’intitulé des prix.

 

Tous hurlent et trépignent d’impatience.

 

Les commentaires sont dorénavant impossibles à comprendre.

 

Une musique répétitive s’y juxtapose.

 

Des cercles de touristes se forment, des grappes de jeunes locaux les rejoignent, des clameurs de surexcitation se propagent. La foule exulte, chante, crie.

 

Puis se tait.

 

Puis hurle à nouveau mais avec encore plus de joie et de bonheur partagés.

 

Certains se dressent sur des bancs ou le parapet et tendent le doigt vers le bas, d’autres encouragent des personnes que l’on ne peut distinguer, tous exultent et manifestent leur impatience de manière presque animale.

 

Les haut-parleurs annoncent que le premier vainqueur provient de Buffalo. Les trois humains ne saisissent pas exactement ce dont il s’agit.

 

Tant bien que mal, ils s’approchent de la rambarde et contemplent ce que leurs coreligionnaires désignent avec virulence, force et nervosité.

 

Ils ne voient rien au premier abord. Rien au second non plus.

 

Une foule est amassée sur le promontoire du bas. Une dizaine d’individus au risque de leur vie gesticulent en jetant des filets, nasses ou épuisettes géantes dans les tourbillons et remous au bas des chutes, leurs visages presque invisibles semblent crier en silence des ordres incompréhensibles.

 

Puis ils s’arrêtent, résignés, et regardent vers le haut des chutes. A côté des trois humains, un frisson parcoure la foule et les doigts se tendent à nouveau mais à l’horizontale cette fois-ci.

 

Une figure vient de faire son apparition sur la rivière en amont des chutes, un individu grotesque habillé tel un chevalier du moyen âge et chevauchant tant bien que mal un surf ou planche métallique à laquelle il semble lié par quelque câble ou fermeture rigide. Il gesticule pour garder son équilibre et par intermittence tend des doigts d’honneur vers la foule qu’il distingue. Au micro l’animateur parle du deuxième candidat et note son style jugé ‘calamiteux mais respectable’.

 

L’homme est bientôt et pour un bref moment à l’aplomb des chutes puis il disparait avalé par la cascade tout en dressant les bras au ciel et arborant un sourire virginal.

 

En bas, la foule du promontoire exulte à nouveau tandis que les participants au concours bougent frénétiquement les filets ou épuisettes visiblement à la recherche du concurrent, mais sans succès.

 

Pas de prix spécial!

 

Les mouvements rageurs remplacent l’exaltation. Les regards du bas se portent vers le haut. Ceux du haut vers l’amont.

 

Une femme apparait, habillée en costume de danseuse d’un autre âge, tutu rose, bonnet en dentelle, debout sur une barque rose barrée d’un signe publicitaire, elle glisse sur les flots… à nouveau l’exaltation s’empare de la foule.

 

Là où le concurrent précédent avait fait un doigt d’honneur elle fait une révérence mais ceci ne l’empêche pas de chuter lourdement vers le bas, aspirée par la chute, les eaux et la gravité.

 

Les humains du haut rient avec bonheur, ceux du bas s’impatientent à nouveau et cherchent hystériquement à récupérer quelque chose. Cette fois-ci ils ne font pas chou blanc. L’un récupère une planche, et l’autre ce qui ressemble à une jambe rose. La foule bascule dans la folie la plus totale. L’animateur annonce que le prix de l’élégance revient à une défunte résidente de Chesapeake et à sa famille tandis que celui du sauveteur efficace conjointement à un visiteur Papou et une visiteuse bavaroise.

 

Les deux derniers concurrents arrivent en même temps, habillés en smoking mais avec palmes et tubas factices et verts, ils chevauchent une sorte de boudin, vert lui aussi, emporté par le courant violent.

 

Ils gesticulent bizarrement mais en riant.

 

La foule les accueille avec joie.

 

L’ensemble bascule. Un des deux hommes fait un signe de trompette l’autre une moue bizarre. Ils chutent, l’un restant agrippé à la chose plastique l’autre trépignant dans le vide.

 

Le tout explose dans les remous au bas de la cascade.

 

La foule adore.

 

Les gens du bas s’agitent.

 

Une épuisette géante récupère un bout de boudin. Une autre une tête. Une troisième un bras. L’enthousiasme est extrême et communicatif. Les membres disloqués et lavés de sang sont jetés vers le ciel comme s’il s’agissait d’un dérisoire trophée.

 

Le promontoire du haut s’extasie et hurle.

 

L’animateur exulte lui aussi et annonce que le prix spécial toute catégorie revient à des jumeaux du Vermont et leur famille tandis que des sauveteurs bavarois reçoivent un prix de cinquante mille dollars pour avoir retrouvé une partie des corps des heureux candidats.

 

Le délire des spectateurs est intense, de nombreux spectateurs s’embrassent ou s’étreignent, des caméras que les trois humains n’avaient pas notées se rapprochent et embrassent la scène de leur regard froid, nul doute que les images sont ou seront diffusées en direct sur quelque écran vacillant. Les grappes humaines se forment, se déforment et se reforment sur fond de jubilation, d’excitation et d’exaltation.

 

Les trois humains observent avec attention mais effarement le spectacle qui se déroule devant leurs yeux, en dessous également car sur la plateforme inférieure les heureux bénéficiaires du prix spécial se congratulent et s’embrassent jetant en l’air les témoignages de leur victoire, notamment les membres déchiquetés qu’ils ont collecté dans leurs épuisettes.

 

Aucun des trois ne comprend ce qui se passe et une forme de désagrément nauséeux les saisit tandis qu’une personne indéterminée embrasse la jeune fille au manteau rouge expliquant en quelques mots être de la famille d’un des candidats victorieux et se réjouissant de sa victoire posthume dont les bénéfices lui permettront de s’inscrire à une académie de cinéma de l’Etat voisin.

 

Les trois amis s’écartent avec effroi, peut-être même dégout, et marchent le long de la rive vers l’aval.

 

Ils souhaitent s’éloigner du bruit, des tourments et dérèglements d’une société dont la normalité ne correspond d’évidence pas à l’image qu’ils s’en faisaient. Le miroir de médiocrité réjouissante qu’ils s’étaient bâtis vient de se briser en mille et une facettes. Le réel n’est jamais autre chose qu’un rêve déguisé. Pour l’heure il s’agirait plutôt d’une forme de cauchemar qui n’était absolument pas anticipé. C’est ainsi que les choses sont, pour l’heure en tout cas.

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