D’une descente aux enfers dans une normalité apparente


D’une descente aux enfers dans une normalité apparente

 

Les trois humains se déplacent le long de la rivière, ou peut-être l’ont-ils quitté depuis un moment déjà, ils ne s’en sont pas rendus compte, à vrai dire cela leur est parfaitement égal et le plaisir qu’ils ont éprouvé en découvrant les chutes d’eau est depuis longtemps éteint.

 

Entre temps, ils ont découvert le monde qu’ils croyaient être imbibé, imprégné voire inondé de normalité sous un jour différent, totalement différent. Les humains qui peuplent cet endroit banal s’il en est ne sont pas leurs frères ou sœurs, ou alors eu ne se reconnaissent pas comme leurs frères ou sœurs, il y a un univers entre ce qu’ils voient et ce que eux pensent être.

 

Après les turpitudes de la veille, ils se sont enfoncés plus avant dans ce pays perdu et après avoir dormi à la belle étoile dans un jardin abandonné ils ont longé des kilomètres durant une immense propriété entourée de murs de bétons très haut, peut-être 5 mètres 33, peut-être un peu moins, avant d’aboutir à une entrée où des gardes-chiourmes les ont plaqués contre le sol et leur ont enjoint de se taire, ne plus bouger, écarter les jambes, les bras et enfoncer la tête dans l’herbe. Ils n’ont guère eu le choix et ont obtempéré.

 

Peu après, une série d’humains autoproclamés ‘superviseurs externes’ sont arrivés, ont palpé les corps des deux femmes, ont indiqué à leurs subordonnés qu’elles pouvaient passer puis ont frappé de coup de bottes l’homme qui tenait dans ses mains des objets hétéroclites provenant de la carriole qu’il continue à charrier derrière lui envers et contre tout. Les deux femmes leur ont hurlé d’arrêter cette violence sans fondement mais cela n’a pas servi à grand-chose si ce n’est redoubler les coups.

 

Quatre ou cinq superviseurs se sont ainsi amusés à frapper tant et plus l’humain recroquevillé à terre et sans arme. Les rires ont fusé et un des gardes s’est joint au jeu, a sorti son arme et l’a enfoncée dans la joue droite de l’homme après avoir vidé en partie le barillet.

 

Il a dit ‘5000 dollars s’il meurt sur le coup, 3000 s’il n’est que blessé et rien s’il en réchappe’. Les autres n’ont pas agréé, ont négocié et finalement l’accord s’est fait atour de 3000 dollars pour une mort immédiate, 1500 pour une mort différée mais 500 dollars pour  eux s’il en réchappait. Heureusement, aucune balle n’était engagée dans le barillet lorsque le garde a tiré et l’humain déconfit, les yeux exorbités, l’âme en chamade et le cœur à l’unisson a survécu. Les deux femmes se sont précipitées sur lui, l’ont entouré affectueusement de leurs bras sous les rires de la plupart des superviseurs et gardes, si ce n’est celui qui venait de perdre une somme d’argent.

 

Puis, un homme endimanché, portant beau un costume trop étriqué pour lui avec un sigle doré sur le plastron est intervenu, s’est adressé aux jeunes femmes et leur a prié de le suivre puis désignant l’homme allongé et tremblant comme s’il s’agissait d’une vieille chose, d’une serpillère ou un torchon sale, a précisé qu’il pouvait les suivre à condition de conserver sa place dans l’ordre hiérarchique habituel.

 

Un peu plus tard, au pied d’un escalier menant au parvis d’une grande demeure il a indiqué aux jeunes femmes que l’orgie débuterait un peu plus tard et qu’elles pouvaient en attendant si elles le souhaitaient faire connaissance avec les invités en leur demandant de bien vouloir se contenter d’approcher des visiteurs de catégorie 3 à 9, les deux premières étant réservées, les suivantes hors-jeu.

 

Lorsque Maria et la jeune fille au manteau rouge ont émis le souhait de quitter les lieux, l’homme a haussé les épaules et a précisé qu’elles pouvaient faire ce qu’elles souhaitaient mais qu’après tout quitte à se faire violer autant le faire pour de l’argent au sein d’une communauté d’hommes et femmes de niveau 3 à 9 plutôt que contre violence de la part des individus d’au-delà de la douzième catégorie qui les attendaient au dehors. Les femmes n’ont pas réagi, accablées par les circonstances, la veulerie de cette société, l’absence totale de toute forme de sentiment dans un monde arrogant répondant uniquement à des valeurs primitives de sexe, argent, violence ou pouvoir brutal.

 

A l’intérieur de la demeure, elles ont découvert des pièces majestueuses et pompeuses, meublées de manière parfaitement kitsch, des lustres dorés, des miroirs immenses sur tous les murs encadrés de plaques d’or, de tableaux hyperréalistes figurant des scènes totalement ridicules que l’on trouverait peut-être dans un lupanar de mauvais goût, à côté d’autres toiles représentant des corps déchirés, brutalisés, violentés, torturés par des êtres grands et habillés façon cocktail chez le ou la Ministre. Curieusement , des graphiques et des tableaux bourrés de chiffres étaient intercalés avec courbes et légendes à l’appui décrivant l’état de la fortune de Jim Steyner Jr, le nombre d’ouvriers perdus sur ses chantiers et les bénéfices retirés de la revente de leurs organes, les bénéfices obtenus par la cession permanente ou temporaire de trois de ses épouses et sept de ses maitresses, les frais d’entretien de ses demeures, leur nombre et les catégories de véhicules utilisés, le nombre d’accident provoqués par lui avec victimes à l’appui et ceux subis avec les jours d’hospitalisation, le nombre de jeux télévisés développés par ses sociétés et en corrélation les spectateurs et participants volontaires ou non avec l’évolution du nombre de victimes directes et indirectes, les bonus reversés en bakchichs divers aux membres de sa famille, ses proches, les familiers de ses orgies, ses participations aux différentes guerres virtuelles menées depuis les écrans de ses ordinateurs avec nombre de victimes réelles en pointillés.

 

Toute une société en étalage, avec ses excès et son caractère répulsif.

 

Entre ces étranges tableaux, des humains, hommes, femmes et enfants, déguisés en costumes bien repassés avec sigles sur plastron, des signes brodés de couleur avec chiffre à l’appui dont les deux femmes ont finalement compris qu’il s’agissait du rang social de celui ou celle qui le portait. Des gens souriant, au regard naïf, presque niais, portant le visage haut et parlant sans véritable attente de quelque réaction que ce soit, des monologues répondant à d’autres monologues, chaque mot frappé du sceau de la suffisance, les catégories supérieures parlant en premier et n’écoutant pas les propos presque serviles des catégories inférieures, étant entendu que le supérieur du moment se transformait en inférieur dans la conversation suivante ou vice-versa, les propos marqués par des affirmations sans grand intérêt, essentiellement des assertions se référant (i) à des sommes d’argent, (ii) des propriétés, (iii) des participations à des jeux particuliers, (iv) l’organisation d’orgies diverses, (v) la mise sur pied d’un ou plusieurs trafics originaux, et (vi) les formes de violence ou torture infligées à des victimes choisies au hasard dans les catégories inférieures, et (vii) l’équivalent monétaire de toute une série d’activités entreprises par l’orateur du moment, qu’il s’agisse d’un assassinat à fin thérapeutique ou non, d’un enlèvement pour viol en réunion ou non, pour obtention d’organe, exécution d’une vengeance, imposition d’une pression sociale ou morale ou par amusement, d’une prestation quelconque, un mariage, une relation professionnelle ou  amicale – pour autant que le terme amitié veuille dire quoi que ce soit dans ce monde particulier – l’achat de voix électorales, de votes parlementaires ou de décisions ministérielles.

 

A cet égard, un individu de catégorie 4 a précisé à un autre de catégorie 6 le barème des couts gouvernementaux précisant que ceux-ci étaient à la baisse étant donné la chute probable de celui-ci dans les trois à cinq mois à venir et qu’il en profitait pour acheter des droits sur la prochaine démolition d’un barrage et son remplacement par une usine de déversement de déchets toxiques en milieu quasi-urbain mais de faible catégorie.

 

Les deux femmes sont restées en état quasiment catatonique entourant l’homme affaibli qui protégeait sa dérisoire charrette. Un groupe de trois hommes et deux femmes se sont approchées d’elles et leur ont demandé leur appartenance sociale et leur coût tout en précisant les exercices particuliers auxquels ils comptaient les astreindre. Elles ont répondu qu’elles n’étaient pas intéressées mais ils n’ont pas écouté leur réponse commentant de manière ironique qu’elles étaient ‘hors catégorie’, des ‘sans étiquette’, probablement invitées par leur hôte pour ‘faire office de banquette’.

 

Un des hommes a giflé la jeune fille au manteau rouge, ‘juste pour voir si la trace laissée sur le visage serait de la même couleur que son manteau’. Les deux autres ont jeté à terre Maria pour s’assurer ‘si son regard serait aussi perçant dirigé vers le sol’.

 

C’est probablement à ce moment-là que le point de rupture a été atteint, que tout a chaviré.

 

L’homme épuisé s’est levé, a tiré de son chariot un extincteur et une machine à vapeur rondouillarde et s’est mis à frapper, frapper, frapper, frapper, sans que quiconque ne puisse l’arrêter, en gesticulant de manière mécanique, sans s’affliger de la conséquence de ses coups, sans s’arrêter une seconde.

 

Ceci a duré 4 minutes et 33 secondes.

 

Lorsque le silence s’est fait, les hurlements éteints, les cris perdus, les fuites achevées, ne restaient plus dans la demeure que les deux femmes effrayées mais soulagées, l’homme et ses armes et un autre ayant fait irruption et qui les applaudissait, probablement Jim Steyner Jr., indiquant ne jamais avoir vu un spectacle d’une telle esthétique.

 

Aux murs, les toiles de toutes natures étaient tachetées de fines larmes rouges.

 

Les trois humains ont repris le cours de leur marche.

§747 - Copy

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s