Du conflit des religions dans un monde dénué de sens


Du conflit des religions dans un monde dénué de sens

 

Les trois humains interrompent leur marche.

 

Ils sont parvenus au seuil d’un gigantesque parvis, une place immense, en dalles blanches et noir façon Vermeer éclaboussées de soleil et inondée de perles de pluie projetées par les chutes du Niagara omniprésentes quoique invisibles en cet endroit particulier.

 

Des grappes humaines évoluent telles des colonies de fourmis, défilent avec panneaux à la main, cris en primes, haranguent des foules absentes, se défient les unes les autres par slogans interposés. Des chants impromptus surgissent par intermittences des bouches en cœur et des regards flous contemplant le ciel pour l’heure dégagé, des larmes de bonheur, d’ingénuité, de soumission, ou de contrition imbibant leurs paupières puis se fanent et sont remplacés par d’autres semblables en apparence mais probablement différents pour les connaisseurs, amateurs ou spécialistes.

 

Les trois humains ne sont ni l’un ni l’autre. Ils regardent ces marées humaines qui se rencontrent à peine mais lorsqu’elles le font se chamaillent verbalement avant de se ruer de coups et de s’arracher les vêtements, se mêler les uns avec ou dans les autres et finalement se broyer les membres, se crever les yeux ou s’arracher les membres externes puis jeter le tout vers le ciel en criant ‘rédemption, rédemption, rédemption’. La violence constitue la colonne vertébrale de cette société extrême.

 

Les trois humains essaient de progresser dans leur longue fuite en empruntant la voie la moins visible, la plus étroite, coincée entre quelques rangées d’arbre brûlés, le parvis et le torrent mais la vigueur des assauts des assaillants et assaillis est telle qu’ils doivent à plusieurs reprises s’arrêter, se cacher derrière des troncs salutaires puis reprendre leur course maintenant rapide. Ils ne cherchent pas à savoir ce que cette violence cache. L’homme qui hier est parvenu à extirper ses deux amies des griffes d’individus particulièrement pervers marche en tirant sa charrette dérisoire tout en tenant dans ses bras un bout d’extincteur, prêt à intervenir si les circonstances l’exigent. Son regard a retrouvé un peu de sa profondeur et ses gestes ont l’air un peu moins empruntés et lents qu’il y a peu. Les deux femmes conservent leur allure mais parlent moins ensemble. L’épisode de la veille les a marquées et elles ne souhaitent pas se retrouver en pareille situation. Leur démarche est cependant ferme et droite, ne semblant pas affectée en profondeur par les délires d’un monde sujets aux débordements les plus extrêmes.

 

Ils marchent sans ostentation, par à-coup presque, cherchant du regard les obstacles ou dangers éventuels et d’évidence souhaitent dépasser le parvis aussi rapidement que possible. Cependant, trois enfants habillés de pulls vert et jaune les aperçoivent et courent vers eux. Ils ont peut-être 7 ou 8 ans. Leurs visages sont naïfs et rondouillards, éclaboussés d’un sourire mielleux et brillant, des étoiles lustrant leurs dents blanches. Le panneau que le petit garçon tient fermement dans sa petite main indique : Payez moins, Priez plus, le salut est assuré à moindre coût chez les Parnassiens Sublimes et Divins (PSD – ccp No.33-333-33-333). Une petite fille, la plus jeune des deux, se présente, Marie Divine et Mélancolique, et leur indique que le salut est à leur portée, que les trois dieux majeurs, Jésus Mineur – le Messie renouvelé, Moïse Abraham Junior – le Gentilhomme, et Abdallah Mohammed III – le Retrouvé, ont choisi les Parnassiens Sublimes et Divins entre toutes les confréries et les ont inondés d’argent, bonheur et sexe pour le restant des temps à venir, jusqu’à l’apocalypse selon Saint-Justin. L’autre jeune fille opine du chef et répète certains mots en les psalmodiant : Jésus Mineur, Moïse Abraham Junior, Abdallah Mohammed III, Parnassiens Sublimes et Divins… Le petit garçon sourie humblement et prend la main de la jeune femme au manteau rouge tout en conservant son panneau dérisoire dans sa main droite.

 

Les trois humains les remercie et s’éloigne juste à temps pour ne pas être mêlés à une bagarre à venir entre ce petit groupe d’enfants et un autre de vieillards représentant les Frères et Sœurs des Justes Contrées Célestes qui se précipitent à leur rencontre en hurlant des slogans effrayants, mort à l’enfance, mort à la jeunesse, tuez-les tous car ils représentent la mort à venir, la décadence de l’humanité, les valeurs perdues, la fuite et la peur, mort à l’enfance, mort à la jeunesse. D’autres adultes surgissent, probablement les tuteurs et tutrices des trois jeunes gens et tirent à bout portant utilisant une sorte d’arbalète métallique.

 

Les trois humains se précipitent vers le bout de l’allée que maintenant ils distinguent mais trois jeunes femmes habillées de jupes blanches et transparentes, le torse nu et des fleurs roses dans les cheveux les attendent. Elles ne portent pas de panneaux, ne crient pas, ne disent rien du tout d’ailleurs, se tiennent la main et regardent vers le sol. Lorsque les trois humains les rejoignent, elles se mettent en ligne et leur tendent une feuille de papier blanche sur laquelle est écrit : nous sommes les vierges de talents, nous vouons notre vie au silence des sept dieux et déesses, des douze vierges écartelées, des onze moines éventrés, et des soixante-quatre représentants des castes mineures dévoués corps et âmes à la paix du monde. Remettez-nous votre cœur et votre âme en héritage et nous vous les rendrons au centuple. Confiez-nous votre foi et nous vous la ferons prospérer, 25% par an au minimum, auprès de la cour des comptes et calculs divers et mélodieux, pour les siècles à venir en l’attente de la paix sublime et ultime. Laissez-nous vos corps en dotation et nous utiliserons les bénéfices qu’ils procureront à l’avènement de la paix, du bonheur et de la joie ultime pour nos sept dieux et dieux et déesses, des douze vierges écartelées, des onze moines éventrés, et des soixante-quatre représentants des castes mineures dévoués corps et âmes à la paix du monde.

 

Maria au regard dont l’intensité n’a jamais failli les bouscule et tire derrière elle sa compagne et son compagnon. Elle ressent la présence d’une foule qui grouille et gronde et s’affermit tout en s’assaillant les uns les autres. Les risques sont grands qu’ils ne deviennent à nouveau les proies d’individus sans scrupule. Les trois humains courent et voient dorénavant un parking immense s’ouvrant peu après le dernier arbre et le dernier coin noir et blanc du parvis.

 

Un individu haut et aux cheveux bleus leur barre la route sans le vouloir, il est debout sur une valise blanche posée de travers, porte une toge à la romaine blanche, ses cheveux sont rasés, et un tatouage noir indique que dieu est mort mais les saints de retour, il exulte, saute sur sa pauvre valise qui n’en demande pas tant, et s’exclame de manière brouillonne, confuse et tourbillonnante : chez les Cœurs de Ciel, les dieux ont abandonnés le monde mais les Saints et Prophètes ont survécu au cours des âges ; il en existe dorénavant deux mille cinq cent trois, chaque jour de nouveaux surgissent ; pour la somme de 2345 dollars ou l’équivalent en organes humains ou nuits de sacrifice il est possible de donner son nom et son image à un Saint renouvelé et assagi ; il n’y aura pas d’apocalypse avant la naissance du dix millième Saint ; et la paix est sur la terre et dans les corps à défaut des âmes.

 

Marie se précipite sur lui et de façon peu orthodoxe le bouscule et le fait tomber à terre. Derrière elle, les dizaines de pèlerins d’églises diverses qui les poursuivaient se réjouissent et se jettent sur l’homme à terre et le gifle, le frappent avec des barres de fer ou des bâtons, le griffent, lui crachent dessus tout en revendiquant la primauté de leur église, croyance ou dogme, mais bientôt chacun réalisant être d’une autre chapelle que son voisin, la mêlée devient générale.

 

Restent trois humains essoufflés, soulagés d’avoir enfin dépassé le parvis des soupirs et de pouvoir déambuler presque tranquillement au milieu d’un parking noir d’ébène au pied d’un énorme cube blanc occupant tout l’horizon disponible.

 

Ils s’arrêtent et contemplent la scène, ils sont interdits, épuisés, ahuris…

§2107

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