2010/2011: LA LONGUE ET LENTE ERRANCE D’UN GROUPE D’AMIS IMPROBABLES


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lalongueCeci n’est pas un roman. Ou peut-être en est-ce un et je ne m’en suis pas rendu compte. Après tout, ceci importe peu.

L’expérience a été très enrichissante, fort surprenante. J’ai débuté un blog à un moment ou un autre de la noble et sainte année 2011, à un moment donné où je me suis rendu compte avoir perdu deux de mes ouvrages, pas une grande perte pour l’humanité mais un triste constat pour l’invétéré scribouilleur que je suis. J’ai alors placé sur mon site mes différents textes, ai édité quelques-uns d’entre eux moi-même puis des maisons d’édition ont suivi. Je me suis ensuite pris au jeu du direct ‘bloggien’ et ai commencé à écrire des lignes sans intérêt particulier. J’aurais pu m’arrêter là et la chose n’aurait jamais aboutie.

Mais, la discipline est venue, elle était nécessaire. Puis le narrateur a pris le dessus, comme d’habitude, et il s’est aventuré dans un monde que je ne connaissais pas vraiment. Les choses ont évolué, des amis improbables l’ont rejoint, des réalités se sont succédées dans lesquelles les chaos et soubresauts du nôtre éveillaient quelques échos légers et anachroniques. Tout cela a dérivé lentement et sans que l’auteur que je prétends être n’ait pu intervenir de manière directe et incisive.

Non ! Loin de là.

Je me suis pris au jeu, j’ai laissé le narrateur se débrouiller avec son grille-pain, son autruche volante, sa Maria au regard si profond qu’il s’est en permanence noyé dedans, et tant d’autres personnages parfois chaleureux, souvent dépressifs, quelques fois répulsifs.

Une page et demie par jour, chaque soir, autant que faire se peut. Ma discipline, mon écumoire de cervelle à moi, cette implacable logique qui permet de triturer les bas-fonds de mon cerveau agonisant et lui extraire des jus de littérature, ou ce qui en fait office. Et des mois d’errance ont suivi, dictant leur prose et assenant leur logique. Nuit après nuit. Heure après heure.

Une finalité s’est dessinée et ce qui devait être une succession de chronique sans véritable début et sans fin évidente, s’est transformée en périlleux exercice d’écriture sans filet avec à terme, une sorte de début, un prologue indispensable pour cadrer les personnages et cerner la logique de l’aventure, trois parties de tailles inégales encadrant des réalités multiples et diverses, et une postface indispensable pour ramener mes chers personnages à bon port et leur permettre de reprendre pied avec une réalité qui, me semble-t-il n’est guère moins déroutante que celle que nous vivons au jour le jour dans un monde qui s’éclipse sournoisement et nous laisse seuls avec nos démons et pour ce qui me concerne cet affreux sentiment d’impuissance.

Puisse ce livre, je ne trouve pas d’autres mots pour le décrire, servir à quelque chose. J’en doute un peu, je l’avoue. Mais si l’un ou l’autre des lecteurs ou lectrices potentiels devait y trouver une nourriture à sa nécessaire exaspération, je crois que cela me ferait sourire dans mon désarroi. J’aurais accompli quelque chose, contribué à un dessein qui peut-être se forme quelque part là où on ne le voit pas encore.

L’écriture est un oxygène pour l’auteur qui cherche un dessein à ce qui n’en a probablement pas.

L’art est le cœur de ce qui autrement ne serait que robotique.

Les lecteurs et lectrices sont les ultimes yeux d’un monde qui cherche désespérément à s’aveugler pour mieux disparaître.

Je vous laisse ceci pour votre amusement car, après tout, ces chroniques se voulaient plaisantes voire même comiques et il me semble qu’en dépit des traits forcément rudes et souvent difficiles, c’était nécessaire convenons-en, ces traits n’en sont pas absents, loin s’en faut.

Ceci n’est pas un roman. Ou peut-être en est-ce un et je ne m’en suis pas rendu compte. Après tout, ceci importe peu.

Merci.

CHRONIQUES 2010-2011

LA LONGUE ET LENTE ERRANCE D’UN GROUPE D’AMIS IMPROBABLES

Chapitre 18

D’une douce errance parmi des gens forts gentils mais effrayés…

Nous avons enfin quitté ce pays de pacotille avec ses paysages artificiels.

Tout s’est effondré, une implosion lente et heureusement sans dommages physiques, quant à savoir ce qui se cachait derrière tout cela, je n’en sais rien et, après tout, je dois admettre que je m’en fiche un peu. J’éprouvais un certain malaise, quelque chose d’insidieux difficilement descriptible, lorsque les enfants qui précédaient notre marche se sont mis à disparaître les uns après les autres mais après la fin de ce monde en trompe-l’œil au milieu de ce qui devait être un studio de grande taille je m’en suis moins préoccupé.

Dorénavant, nous errons au milieu d’un décor sommes toute bien plus proche de celui que nous avons quitté voici des lustres, quelques années lumières assurément, lorsque nous nous somme aventurés vers Copenhague puis Vienne.

Dans un premier temps, nous avons quitté cette zone de studios puis nous sommes déplacés au milieu d’un paysage urbanisé, une banlieue résidentielle avec de nombreux pavillons, des voitures très grandes et pour certaines brillantes pour d’autres moins, des croisements aux feux rouges bien alignés et visibles, des semi centres commerciaux avec quelques commerces de proximité, des individus visiblement humains promenant d’autres humains plus jeunes ou des animaux versions chiens ou chats domestiques, laisses en mains et jolis petits sacs bleus en plastiques pour récupérer les déchets, je veux dire ceux des chiens pas ceux des jeunes humains qui sont sensés, eux, se soulager de manière moins ostentatoire.

Nous avons croisé des vieilles personnes assises sur des bancs près d’un parc aux arbres naturellement centenaires qui nous ont regardé, les personnes pas les arbres, avec des yeux surpris, angoissés voire même effrayés.

A un croisement de routes, traversant une sorte de passage piéton un cycliste a démarré précipitamment en apercevant le Yéti anarchiste et les pingouins amateurs de Piero della Francesca qui le dévisageaient avec une émergence de rancœur pingouinesque relativement regrettable mais malheureusement fréquente ces temps-ci.

Un livreur de canapés et fauteuils en cuir de qualité s’est calfeutré dans sa cabine de conduite en nous voyant arriver et ses yeux exorbités ont suivi notre démarche dans la glace du rétroviseur.

Une dame enceinte qui promenait deux enfants et demi aux abords d’une ligne de magasins entourant une banque et une poste a récupéré promptement sa progéniture et a placé sa main, droite je pense, sur les yeux du bambin le moins âgé pour éviter que son regard ne croise celui de l’extincteur fort sage ou du grille-pain existentialiste.

Quatre jeunes adultes ou vieux adolescents, de sexe masculin pour trois d’entre eux, féminin pour la quatrième, ont interrompu leur conversation qui portait, me semble-t-il, sur le dernier match de badminton gagné par les Red Stars de Rieux-en-Chaussettes contre les Poitveins Franc-bourgeois de Moulins la Breneche, lorsque nous nous sommes approchés. Les regards de chacun d’entre eux étaient fixés sur celui de son voisin de gauche dans une étrange valse improvisée, probablement provoquée par le souhait de ne pas se poser sur les nôtres.

Maria au regard si profond que je m’y aventure avec une forme de plaisir teintée d’appréhension, a perçu cette gêne qui ne faisait que s’accroître et s’est approchée du petit groupe. Elle les a interpellés avec le plus aimable des sourires et la plus douce des voix leur demandant s’ils pouvaient nous indiquer un hôtel à proximité. La jeune femme du groupe a tendu sa main droite vers la gauche en balbutiant des mots sans signification particulière, des onomatopées ou des sons incongrus, je ne sais pas. L’un des garçons a ajouté quelque chose mais peu après la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne a fait remarquer que selon elle il s’agissait d’un éternuement ce à quoi l’extincteur s’est opposé arguant d’une plus évidente proximité avec une quinte de toux intempestive provoquée par un résidu de laryngite ou une stupeur sans tuméfaction. L’importance de ce détail est certainement ténue. Les deux autres jeunes gens n’ont rien dit et se sont contentés de regarder leurs souliers dont la marque m’était inconnue, un L barré de deux traits avec une tête de renard ou de lynx autour.

Un peu plus loin nous avons croisé un gendarme habillé de ses plus beaux atours avec chapeau haut de forme et queue de pie sur plastron à barrettes de légionnaire mais je ne peux vous en dire plus car il s’est mis à courir très rapidement en nous voyant. Dissertant sur cette rencontre la jeune fille au foulard rouge a abondé dans mon sens lorsque j’ai précisé qu’il devait s’agir d’un gendarme en raison des barrettes et de la démarche caractéristique de ces individus particuliers mais ceci n’a pas été agréé par les pingouins qui ont insisté sur l’hypothèse de l’appartenance de cet individu au corps des botanistes urbains.

Ceci aurait pu durer un certain temps si l’autruche volante, flottante et trébuchante ne s’était mise à s’ébrouer violemment en triturant sa tête de gauche à droite puis au centre, tout en chantant un sonnet étrange, sans signification évidente qui disait à peu près ceci : la flaque d’eau grossit, les oies blanches volent, le peuple peuple, la soie lisse glisse lentement, les cheveux bouclés sont d’or mais sans ours, tout cela vit tandis qu’à Saint-Pétersbourg il n’y a toujours pas d’amour.

Nous n’avons rien dit et avons repris notre errance qui a finalement abouti à un bâtiment au toit rouge et à la porte de même couleur, un peu délavée peut-être, au-dessus de laquelle un panneau indiquait Maison d’Hôtes endroit où nous nous trouvons à présent.

Après d’intenses négociations avec trois individus successifs dont la capacité à nous parler sans s’évanouir s’est avérée très limitée nous avons obtenu la possibilité de réserver trois chambres pour cette nuit, au premier étage, face à la cour arrière, au parc Largechamps et au cimetière Dofirst.

A gauche de l’entrée s’ouvre une porte donnant sur un salon salle à manger meublée de tables permettant d’accueillir les hôtes de ce lieu, mais pas nous car lesdits individus nous ont assuré qu’ils n’avaient pas été livré en grenouilles et crevettes et ne pourraient donc assurer les dîners, petits déjeuners et déjeuners des trois jours à venir, tandis qu’à droite un petit escalier se promène de manière assez élégante. C’est celui-ci que nous emprunterons tout à l’heure.

Pour le moment, je laisse Maria et la jeune fille aux cheveux roux discuter des termes de notre séjour pendant que je lis un journal s’intitulant La boite de Pandore. C’est à cela que je m’attelle maintenant vous laissant à vos occupations de ce jour.

Des difficultés d’interpréter la normalité ou la banalité…

Nous nous sommes installés autour d’une table dans une salle d’un restaurant vide de tout occupant.

Nous avions trouvé cet endroit en lieu et place de la maison d’hôte dans laquelle nous séjournons, celle-ci ayant refusé de nous proposer le couvert, le gîte oui, le couvert non, pourquoi ? Probablement parce qu’il est plus aisé, si on n’a pas d’autre choix, d’accepter de loger des personnes indésirables que de les nourrir, puisque dans ce dernier cas le risque de rencontres avec d’autres personnes est plus important.

Le tissus urbain dans lequel nous sommes actuellement perdu est assez anonyme et d’apparence normale.

Pas de situation surréaliste, pas d’incongruité particulière, les gens qui y vivent semblent similaires à toutes celles et tous ceux que l’on pourrait croiser dans n’importe quel endroit du monde, à Copenhague, Vienne, Bangkok ou autre, des gens qui parlent, d’autres qui fuient, certains qui s’amusent d’autres qui dialoguent avec eux-mêmes dans un cœur en chagrin.

Le restaurant que nous avons trouvé se trouve au bout d’une large avenue bordée de bâtiments, rénovés pour la plupart, dont les rez-de-chaussée sont occupés par des commerces divers, des garages automobiles ou des services soi-disant publics et les étages par des officines d’avocats, de notaires ou de prestataires de service de différentes natures voire des appartements.

Nous avons pénétré dans un endroit vivant et à l’atmosphère conviviale marquée par un brouhaha chaleureux qui, malheureusement, s’est très rapidement transformé en silence monacal puis à nouveau brouhaha mais à tendance amère. Il aura suffi de quelques minutes seulement, le temps nécessaires pour nous installer autour de la table ronde dans la deuxième salle, pour que tous les autres clients puissent quitter les lieux, sans bruit ni désordre, une fuite disciplinée et bien organisée.

Le personnel lui-même s’est rapidement réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire un homme d’une cinquantaine d’année et une femme bien plus jeune que lui.

Maria au regard si profond que je m’y perds régulièrement a indiqué à la deuxième nommée ce que nous consommerions et lui a demandé si d’aventure par quelque mouvement ou propos inapproprié nous avions effrayé les usagers de ce lieu. La jeune femme n’a pas répondu et s’est contentée de sourire nerveusement avant de se réfugier dans la cuisine et passer la commande à voix basse à des interlocuteurs invisibles. Maria a réitéré sa question à l’homme d’âge mûr mais celui-ci s’est contenté de fixer le mur sur lequel était suspendu une luge, des skis, des voitures en métal, des rouets, une table d’école, une machine à coudre des années cinquante, un banc public, un banc privé, des patins à glace, une balle de football, une paire d’avirons, des maquettes de voilier en bois tendre, des lampes à pied, et des casseroles en cuivre.

Maria a alors suggéré de poursuivre notre conversation sans nous occuper davantage des autres habitants de ces lieux puisque d’évidence nos questions les gênaient.

La machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes a indiqué que d’une part elle nous avait compris et d’autre part elle avait compris les habitants de ces lieux, ce qui entre nous soit dit ne revêtait pas une importance fondamentale mais semblait lui faire plaisir. Ce qui gêne ces gens a-t-elle commenté par la suite ce n’est pas tant notre physionomie qui est finalement assez anodine et anonyme mais notre manière d’être. Nous marchons tandis que la plupart des gens se déplacent d’évidence en voiture. Nous sommes visiblement en grande conversation la plupart du temps, nous regardons les objets et les vivants comme si nous les voyions pour la première fois, nous nous étonnons de tout et de rien, nous ne savons pas où aller, tout cela doit les perturber.

Je ne sais pas si elle avait raison mais j’en doute.

N’importe quel étranger se comporterait de la même manière et j’imagine que ceci ne devrait pas provoquer cette consternation teintée d’angoisse assez vive. L’incohérence de notre comportement ou la difficulté pour les autochtones de le concevoir et l’interpréter clairement devrait en tout état de cause les amener à nous regarder ou nous aborder avec dédain ou une certaine forme de superbe.

Tel n’est pas le cas. Il doit y avoir dans notre groupe un ou une particularité qui les surprend de telle manière qu’ils, je veux dire les habitants de ces lieux, éprouvent une peur frôlant les limites inférieures de la panique.

Ceci est très perturbant, je dois l’admettre.

J’ai rarement fait peur à qui que ce soit et se retrouver dans la peau d’un tel individu induit en moi une forme bizarre de mal-être. Maria qui a ressenti mon appréhension avant même que je ne l’explicite a souligné que le problème n’est pas tant notre comportement que le leur. Dans une société de ce type il est évident que nous devrions être rejetés, voire ostracisés, jusqu’à ce que l’on nous connaisse un peu mieux et finisse par nous accepter tels que nous sommes. Le fait qu’il y ait parmi nous des vivants non-humains pourrait les effrayer ou les déranger peut-être mais pas les terroriser. Il doit donc y avoir autre chose derrière tout cela. Mais, ne vous inquiétez pas outre mesure, il y a forcément une raison justifiant tout ceci et elle deviendra claire très rapidement… Par ailleurs, nous ne savons pas où nous sommes ce qui n’aide pas forcément, n’est-ce-pas ?

Les pingouins amateurs de Piero della Francesca ont immédiatement réagi en soulignant que eux savons où nous n’étions pas, à savoir Arezzo, puisque par définition la ville d’Arezzo ne pouvait être que chaleureuse, ouverte d’esprit et humaniste, ce qui n’était pas le cas ici.

L’extincteur fort sage s’est interrogé sur le point de savoir si nous n’étions pas revenus à Vienne tandis que le grille-pain existentialiste solidement accroché sur mon épaule droite a suggéré d’aller dans une librairie aussi rapidement que possible pour acheter les œuvres complètes de Kierkegaard ce qui nous permettrait, selon lui, d’y voir plus clair.

De mon côté, j’ai murmuré à la jeune fille au foulard rouge qui se trouve sur ma droite – ce qui m’oblige à me contorsionner pour pouvoir la regarder tandis que je lui parle sans avoir à bouger le grille-pain de sa position allongée – que nous devrions observer avec attention le personnel du restaurant, en fait l’homme et la femme mentionnés précédemment, et déterminer sur qui leurs regards se porte et sur qui ils ne se portent pas tout en notant les caractéristiques desdits regards.

Maria qui m’a entendu a trouvé cette idée excellente et nous sommes tous prêts à observer les regards du personnel de ce lieu, ce qui pourrait peut-être les gêner d’avantage, quoi que… A demain.

D’une invitation que l’on ne peut refuser et des portes qui se ferment

Nous nous trouvons dans la salle arrière d’un restaurant. Nous y sommes depuis plus de 24 heures.

Les portes sont fermées de l’extérieur et il n’y a pas de fenêtres ou ouvertures secondaires… Une porte battante à l’arrière et une double porte permettant de passer du bar au restaurant et vice versa à l’avant… Les deux sont fermées ou bloquées… Nous palabrions sur les raisons motivant ou générant la frayeur qui semblait s’emparer des habitants de cette partie du monde en nous voyant mais nulle explication n’emportait l’adhésion de tous les membres de notre groupe. Nous avions finalement décidé d’examiner avec attention les regards des personnes passant à notre proximité pour identifier quelle était la source de leur difficulté mais nous n’avons pu mettre en place cette politique puisque le couple qui nous servait s’est soudainement enfui non sans avoir au préalable bloqué lesdites portes.

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca ont du coup jeté dans un mouvement synchronisé très élégant leurs assiettes de sardines et anchois à l’eau de vie de prune dans la direction supposée de nos adversaires mais ceci n’a servi à rien si ce n’est d’enduire les murs d’un fort peu ragoutant lustre collant.

Le Yéti anarchiste a bien tenté de délicatement enfoncer la porte mais de l’autre côté les restaurateurs avaient coincé un meuble lourd et encombrant devant la porte double. La porte arrière étant métallique et d’évidence elle aussi bloquée par quelque chose de volumineux, Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent a suggéré à notre ami Yétinien de ne pas risquer de se déboiter ou disloquer l’omoplate pour rien.

Les plafonniers se sont éteints peu après et nous ne bénéficions plus que d’un éclairage tout à fait indirect, celui provenant de deux vasistas encastrés derrières des barreaux en fer forgés.

Nous sommes restés coi pendant quelques minutes, la surprise je pense, avant de héler les personnes de l’autre côté et leur enjoindre de nous délivrer ou à tout le moins de nous expliquer quelles étaient leurs préoccupations.

La réponse masculine que nous avons entendue comme solde de tout compte disait à peu près ceci : vos gueules ! C’est honteux de nous harceler de cette manière, de se conduire ainsi, de se moquer de nous, après tout ce qui s’est passé, abominable ! Vous êtes vraiment des chiens.

Puis le silence s’est fait, insidieux silence, comme une couverture de bohême, lourde et rêche, nous laissant dans une sombre expectative.

La jeune femme au foulard rouge a indiqué que les jours se suivaient et finissaient par se ressembler, dans la mesure où nous terminons immanquablement enfermés ou isolés quelque part, un endroit dont nous ne sortons que par la grâce d’évènements inconcevables, irrationnels ou parfois ridicules. Alors, je suppose qu’il nous reste à attendre qu’un petit homme vert, une girafe à petit cou et moustaches vertes habillée d’un pyjama rose, ou un vieil homme fumant une pipe et lisant Shakespeare en danois, sortis de la bouche d’aération au-dessus du vaisselier ne viennent nous sauver. Nous ne nous étonnons plus de rien, n’est-ce pas ? Laissons-nous porter par ce courant qui vient des profondeurs de nos âmes.

Elle s’est tue. Les autres ont souri et l’extincteur a proposé de jouer aux cartes ce qui a été agréé par les pingouins et l’autruche volante, flottante et trébuchante. Je ne suis pas intervenu dans cette conversation puisque mes interrogations étaient vouées à l’échec.

Autour de moi la pièce est plongée dans une douce et rassurante pénombre. J’ai marché tranquillement entre les tables et ai longé les murs et les meubles de décoration avec une petite bougie d’appoint, utilisée j’imagine lorsque l’électricité vient à manquer, cherchant des bribes d’information. Près d’un meuble d’appoint j’ai trouvé quelques feuillets et magazines qui ont attiré mon attention.

Cependant, je n’ai guère obtenu d’informations majeures si ce n’est peut-être que les menus sont rédigés en caractères gothiques, que le plat du jour de vendredi, (quel jour sommes-nous ? je l’ignore) était un flan de pommes de terre au yaourt, à la courge et au thon vert des prés, que le journal local s’intitule ‘Nouvelles d’ici et de là’, que son rédacteur en chef est un certain Joseph Dumoulin d’Avent, que la principale distraction des gens d’ici et de là est le saut à l’élastique depuis le clocher du village voisin, que le prochain concours de lancer de chaussures aurait lieu, ou a eu lieu, le 25 ventôse de l’an 77, que les dés étaient pipés chez ceux de là mais intacts chez ceux d’ici et que la chatte de Miloin le Bas était perdue.

Maria m’a rejoint dans mes recherches fastidieuses et a ri de mon misérable inventaire m’encourageant à persévérer, une de tes plus grandes qualités, il faut bien l’admettre, avant d’ajouter mais peut-être, pour un soir, pourrais-tu me tenir compagnie.

Comment pourrais-je ne pas acquiescer à pareille invitation ? A demain.

D’une intrusion remarquable et d’une double arrestation remarquée

Nous étions enfermés dans une salle de restaurant au milieu d’une ville pavillonnaire, à la merci d’habitants effarouchés par notre présence, mais nous ne savions pas pourquoi il en était ainsi, nous ne parvenions pas à saisir ce qui se cachait derrière cette hostilité très visible.

Mes amis ne semblaient guère concernés par cet état de fait persuadés qu’ils étaient qu’une solution tomberait du ciel incessamment, comme cela avait été le cas depuis le début de notre errance. J’étais le seul à manifester un trouble certain et tourner dans cette pièce tel un singe en cage, m’accrochant, visuellement s’entend, aux barreaux visibles ou invisibles de cette prison.

Dans un meuble de rangement j’avais trouvé de vieilles coupures de presse mais elles ne m’ont pas apporté grand-chose si ce n’est que le propriétaire de ce lieu avait été récompensé il y a cinq ans par la croix du mérite gustatif, la légion culinaire de catégorie 7 bxz du 10 brumaire an 313, et par un coupe de glace à la rhubarbe dans un tournoi de badminton.

J’ai ainsi tourné tel un moulin à vent attendant son Don Quichotte lorsque soudain vers 16 heures 48 les portes battantes se sont rouvertes brutalement laissant passer des agents de sécurité, au nombre de sept, étrangement déguisés d’un bas sur la tête et de moufles en laine à la main gauche – comme si nous pouvions reconnaître qui que ce soit dans cet endroit qui nous est totalement étranger, armés de lances à incendie.

Le premier d’entre eux, le seul à ne pas être déguisé mais coiffé d’un béret dit basque, s’est adressé à nous de manière très polie et je dois l’admettre respectueuse et nous a dit à peu près ceci : Je vous prie de bien vouloir excuser notre intrusion fort brusque mais les propriétaires de ces lieux nous ont averti de votre présence en leur établissement et nous ont demandé de procéder à votre évacuation au titre du livre 12 b de l’ordonnance sur le respect de l’ordre, des droits humains, des libertés et de la propriété, et de mettre en situation de restriction temporaire de mouvements les individus s’étant placés en situation d’infraction au sous-paragraphe 2 de l’article 5t de la première section de l’Annexe 8 à ladite Ordonnance. Selon mon interprétation, qui devra être confirmée par un édit gracieux du bureau des libertés, les deux individus que voici (il a tendu sa main gauche vers l’extincteur fort sage et le grille-pain existentialiste) tombent sous ces dispositions. Je comprends votre émoi et certainement votre effroi mais ceci résulte des tensions et des désagréments générés par les évènements de 5 Ventôse dernier. Je suppose qu’étant étrangers vous n’êtes pas au courant de ces derniers mais mon rôle est d’assurer un minimum de stabilité à une région autrefois délicieuse mais aujourd’hui sujette à maints bouleversements. Il est donc de ma responsabilité de procéder aux vérifications qui s’imposent. Vous pourrez rendre visite à vos amis dès la trente-cinquième minute de la treizième heure passée ce moment précis. Il est … 16 heures 49, veuillez régler vos montres je vous prie. Je vais mettre un agent de type délicat à votre disposition pour vous raccompagner à votre logement actuel. Il reviendra vous chercher au moment opportun pour vous guider au lieu où vos amis seront retenus. Les désagréments qui sont les vôtres sont regrettables et regrettés. La procédure suivra son cours selon les règles en vigueur qui sachez le sont protectrices non seulement des intérêts bien compris des victimes mais également de ceux des présupposés coupables.

Tandis qu’il s’exprimait, l’un des agents a saisi le grille-pain qui était, comme vous l’imaginez, accroché à mon épaule droite et, au moment où j’écris ceci, le soir étant déjà tombé sur ce monde incrédule, tel un œuf sur une poêle bien chaude recouverte d’une huile légèrement crépitante, je ressens encore avec un profond déchirement ses petits pieds tentant avec désespoir de demeurer blotti au creux de mon épaule.

Je n’ai pas eu le temps de réagir.

Mon regard s’est porté sur mon pauvre ami mais celui-ci était déjà bâillonné et ligoté, avec son propre fil électrique, et engouffré dans un sac portant une double croix rouge et verte.

Le livre que le grille-pain retenait en son sein depuis tant de temps est tombé à terre dans cet épisode marqué par une certaine gesticulation. Je l’ai ramassé et l’ai mis dans la poche intérieure droite de ma veste.

L’extincteur a été saisi de la même manière et lorsque le Yéti anarchiste a tenté de se porter à son secours l’aimable chef du groupe de sécurité l’en a dissuadé en indiquant qu’il n’était pas recommandé de s’insinuer dans le déroulement lisse, implacable mais juste de la justice en devenir. Les présupposés coupables auront le droit d’arguer en justice des circonstances de cette interpellation et disposeront de tous les moyens de fait et de droit pour prouver qu’ils sont innocents des chefs d’accusation dont ils sont accablés par le collège des habitants de cet endroit.

Je suis intervenu pour demander quels étaient lesdits chefs mais il n’a pas apporté d’autres précisions qu’une référence à la confidentialité de la procédure et à la nécessaire impartialité de tous les intervenants dans une procédure de ce type.

Maria au regard si profond que je m’y perds matin, midi et soir, surtout le soir, m’a interrompu et a indiqué qu’il serait probablement délicat pour un présupposé coupable de se défendre s’il n’était informé de ce dont on l’accusait et que ceci était d’autant plus valide que nous étions étrangers à ce lieu au demeurant fort sympathique.

L’agent responsable a opiné du chef et indiqué qu’il comprenait fort bien cet argument et qu’il l’étudierait avec soin.

Il nous a ensuite salué avec toute la superbe appropriée et s’est éclipsé en grandes pompes tandis que ses assistants l’ont suivi avec des cabrioles qui auraient été amusantes si les circonstances avaient été autres.

Seul un énergumène affublé d’un collant rougeâtre sur le visage est resté derrière lui et nous a raccompagnés à notre maison d’hôte.

Les passants étaient fort nombreux et d’apparence hostile. Les murmures qui sortaient de leur bouche et s’encastraient dans nos têtes étaient difficilement compréhensibles mais formait un tout assez lourd pour contrarier la limpidité de l’atmosphère.

Nous nous sommes cloitrés dans l’une des chambres qui nous est allouée et c’est d’ici que nous allons conciliabuler.

Je vous en dirai plus un peu plus tard. L’heure est solennelle et peut-être grave.

Je tape ces derniers mots en songeant à ce pauvre grille-pain qui, il y a quelques heures à peine était aimablement lové dans le creux de mon épaule…

De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation

Errer dans un monde dont on ne connaît pas les règles n’est pas une chose aisée. Tous les voyageurs vous le diront.

Il est habituel en de pareilles circonstances de lire les récits et études que l’on peut se procurer sur le monde que l’on découvre, préférablement avant de s’y aventurer. Les rencontres et découvertes sur le terrain complètent le tableau que l’on a ébauché.

Nous ne nous trouvons pas dans cette situation.

D’abord, il est difficile de lire quoi que ce soit lorsque l’on ignore le nom même du lieu où l’on se trouve projeté. Depuis des mois maintenant nous déambulons dans un monde dont nous ignorons tout des contours et aboutissants. Nous avons conjecturé au départ sur ces lieux les appelant au choix Vienne, Copenhague, Mer d’Autriche puis avons abandonné cet effort voué à l’échec. Les villes ou villages que nous découvrons, les meurtrissures dont nous témoignons, les situations chaotiques et les bouleversements qui taraudent tous ces environnements n’ont pas de noms pourtant ils représentent autant de facettes de ce monde dans lequel nous vivons toutes et tous. Il n’y a pas besoin de nommer ce qui est le commun de l’humanité, il s’agit de l’humanité, point final. Dont acte. Nous ignorons où nous nous trouvons à un moment donné ou pas, nous l’ignorerons longtemps.

Ensuite, il resterait en principe la possibilité de parler aux uns et aux autres et découvrir par la richesse des rencontres ce qui se cache sous l’épiderme de ces vies, ces humanités qui serpentent dans ces mondes qui délirent et dérivent dans des peines inimaginables. Nous avons fait de telles rencontres mais elles sont restées la plupart du temps qu’au niveau de l’effleurement des choses, des sujets et objets de ces lieux, nous sommes demeurés étrangers à ces lieux qui se contorsionnaient sous la douleur des faits et évènements. Nous n’avons fait que rapporter ce que nous voyions pour vous, pour nous, mais ceci n’a pas allégé le fardeau de celles et ceux qui subissaient et subissent toujours les vilénies de l’existence.

En de rares moments il nous est arrivé de nous insérer un peu plus profondément dans le cours des évènements, tels ces pays de poussière et sécheresse traversés par des révolutions homériques auxquels certains d’entre nous ont contribué, notamment Maria au regard si profond que je m’y suis toujours perdu, l’extincteur fort sage, le Yéti anarchiste ou la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes. La jeune fille au foulard rouge qui nous accompagne, ou plutôt qui accompagne dorénavant Maria, est la fille de la veuve qui nous hébergeait dans un de ces lieux. Mais, nous n’avons fait que passer, par lassitude ou obéissance au destin qui est le nôtre, nous sommes partis et avons poursuivi notre quête. Nos récits sont restés superficiels, nous n’avons pas pu pénétrer au-delà de la première ou deuxième couche du derme géologique de ces pays en convulsions, nous n’avons pas pu percevoir toutes les nuances des mouvements telluriques qui ont fait ce qu’ils sont, nous n’avons pas pu trouver les dix ou vingt mots qui expliqueraient ce qu’ils sont exactement, les pourquoi, comment, quoi, quand, et où. Non, nous n’y sommes pas parvenus !

Et aucune de nos rencontres ne nous a permis d’aller bien plus en avant ou en profondeur car nous sommes des taupes égocentriques perçant leurs tunnels pour leur consommation et intérêt propre. Même s’il nous a été donné de partager la vie de quelques-uns des acteurs de ces situations, nous l’avons fait sur une ligne parallèle, nous n’avons jamais rejoint leur parcours, ce qui est le propre des parallèles, nous sommes restés étrangers pour eux et eux nous sont demeurés étrangers.

Il en est ainsi de tous les voyages que l’on entreprend, me semble-t-il.

Au-delà des rodomontades de toutes sortes, des déclarations à l’emporte-pièce, des élucubrations quasi-philosophiques, ethnologiques, ou écologiques, nous ne sommes que l’écume des choses, bien égocentriques en surface et égoïstes en profondeur.

Pour en revenir à ce monde ci, celui où nous nous trouvons, et pour appliquer aux chroniques que je vous ai fait parvenir, que puis-je dire si ce n’est confirmer les propos précédents. Je n’ai fait qu’effleurer des abimes insoupçonnés, je me suis lamenté, effondré et étonné, et alors ? Ai-je fait le moindre effort pour aller vers ces gens et les comprendre ? Honnêtement ? Non, absolument pas ! C’est triste mais c’est ainsi, il faut l’admettre, le reconnaître et le confesser. Pour une fois je ne mettrai même pas mes amis en avant car pour être francs ils se sont sentis encore moins concernés que moi, ils ont développé un fatalisme bordé de titane et recouvert d’acier, ils se fichent éperdument de toutes les explications que l’on pourrait chercher. Je ne les juge pas, je ne fais que constater.

Tout est ainsi et rien n’y changera rien. L’action ne servira plus à rien. La contemplation ne servira plus à rien.

Ni eux ni moi ne pourrons prétendre pour une seconde avoir essayé de franchir le seuil de la compréhension de ces lieux et gens et temps. Peut-être aurions-nous pu percevoir que quelque chose n’allait pas et que la bulle éclaterait bientôt, que nous trouverions tôt ou tard dans une situation délicate, compliquée, celle que je vous ai raconté hier, mais non, nous n’avons fait que marcher sans nous encombrer de telles questions.

La découverte par la lecture était impossible mais peut-être aurions-nous du nous approcher davantage de ces gens, essayer de comprendre ce qui les révulsait en nous, ce que nous représentions, ceci nous aurait permis de mieux répondre à la crise d’hier, à l’arrestation du grille-pain existentialiste et de l’extincteur. Mais nous n’avons pas fait cet effort et nos amis sont maintenant sous examen.

Le délai requis étant passé, nous avons pu nous entretenir avec celles et ceux qui les entourent. Le traitement qui leur est réservé est adéquat, ils n’ont pas été maltraités.

Nous n’avons pas pu leur parler directement mais l’agent de sécurité en charge de l’application des règles et directives en matière de limitation momentanée des libertés de mouvements et pensées au titre du livre IV d’un certain code dont je ne me souviens plus de l’intitulé exact nous a fait un compte-rendu à peu près détaillé de ce qui était arrivé dans la désolation et l’intimité de la cage d’interrogation et de confession, tel est le nom que l’on utilise ici, et a conclu que l’extincteur n’était vraisemblablement pour rien dans le déroulement des choses et évènements répréhensibles et calamiteux dont  nous connaissons toutes et tous les manifestations récentes, mais que tel n’était pas le cas du grille-pain existentialiste qui lui avait admis de son propre chef et plus que spontanément sa responsabilité de niveau 2 et 4 au titre des règles inviolables et multigracieuses dont la lecture nous est coutumière et a détaillé spontanément tous les incidents dont il s’est estimé coupables. Au demeurant, a-t-il ajouté, nous avons pu prolonger notre connaissance de ces évènements puisque plusieurs épisodes rapportés par le présupposé coupable étaient totalement inconnus des services d’investigations, recherches et analyses et sont maintenant à l’étude. Il est clair que le contrevenant grille-pain est lié à des actes odieux et que sa défense dans le cadre du procès en devenir sera délicate. Il encourt la peine capitale qui sera dans son cas particulier imposée par réfrigération des grilles et congélation des étiquettes et livres contenus dans sa mémoire artificielle.

Nous n’avons pu en savoir plus. Le procès débutera incessamment. Vous comprendrez certainement mon désarroi initial. Que puis-je dire ? Pourquoi n’avons-nous pas fait plus pour comprendre ce qui se tramait ?

Bien sûr, le grille-pain s’est accusé de tout, c’est ainsi qu’il agit, il est fataliste, son existentialisme kierkegaardien imprime ses grilles de lecture. Je suis si las, mais je peux vous l’affirmer dans ces lignes et propos, nous nous battrons jusqu’au bout. Pour l’heure je vais extorquer des renseignements sur ce qui se trame dans cet endroit, je vais parler aux gens, ce que j’aurais dû faire avant, mais je ne laisserai aucune pierre immobile, toutes seront retournées, toutes seront analysées.

Il nous faut savoir… Nous devons savoir… Le savoir doit nous imprégner…  Et ce, même si Maria me regarde avec un brin de condescendance. A demain.

De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste

Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !…

Ces cris stridents se sont répandus dans la ville comme une traînée de poudre. Toute la journée je me suis promené dans l’espoir d’obtenir des informations sur les évènements et circonstances ayant conduit à l’arrestation de nos amis et l’inculpation du grille-pain existentialiste mais à chaque fois que je me suis approché de grappes d’individus ou de promeneurs solitaires, je me suis trouvé confronté au même symptôme, un refus obsessionnel de se remémorer quoi que ce soit sur lesdits incidents dramatiques mêlé à une joie profonde d’avoir trouvé un bouc-émissaire en la personne de notre ami présupposé coupable au titre de la législation applicable en pareilles circonstances dans ce pays meurtri, le tout sous une volée de cris et hurlements. La ville est en transe, la ville est heureuse.

Je n’ai rien tiré du boucher, rien des clients de la maison d’hôtes où nous sommes logés qui lézardaient au soleil s’infiltrant sous le plafond blanc de la véranda, rien du buraliste qui vendait des dizaines d’exemplaires à l’heure du ‘Nouvelles d’ici-bas et ailleurs aussi’ et commentait à chaque vent tant mieux, je serai le meilleur des lyncheurs et le premier à cracher sur sa tombe, rien de la petite dame qui promenait son chien au bras d’un petit monsieur qui l’accompagnait et s’est contentée de commenter si vous saviez mon pauvre Monsieur combien nous avons soufferts, Dieu et Ses Sept Saints ont du se retourner dans leurs tombes à chaque nouveau malheur, mais tout cela est du passé, l’affreux morpion vient d’avouer, le cauchemar est terminé, vous devez vous sentir soulagé, l’affreux macaque vous avait exploité lui aussi, maintenant c’est derrière nous, nous pourrons nous reconstruire, rien des trois jeunes gens qui s’amusaient à jeter une balle en l’air et la laisser retomber sur des meubles de jardin en criant Abcès creux, rien des lecteurs perdus dans des contemplations intenses dans la bibliothèque des lieux, rien du bibliothécaire qui pourtant s’est égosiller à crier dans la salle de lecture au-dessus de laquelle était écrit en lettres rouges Silence Impératif et Sereine Lecture, Respect ! que le grille-pain avait avoué et ce quinze fois de suite, j’ai compté, rien de qui que ce soit.

Je me suis rendu au siège de l’autorité de jugement impartial et indépendant en charge du traitement des dossiers des présupposés coupables et ai demandé à rencontrer mon ami. On m’a refusé, fort poliment, ce droit au titre d’une disposition des règlements en vigueur mais on m’a dirigé vers des huissiers alternatifs chargés de l’assistance aux juges des différents ordres.

A chacun j’ai essayé d’expliquer que le grille-pain existentialiste fonctionnait selon sa propre logique, que contrairement à nombre de nos contemporains il s’estimait responsable et coupable de tous les évènements, incidents, crimes ou malheurs selon ses propres préceptes.

A chacun ou chacune j’ai tenu à peu près le même langage : Pour lui les choses sont simples, les chaines de causalité ne sont jamais simples ou uniques. Comme l’effet papillon qui veut qu’un battement d’ailes d’un tel insecte puisse avoir un impact sur la formation ou le déplacement d’un ouragan à des milliers de kilomètres de là, le principe de responsabilité veut que nous sommes toutes et tous impliqués dans tous les déraillements ou malheurs que ce siècle a pu ou pourrait encore connaître. Il n’y a guère qu’une chance sur un million pour que notre action ou inaction puisse avoir un rôle à jouer dans le déroulement des choses, ce qui conduit la plupart d’entre nous à prendre en compte les 999.999 de fois où nous n’avons aucune part ou contribution à apporter, absolument aucune, et aboutir à la conclusion que nous sommes exonérés de ce qui se passe.

Nous nous lavons les mains, ponce-pilatons autour de ce qui dégénère et se dégrade en crise majeure emportant une, dix, mille ou trois millions de victimes, accusons les politiques, les riches ou les pauvres, les gueux ou les puissants, les étrangers ou les mendiants, les beaux ou les laids, les autres en fait.

Lui voit les choses autrement. Il considère que nous avons une responsabilité en toute chose puisque dans un cas sur un million, mais un cas quand-même, notre comportement, notre action ou inaction, notre omission, peu importe, aurait pu contrarier le cours du destin et l’influences durablement.

Peu importe selon lui de quel cas il s’agit. Si nous avons failli une fois, nous faillirons toujours, nous sommes donc systématiquement responsables. Point final. En conséquence de quoi, lorsque vous l’avez interrogé, il vous a répondu ce qu’il répond toujours, à savoir qu’il était responsable.

Il n’a probablement aucune idée de ce qui s’est passé, il n’était pas là lorsque les évènements se sont produits, il était avec moi et mes amis à l’autre bout du monde, mais cela ne fait rien, il doit être convaincu, sans l’ombre d’un doute, être responsable en tout ou en partie de ce qui s’est produit dans votre ville ou dans les alentours il y a un certain temps.

Alors, je vous en conjure, prenez cet élément en compte et essayez d’aller au-delà de la simple réception d’une confession généreuse mais naïve d’un interlocuteur innocent dans tous les sens du terme. Explorez les faits, confrontez-les à ce que vous savez, et ce que lui ignore, examinez tout cela avec attention, faites l’inventaire des évènements et déterminez s’il était là où non lorsqu’ils se sont produits. Je n’ai aucun doute sur la conclusion qui sera alors la vôtre.

A chaque fois ces tirades ont été reçues avec un sourire poli, enregistrées sur un appareil ressemblant à un ordinateur de poche un peu plus mates et rugueux que ceux auxquels j’ai l’habitude, et classées méticuleusement dans une genre de boite noire lisse et brillante confiée à un jeune individu de complexion chétive portant un chapeau noir.

A chaque fois l’huissier dont il s’agissait a attendu que l’horloge murale n’affiche le temps de 4 minutes et 33 secondes pour me raccompagner sans mot dire à la porte de son bureau.

A chaque fois je me suis retrouvé devant un mur de silence.

On m’a expliqué ensuite que la procédure était ainsi dans ce pays de douleur, attentiste et silencieuse.

Mais, rassurez-vous, je ne lâcherai pas prise, je me débattrai dans ce dédale de procédures compliquées car inconnues, pour trouver une solution, car solution il doit y avoir. À demain.

D’évènements fluctuants et inconnus et de l’obstination suicidaire d’un grille-pain existentialiste

Je me promène dans les rues d’une ville prise dans une immense tourmente joyeuse et pétaradante.

Des groupes humains se promènent et rejoignent d’autres groupes formant ainsi une grappe nombreuse et en expansion, fermant rapidement une rue, une avenue ou une autoroute au trafic urbain, les véhicules de toutes sortes s’arrêtant tant bien que mal au milieu des voies, les conducteurs d’abord interloqués, puis radieux, finissant par se joindre à la foule débonnaire convergeant vers les locaux du tribunal du bien public, de la sécurité des âmes et des êtres, et de l’affirmation de leurs droits et devoirs, scandant des slogans appelant à l’exécution sommaire et immédiate du grille-pain existentialiste.

Toutes et tous affirment leur bonheur à l’idée de la fin des périodes troubles, le meneur ayant été arrêté et ayant spontanément avoué sa responsabilité pleine et entière dans les évènements des mois précédents. Bien entendu, le fait que le grille-pain avouerait n’importe quoi basé sur le principe de la responsabilité et de la culpabilité de tout vivant dans les déchéances de ce monde depuis ses origines n’est pas quelque chose qu’ils pourraient ou souhaiteraient entendre.

Mes investigations de ce jour ont porté sur les évènements visés par la colère de la foule.

Quels ont-ils été, quand se sont-ils produits, qui en ont été les victimes ?

Autant de questions dont les réponses me permettraient de retourner auprès des préposés de la justice dans le but de les instruire de l’absence totale de lien entre le grille-pain et ces incidents, quels qu’ils puissent être. Après tout, vous le savez bien, nous n’avons fait irruption dans ce monde que depuis peu, cinq ou six jours, tout au plus. Auparavant nous évoluions dans un monde artificiel fait de décors de cinémas.

La démonstration serait aisée si je parvenais à répondre à ces fichues questions, mais je suis impuissant, en tout cas au moment où j’écris ces lignes je n’ai obtenu aucune information digne de ce nom. Il est clair que tout ce qui touche ce passé récent, me semble-t-il, est refoulé aux tréfonds des âmes en peine et maintenant libérées.

Lorsque je demande quand ces évènements ont eu lieu on me répond au gré de circonstances : pas besoin de retourner le couteau dans la plaie… il faut laisser les blessures du passé se recoudre d’elles-mêmes, les cicatrices sont récentes, les plaies ne sont plus béantes mais à peine… comment oublier ? C’était hier, il y a deux heures, ou il y a trois ans, qu’importe, tout est si présent en nous, nul n’oubliera, nul ne pardonnera !

Evidemment, à la question ‘de quoi s’agit-il exactement ?’ La réponse est encore plus évasive et parfois brutale : Je vous en prie, cessez de me torturez… Si vous ne savez pas de quoi il s’agit c’est que vous êtes complice de cette brute épaisse qui vient d’avouer… Vous savez bien, voyons, comment pourrait-on l’ignorer ? Tous les journaux de cette planète et des voisines ont décrit les détails de ces terribles évènements jusqu’à la nausée… j’en ai la nausée quand je vous parle, vous êtes si cruel de m’en reparlez, vous n’avez pas de cœur, vous êtes monstrueux…

Le nombre de victimes ? Ils ne savent pas… tout le monde, bien sûr, pas une âme qui en soit sortie vivant, mon cher Monsieur, nous sommes tous ténébreux depuis ce jour-là, le jour de la transe, le jour de la fin, de son début à la fin, ces heures sombres, nous sommes morts ce jour-là, nul n’a survécu, nous sommes des zombies, et nous risquions de sombrer dans le cauchemar le plus infernal si cet infâme grille-pain n’avait finalement avoué… finalement c’est la seule chose décente qu’il ait faite dans sa misérable existence, le fait d’avouer nous soulage, nous guérit…

Je ne dis rien, j’écoute la souffrance, incompréhensible souffrance dont les aveux de mon ami grille-pain amateur de Kierkegaard semblent représenter une forme catharsis, une rédemption inespérée.

La question complémentaire que je me suis posé toute cette journée est de savoir si le sacrifice d’un vivant est justifiable s’il est salvateur pour autrui ? Un altruisme jusqu’au-boutiste…

Comment répondre à cette question si l’on est proche de celui qui souhaite se sacrifier… Je me demande si le grille-pain n’a pas pressenti ceci avant son arrestation ce qui l’aurait conduit à formuler ses aveux ?

Comment pourrais-je le savoir ?

Je n’ai pas accès à mon ami, aucun moyen de lui parler, de l’aborder, de le voir, il est en cage d’isolement et probablement sous forte tension électrique le rendant fort vulnérable comme tout grille-pain qui se respecte.

Pour ma part, je considère ce type de sacrifice inutile car tout finit par se savoir ce qui conduit à l’émergence d’un sentiment de trahison, car cela revêt des relents religieux que je n’aime pas, car finalement ce n’est pas dénué de tendances narcissiques, populistes, égocentriques. Il y a là derrière une volonté de pouvoir masquée par un rejet du pouvoir… Je me perds. Les limbes sont proches…

Je devrais chercher des indices mais n’en trouve aucun. Dans la bibliothèque de ces lieux, toute l’histoire contemporaine s’arrête au 12 Nivôse de l’an 341 mais allez donc savoir quelle est la date d’aujourd’hui, ce qui a pu se passer entre ce 12 Nivôse là et le moment où je vous parle, combien de jours, de mois, d’années ?

J’ai dépouillé les journaux, épluché les magazines et livres, feuilleté les pages électroniques de systèmes circulaires ressemblant à notre bon et vieil internet, mais n’ai rien trouvé. On parle à l’occasion des évènements, du drame ou du cauchemar, mais sans jamais expliciter ce qui se cache derrière ses termes.

Il y a un tabou universel, une zone d’ombre que l’on ne souhaite aborder et que l’on cache derrière un consensus salvateur, unificateur, l’intégration par le rejet, la peur, le cauchemar.

A se demander si il y a bien eu un tel évènement, s’il ne s’agit pas d’un fantasme de groupe, d’un rêve collectif, d’une peur générée dans le cerveau brumeux de quelque manipulateur génial façon 1984, allez savoir.

Je suis allé me reposer dans un temple vide érigé à la divinité du coin vénérée en tant que Dieu et ses Sept Saints, une chapelle à l’architecture circulaire supportée par des murs recourbés et protégée par un toit bombé, y suis resté de longues minutes car un athée trouve toujours de tels lieux apaisants même s’il les conçoit comme un mirage, une abstraction ou une menace, ai visité ses couloirs circulaires, ses travées obliques, ses petites pièces rondes collées sur sa circonférence généreuse mais n’y ai rien découvert hormis des incantations au Dieu du lieu pour réparer les blessures du passé, protéger les pieux et pieuses de nouveaux cauchemars, cicatriser les âmes généreuses, permettre les expiations générées par les jours de frayeurs bien connus…

J’ai visité des magasins circulaires, des hôtels sphériques, des appartements coniques, tout ce qui pouvait se trouver ici qui n’est pas similaire à ce qui se trouve chez nous songeant que c’était en ces endroits que j’avais le plus de chance de coller à la réalité d’un monde dont j’ignore les tenants et aboutissants.

Rien n’y a fait. Rien n’y fait.

Je suis plus perdu aujourd’hui que je ne l’étais hier. C’est ainsi. Mais ne baissons pas les bras.

Sauvons notre grille-pain existentialiste.

Le temps est étirable, extensible, fragmenté, souple et relatif. Nous avons le temps qu’il nous faudra. C’est ce que m’a répété Maria au regard si profond que je m’y perds encore et toujours. Elle a forcément raison…

De manifestations qui dégénèrent et de l’inadéquation de la raison en période d’explosion des passions

Il y a eu deux scènes de rue qui ont dégénéré ce matin. C’était dans les rues hautes conduisant au quartier des ministères, salles de ping-pong et palais de justice et fébrilité.

Des manifestants en colère ont forcé des barricades érigées à la va-vite par les agents de l’ordre, de la sécurité et du bien-être cumulatif, et se sont précipités vers le palais de première importance et dernière instance en hurlant justice ! Que justice soit faite ! Qu’attendent les autorités pour lyncher le grille-pain ! Il a avoué, il faut le rouer ! A mort !

Ils se sont heurtés à des membres des forces de protection de la justice, du bonheur et de la sérénité qui ont fini par avoir le dernier mot et repousser les assaillants. Le bilan a été fort lourd, à savoir une dizaine de blessés du côté des manifestants et trois parmi les représentants de l’ordre et la décence, vingt-sept arrestations, trois devantures cassées, deux voitures brulées, quatorze parapluies volés – probablement à fin de provocation -, quinze pots de fleurs détruits par choc brutal sur les casques officiels, vingt à trente pavés carrés et cinquante-sept coniques déterrés et brisés contre des façades inoffensives, une voiture de la voirie utilisée comme bélier et trois chiens comme nains de jardin.

Les journalistes autorisés à décrire les évènements ont fait état ‘d’une violence extrême’, ‘de propos antisociaux et démagogiques’, ‘de slogans incitant à la haine’, et ‘de comportements inacceptables portant atteinte à la pureté de nos institutions’.

L’un des rédacteurs en chef de la plus prestigieuse de publications a commenté ce qui suit dans le Vent des Charentes et des Moulins Obscurs :

Les évènements de ces derniers jours qui ont culminé, espérons-le, avec les destructions viles et ordurières de ce matin renforcent la conviction qui est la nôtre qu’un cap a été franchi avec l’arrestation du grille-pain maffieux. Sans l’avouer explicitement nous souhaitions que le basculement des valeurs prévalant dans notre société meurtrie et blessée depuis les évènements bien connus et commentés dans ces chroniques se trouve interrompu voire annihilé avec la capture des meneurs. Mais, tel n’a pas été le cas, bien au contraire. Il est à craindre que la violence des propos, la gestuelle sécuritaire affirmée par les forces de l’opposition bien-pensante, et la haine colportée et disséminée par les groupuscules non affiliés à des mouvements libres et généreux, ont fini par imprégner notre structure de fonctionnement, la corrompre et la rendre impropre à tout échange politique ou dialogue sociétal posé, ouvert et altruiste. Nous sommes devenus ce que l’on voulait que l’on soit. Nos adversaires sont en passe de gagner la partie. Les propos télégraphiques, les raisonnements binaires, les diktats infondés, toute cette masse grouillante et fusante de comportements manquant aux bases mêmes de l’éthique ont chamboulé nos structures de fonctionnement et nous perdons le contrôle de nous-mêmes. Nous ne sommes plus que l’ombre de ce que nous avons été. Notre indignité actuelle aurait été rejetée sans coup férir par nous-mêmes voici quelques années à peine. Nous ne sommes plus que des humains sans âmes, des intelligences brouillées et troublées, des vivants sans esprits. Il est bien loin le temps des dialogues constructifs et des échanges paisibles d’arguments opposés dans une atmosphère respectueuse et équilibrée. Bienvenue dans le temps des féodalités et des guerres de religion. Tout est perdu, l’honneur également.

Je dois admettre ne pas avoir tout compris tant les références implicites à un passé et des évènements que j’ignore étaient nombreuses dans cet article mais le propre de ce texte est assez claire.

L’extincteur fort sage qui dans notre petit groupe à l’habitude d’être consulté sur les questions à l’histoire ancienne, récente ou à venir a déclaré pompeusement :

Même si les références à un passé radieux sont malheureusement le propre des personnes ayant évolué dans ce dernier sans avoir pu s’adapter aux conditions nouvelles de l’existence, il reste que le basculement des valeurs, le bouleversement des situations, le sentiment de décadence et d’entrée à reculant dans un monde qui implose sont des caractéristiques des temps incertains, les périodes intermédiaires des braves égyptiens, les troisièmes et cinquièmes siècles romains, les phases de décadence des empires de toute sorte.

Je n’ai rien dit car je ne sais rien. Je suis perdu dans cette réalité-ci comme dans les autres.

De fait, mes pérégrinations de ce jour fortement bouleversées par les manifestations dont j’ai parlé auparavant, ne m’ont absolument pas permis de progresser dans la détermination des évènements horribles dont le grille-pain existentialiste a avoué avoir été à l’origine. Personne n’a daigné m’en dire plus que je ne savais déjà, c’est-à-dire presque rien, et toutes et tous m’ont regardé d’un œil assez sale et soupçonneux. Tout a été renvoyé dans les limbes les plus profondes de l’inconscient collectif. Il ne reste que des poussières ici et là et une haine profonde à l’encontre de ceux ou celles suspectées d’en être à l’origine.

Mais, quelles que puissent être lesdits évènements ceux-ci ont dû être d’une gravité telle qu’il me parait sidérant que l’on puisse accuser une personne, et encore moins un minuscule grille-pain, d’en être le responsable unique.

Quid des complicités actives et passives ? Quid des bénéficiaires avérés de ces agissements ? Quid des commanditaires ?

Ma demande de visite au présupposé coupable a été rejetée par les autorités dignes et magnanimes. Celle de l’autruche volante, flottante et trébuchante a par contre été acceptée ce qui me désole profondément dans la mesure où quoi que puisse dire notre ami enfermé je doute que notre bipède chanteur puisse en faire un résumé compréhensible. Je l’ai mentionné avec dépit à Maria au regard si profond que je m’y délecte mais celle-ci m’a souri en me rappelant d’une caresse de la main sur mon avant-bras gauche que ce qui doit être sera. Nous verrons demain

Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante

Pas une journée sans un nouveau coup de théâtre.

Dans ce monde étrange dans lequel je déambule, traversé par des courants profonds insondables, se relevant de ses cendres ou de ce qui en tient lieu lorsqu’il s’agit d’un groupe humain, les péripéties judiciaires ayant débuté avec les aveux du grille-pain existentialiste il y a quelques jours, confessions visant à prendre à sa charge la responsabilité pleine et entière d’évènements obscurs mais certainement dramatiques survenus il y a un certain temps, se succèdent avec la régularité d’un métronome.

Alors que la fréquence des mouvements de foule et des attroupements de foules bigarrées et jouissives scandant des slogans hostiles à l’encontre de mon ami semblait devoir progressivement diminuer voire se normaliser, le tribunal de bienséance, des libertés et de l’amitié entre les humains a annoncé par communiqué de presse 19789/bc5 que l’autruche volante, flottante et trébuchante venait de se constituer prisonnière en se déclarant responsable unique des errements du passé.

Selon les déclarations mentionnées dans le document judiciaire elle s’était présentée au juge chargé des libertés et bonheurs ultimes des peuples honorés et fiers de manière spontanée après avoir rencontré le grille-pain existentialiste. Elle avait alors déclaré, selon ledit communiqué de presse, de manière claire et irréfutable être responsable de tout ce qui avait pu se passer déchargeant entièrement son ami de tous les chefs d’inculpation. Elle avait également apporté des éléments importants pour la compréhension du dossier qui dénotait une connaissance approfondie de celui-ci.

Pour l’heure les juges chargés collectivement du dossier avaient décidé de se donner le temps de la réflexion et de pousser l’investigation dans ses retranchements ultimes pour déterminer qui du grille-pain ou de l’autruche était réellement le manipulateur machiavélique dont les sordides agissements avaient produit les effets que l’on connaît.

De fait, j’aimerais bien connaître lesdits effets mais ce qui m’a le plus interpellé dans les textes susmentionnés est évidemment la référence à des paroles prononcées par l’autruche. Celles et ceux qui suivent cette chronique depuis quelques temps partageront ma surprise quant à la clarté des propos pouvant être tenus par notre bipède préféré.

Je ne parle même pas de sa connaissance du dossier, dans la mesure où nous n’étions pas là lorsque les évènements se sont produits, fait particulièrement utile à garder en mémoire, et que l’autruche volante, flottante et trébuchante a de nombreuses qualités mais peut-être pas la profondeur des déductions et la vivacité de l’analyse.

Dans l’après-midi, c’est-à-dire il y a une ou deux heures tout au plus, les services de retransmission de nouvelles radiophoniques impartiales, indépendantes et justes, un service ministériel apparemment de qualité, dixit la bouchère de la rue Maintsenil, ont diffusé un enregistrement considéré comme particulièrement incriminant pour l’autruche.

Je retranscris aussi fidèlement que possible ses propos : Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la vie, la mort, les feuilles, le pont Mirabeau ne coule plus sur la Seine et la Seine n’est plus ici, nous vivons, vous vivez, ils ou elles vivent, mais pourquoi, ainsi, donc, or, ni et car, tout cela me dépasse, l’herbe est verte ici, les chèvres de l’archiduchesse ne sont pas sèches, mais archi-sèches, car le tabac ne nourrit plus son monde, et les joies d’ici ne sont plus l’au-delà des las de l’eau, mais l’au revoir des ras-le-bol, pour tout dire, pas vraiment, merci, ainsi soit-il, demain est l’heure de l’aube et la prairie siffle sur le bord du lac, de la mer, et des fraises. J’admets tout, mais pas vous, car tout est poux et plus ou moins, plutôt moins que plus, les joies de l’enfance sont contrariées, mais je vous le dis, il a pas compris, mais moi oui, car ainsi, tout, pourquoi pas, c’est ainsi, clair ou pas, mais les nuages filent sur le désert des Carpates et la Volga ne coule pas à Saint-Pétersbourg, ce qui explique l’amour non plus.

J’imagine que vous partagez mon sentiment de perplexité, pour autant que la perplexité soit un sentiment, et doutiez quelque peu de la chaîne de causalité ayant amené un collège de juges à souligner la clarté et l’irréfutabilité des propos autruchiens et conclure à la culpabilité probable de l’autruche sur la base de propos aussi hermétiques et incompréhensibles.

Je ne sais que dire ou penser.

Je serai tenté de parler d’un complot contre le groupe d’amis qui m’entoure, d’abord le grille-pain puis l’autruche mais ceci serait à mon sens excessif dans la mesure où il aurait été beaucoup plus simple ou logique de m’inculper ou d’arrêter Maria au regard si profond que je m’y suis souvent égaré. Pourquoi incriminer un grille-pain, même existentialiste et amateur de Kierkegaard, ou une autruche dont les propos sont par définition totalement irrationnels et incompréhensibles. Je suis circonspect.

Il doit y avoir une forme de raison derrière tout cela mais laquelle ? Ou alors, tout est limpide et je suis le seul à ne pas comprendre. Il se pourrait que mes propos fassent moins de sens pour vous que ceux de l’autruche pour moi… Il en est ainsi de toutes choses n’est-ce pas ? La relativité n’est pas que générale elle est aussi particulière.

Des contradictions que l’on découvre et de l’intrusion d’un extincteur fort sage dans une histoire qui ne le regarde pas

L’autruche volante, flottante et trébuchante est en maison d’arrêt.

Le grille-pain existentialiste y est également.

Les deux se sont déclarés responsables et coupables de bouleversements dont ils ignorent tout, survenus dans un pays qu’ils ne connaissent pas et à un moment où ils ne soupçonnaient même pas son existence.

Mes autres amis sont dans leur chambre et se délassent en écoutant de la musique et jouant aux cartes attendant patiemment que les évènements se précipitent, étant convaincus au-delà de la raison que c’est ainsi que les choses se termineront. Les foules dans la rue qui hier vociféraient des slogans hostiles et haineux contre le pauvre grille-pain amateur de Kierkegaard sont aujourd’hui descendus en masse le long de l’avenue des pins parasols et ont hurlé des inanités contre l’autruche.

Ce qui me paraît fascinant, mais peut-être est-ce le résultat de mon ignorance parfaite de cette ville, de ses coutumes et us, du passé qui est le sien, est le contraste entre une extraordinaire liberté de ton et d’action s’agissant de certains sujets, par exemple l’incarcération de mes amis, et une impossibilité quasiment congénitale d’aborder ou mentionner d’autres sujets.

Allez chez l’épicier du coin et criez ce que vous voudrez concernant le grille-pain, jetez des paquets de pâtes ou des conserves de tomates en l’air et tout le beau monde autour de vous se joindra à vous, criera contre les autorités qui n’en font pas assez ou trop, au gré des circonstances, se joindra à vous dans la rue et vous formerez rapidement un petit cortège que nul ne songera à arrêter.

Par contre, allez chez le même épicier et chuchoter quelque chose du style: excusez-moi, je suis étranger à ce lieu, de quels évènements parle-t-on? Que s’est-il exactement passé il y a quelques mois? De quoi accuse-t-on ces monstres qui ont enfin avoué leurs sinistres actes? Et l’on vous regardera avec stupéfaction, se tournera vers le mur le plus proche, s’enfuira si c’est possible. Nul ne vous répondra, les regards tournés vers vous se perdront dans un triangle des Bermudes de l’âme, une abîme d’incertitude, des couches profondément enfouies dans un sol graniteux.

Je ne parviens pas à comprendre ce dont il s’agit, la causalité liant ces deux phénomènes, je suis simplement impuissant.

J’en ai parlé à l’extincteur fort sage. J’ai évoqué cette contradiction et il m’a répondu que celle-ci provenait certainement d’une combinaison d’éléments dont ne nous connaissons pas la posologie. Il doit y avoir un zeste de nausée à l’idée de se remémorer un drame de dimension importance, une once de perplexité par rapport à la réaction possible des autorités et plus insidieusement encore du groupe social alentour, un chouia de frayeur quant à la possibilité que celui ou celle qui pose les questions ne fasse partie du gang ayant provoqué les drames ignorés. Il s’agit assurément d’une société soumise à une très intense mais insidieuse surveillance des autorités dont l’incarnation est laissée volontairement aussi floue que possible.

Puis, l’extincteur rouge et transpirant de confusion à l’issue de son explication s’est levé et m’a demandé de l’accompagner au tribunal des justiciables heureux et débonnaires pour l’épanouissement des âmes et esprits supérieurs ce que j’ai fait avec un certain niveau de perplexité teintée de méfiance.

Pourquoi voulait-il aller en cet endroit?

Je le lui ai demandé et il m’a simplement assuré que ce qui devait être serait et que le reste importait peu.

Je n’ai pas tardé à comprendre qu’il répondait à un appel subliminal et lorsque nous avons rencontré l’huissier en charge d’une partie du dossier il s’est déclaré lui aussi responsable et coupable exclusif des agissements, actions, évènements et bouleversements survenus dans les deux à cinquante-trois mois précédents.

Ceci m’a naturellement surpris, pour ne pas dire stupéfié, et l’huissier de catégorie 17, b, a manifesté son irritation en disant à son chef de catégorie 12, c, encore un con qui se dénonce, si cela continue comme cela tout le monde sera en taule.

Je n’ai rien dit car on ne m’a rien demandé.

J’ai simplement suggéré à mon ami de faire preuve de discernement et objectivité et d’éviter de rendre les choses plus compliquées qu’elles n’étaient. Il m’a regardé en souriant et de manière assez inattendue a dit: tu ne comprends vraiment jamais rien, n’est-ce pas? Et il s’est retiré dans sa cellule d’isolement.

On m’a raccompagné vers la sortie et je suis retourné à la maison d’hôte pour expliquer à mes autres amis ce qu’il en était. Naturellement ils n’ont pas été très surpris. Bien entendu, ils m’ont regardé avec un sourire empli de commisération.

Je me suis tu, me suis tourné dans mon coin et ai grignoté des asperges à la confiture d’orange.

Que pouvais-je faire d’autre?

Des extincteurs, des broyeurs, des pingouins et des marsouins

Vous conviendrez, j’en suis sûr, que les modes de fonctionnement de cette ville dans les sinuosités de laquelle j’erre depuis quelques temps sont difficilement déchiffrables ou interprétables.

Une blessure d’évidence considérable a marqué ses habitants au fer rouge. Impossible de savoir de quelle blessure il s’agit, ni quand elle s’est produite.

Un grille-pain existentialiste amateur de Kierkegaard, mon fidèle ami, a avoué en être le responsable principal et le seul coupable, pour des raisons qui sont les siennes, parce qu’il estime, pour schématiser sa pensée, que tout individu quel qu’il soit est en partie responsable de par ses actions ou omissions de l’ensemble des évènements qui se produisent dans le monde dans lequel il évolue.

Naturellement, ceci n’est pas un raisonnement particulièrement attractif ni compréhensible dans une société où nul n’est responsable de quoi que ce soit et où les coupables sont forcément, naturellement, évidemment, pourquoi en serait-il autrement, si vous avez un doute allez voir ailleurs, les autres, toutes et tous les autres à l’exclusion du cercle restreint des membres de sa caste.

Il en était ainsi dans ma ville d’origine, à Copenhague et Vienne, en Mer d’Autriche, dans l’île de Vienne, dans toutes les autres cités où nous avons divagués sans savoir où ni comment, à la recherche de la désormais quasi mythique Arezzo, la ville de Piero della Francesca… Il doit en être de même ici. Pas besoin de discuter, cela doit être humain, que voulez-vous que je vous dise, je ne vais pas sauter sur place en dansant la danse de saint-guy ou de tous les autres, franchement je me fiche de saint-guy comme d’une guigne, un raisonnement doit s’appuyer à un moment ou un autre sur un ou plusieurs postulats, ceci en est un, excusez-moi.

Suite aux aveux du grille-pain, l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est rendue aux autorités du bien public, de l’amour constant et de l’appétit des âmes fières, se déclarant elle aussi responsable et coupable exclusive, bientôt suivie par l’extincteur fort sage, et ce quasiment en direct sur radio-ragot, rumeur et commérage (RRRC 103.765433) laissant les foules hurlantes, grouillantes et maugréantes diriger leur haine sans limite vers un autre récipiendaire, puis un autre, puis encore un autre, sans se lasser du jeu de marée dont elle était ainsi à l’origine. Le socle sur lequel la justice de cet endroit est bâtie vacille mais pour l’heure ne rompt pas.

Pourtant, un nouvel assaut des forces du destin est à l’œuvre, je veux dire une manifestation spontanée dirigée par les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca qui marchent en ce moment vers le palais de la justice suprême, belle et bonne, dans une atmosphère de grande impartialité et grosse indépendance, en portant une immense banderole représentant le rêve de ce cher et brave Constantin et criant des slogans qui, je crois, disent à peu près ceci :

Les autruches au crachoir, les pingouins au pouvoir / les grille-pains au baston, les pingouins au bastion / L’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins.

Sous mes yeux rougis par la tension, l’incompréhension, la désillusion et le rhume des foins, je vois mes amis manifester contre mes autres amis devant une foule noire de colère et d’ivresse, non pas celle du pouvoir car celle-ci est rentrée, passive, contagieuse, vertigineuse, et fricqueuse, non je veux dire la vraie ivresse, celle de l’alcool, de la déprime et de l’ennui au sens philosophique du terme.

Je les vois se battre aussi en criant à peu près :

Mais cela ne veut rien dire tes slogans, les pingouins aux marsouins ? Mais t’es complètement con ou quoi ? Ces crétins de marsouins y nous bouffent alors pourquoi tu voudrais que nous soyons à eux ?

/ Parce que ça rime

/ Parce que ça rime on doit se faire bouffer ?

/ Fermez-là crétins absolus, les cons d’ici ne connaissent pas les cons de là-bas, c’est universel, marsouin ou pas y s’en foutent mais y nous suivent, alors on reprend les banderoles et on manifeste dignement, on gueule contre les malades qui se sont précipités les bras ouverts vers la gloire et on prend leur place !

/ Pourquoi voudrais-tu qu’on prenne leur place, la seule chose qu’on voulait c’était gueuler contre les imbéciles et obtenir l’indépendance d’Arezzo, c’est pas cela ?

/ Non, ce n’est pas cela ! Pourquoi voudrais-tu que ces crétins qui nous suivent nous soutiennent pour obtenir l’indépendance d’une ville qu’ils ne connaissent même pas ?

/ Gueules pas comme cela, ces crétins comme tu dis, crétins ou pas vont finir par comprendre qu’on parle d’eux !

/ Ils ne vont rien comprendre du tout parce que pour le moment ils gueulent des slogans qui ne veulent rien dire qu’un con a inventé parce que cela rime, alors pourquoi voudrais-tu qu’ils se mettent à réaliser que les crétins dont on parle c’est eux ?

/ Le crétin qui a inventé les rimes, c’est moi, et tu sais ce qu’il te dit ce crétin-ci ?

/ M’en fous !

/ Quoi ?

/ La fermes les deux, si vous continuez à gueulez comme cela, notre soulèvement va échouer !

/ Toi le malin de nous trois, pourrais-tu nous indiquer quel est le lien même infiniment ténu existant entre les aveux des trois malades qui nous servent de copains et l’indépendance d’Arezzo ?

/Il n’y en pas, c’est cela qui est magique, machiavélique, tout est dans la durée, tout est insidieux, c’est ça qui est fascinant !

Les trois pingouins marchent ainsi très lentement passant beaucoup de temps à hurler des slogans, se battre un peu, crier à nouveau, se battre un peu plus, vociférer des jurons et ainsi de suite.

Ils sont suivis par, à vue de nez approximation dominicale comprise, à peu près deux cent quatre-vingt-huit ou trois mille sept cent une personnes, quelque part entre les deux. Je me demande si la raison va un jour finir par triompher mais j’ai des doutes.

J’ai demandé à une passante qui criait l’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins qui était l’extincteur dont elle parlait, si elle avait déjà vu des marsouins et quel était le lien entre extincteur, broyeur, pingouins et broyeur. Elle m’a regardé avec beaucoup de hauteur et un peu de largeur, m’a repoussé de ses paupières révulsées, puis a repris ses vocalises avec beaucoup d’énergie et de passion.

Il en est ainsi de toutes choses, elles passent mais pas moi. Moi, je reste et ne comprend pas. J’en reste sur ces mots pour aujourd’hui et vais essayer de glaner un peu de sagesse et d’information auprès de ma Maria au regard si profond que je vais m’y plonger avec plaisir.

De nouvelles arrestations et, enfin, un progrès dans l’enquête sur les évènements dont il s’agit…

Des nouvelles du front ? Vous me demandez des nouvelles du front ?

Que puis-je vous dire… Tout est calme ce matin, plus de manifestation, plus de vandalisme, plus de violence, tout ceci est dorénavant sous contrôle des forces de sécurité, devoir, droits et amours républicains ou similaires. Les éléments dont il s’agit sont intervenus à 3 heures 33 ce matin vidant d’un seul coup la place de la justice immanente et celle de l’ordre imminent, ne laissant plus qu’un lointain souvenir perdurer façon brouillard léger du mois d’avril en Picardie orientale sur les vestiges des remous et turbulences passées.

Car il faut bien l’admettre, mes amis pingouins amateurs de Piero della Francesca se sont avérés être de sacrés empêcheurs de manifester en cercle, retreint ou non. Comme je vous l’ai rapporté hier, ils se sont regroupés derrière une banderole traditionnelle pour eux, je veux dire une étrange représentation du rêve de Constantin à base de crayons, gouaches et plastiques de supermarché, puis ont scandé des slogans particulièrement virulents contre mes amis emprisonnés au nom de la sacro-sainte responsabilité et culpabilité des vivants quels que soient les troubles ou incidents dont il peut s’agir.

Je ne reviendrai pas sur tous ces évènements, je ne veux pas vous lasser. En bref, d’hurlements en vociférations dodécaphoniques ils sont parvenus à regrouper des centaines de personnes derrière leur bannière et à les conduire au bas des marches sombres du palais de la justice. Leur demande visait à la reconnaissance de l’indépendance d’Arezzo et de sa chapelle mais le tohubohu qu’ils ont provoqué n’a pas permis aux autorités convoquées sur place par le collectif de citoyens responsables et graves de s’en faire une image précise. Je crois que les manifestants qui les ont accompagnés n’ont pas compris cela non plus. Tout ce beau monde n’aura retenu le slogan devenu fameux : l’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins, et interprété celui-ci comme un appel à la désobéissance civique, au non-respect des délibérations des organes judiciaires, politiques et agraires tel que visé au livre trois du code des peines et joies multiples.

Une grappe militaire d’une cinquantaine de soldats et soldates armés jusqu’aux dents a alors investi les lieux à l’heure précédemment mentionnée et avec grenades lacrymogènes comme instrument de suivi thérapeutique elle a obtenu la dispersion rapide des regroupés asociaux.

Ne restaient plus que mes pingouins et figurez-vous une vieille dame sourde tenant son chien à la laisse et invoquant les faveurs divines pour soigner l’allergie dont ce dernier souffrait. Les quatre ont été arrêtés et conduits en cellule d’apaisement psychologique, recueillement juste et durable et pacification interne de laquelle aucun n’est sorti au moment où j’écris ces mots.

Il semblerait selon des rumeurs dont la bouchère de la rue Jacques de l’ancienne poste de Ménilom a démontré la justesse en me vendant un gigot d’agneau de 1 kilo et trois cent grammes que les quatre seraient sur le point d’avouer leur responsabilité entière et unique dans les évènements calamiteux d’il y a quelques mois, évènements dont je vous rappelle ne pas avoir réussi obtenu la moindre information en dépit de quatre jours d’enquête menée d’arrache-pied et mains liées.

A ce propos, je voudrais ajouter un bémol salutaire à ce que je viens de vous dire, je sais c’est un peu confus mais le direct d’écriture obéit à des règles impératives m’obligeant à taper sur le clavier de mon ordinateur des textes sans les biffer ou les relire, je me dois de vous entraîner dans la tourmente de ces mondes tourbillonnants et basculants.

Bref, j’ai peut-être obtenu une information particulière quant à la date de ceux-ci. En effet la bouchère dont je vous parle, qui répond au nom d’Eléonore de la Tourmille même si elle ne répond pas à grand-chose étant en permanence en train de parler, de son jardin, de la partie de thé qu’elle envisage d’organiser le mois prochain à l’occasion du mariage de la nièce de son oncle, c’est-à-dire sa sœur par alliance, des ragoûts de veau aux morilles et confitures de fraise et citron, et des pièces de piano et violon pour orchestre à 19 mains, a lors de la découpe d’une pièce de bœuf particulièrement imposante déclaré urbi et orbi que les évènements dont il s’agissait, les trop fameux, ceux dont je m’échine à vouloir déterminer la nature et la date, l’avaient tellement affectée qu’elle n’en dormait plus depuis Noël dernier. Noël dernier !… nous y sommes, nous savons donc que lesdits incidents dramatiques se sont produits avant Noël, c’est-à-dire il y a plus de cinq mois, à une date où mes amis et moi-même étions à des années-lumière d’ici.

J’ai sauté silencieusement sur place et ai d’ailleurs manqué de m’égorger contre les pales du ventilateur tropical installé au-dessus du meuble à viandes puis suis parti raconter mes dernières découvertes à Maria dont le regard demeure celui qu’il a toujours été. C’est ainsi, on ne se change pas. Maria m’a félicité et m’a appris à ce moment-là que le Yéti anarchiste que je n’avais pas vu depuis un certain temps avait incendié la bibliothèque municipale à titre de provocation révolutionnaire et avait été arrêté sur le champ. Je n’en ai été que marginalement surpris.

Il avait cependant été en mesure de lui passer un exemplaire du Courrier monarchique de caste grande et belle pour politicien nouveau genre de Noël précédant qui compilait ‘différentes contributions de contritions relatives aux commisérations nécessaires après les évènements délétères de l’année écoulée’.

Après les avoir lues, elle me les a passées et c’est à leur lecture que je vais m’atteler maintenant en vous souhaitant une belle, douce, sainte et bonne nuit à vous qui dormez sagement quelque part sur cette planète ou une autre qui lui ressemble ici ou maintenant ou peut-être même pas, allez donc savoir.

De ce que l’on peut apprendre dans les Nouvelles Monarchiques et Périgourdines et d’une bêtise que j’ai peut-être commise…

J’imagine que vous n’avez pas dormi la nuit dernière et que votre journée s’est perdue dans les brumes lointaines dont je vous parle tous les jours par chronique interposée en l’attente des nouvelles informations dont j’aurais pu être le vecteur fort utile suite à la lecture des Nouvelles Monarchiques et Périgourdines datées de Noël dernier que Maria au regard si émouvant et profond que je m’y perds si souvent m’avait laissée en lecture.

Pour ma part, j’ai bien dormi, merci.

S’agissant des nouvelles en question, nada, rien, pas un traître mot d’intérêt général ou particulier, le vide absolu, les limbes les plus profondes, pas un atome dans le vide dont je vous parle, même pas un dixième d’atome, et que les astrophysiciens viennent me faire la guerre pour partager avec vous une telle inanité, qu’ils vrombissent du museau et arguent que dieu du ciel c’est faux, archi-faux, qu’il y a toujours même dans le vide absolu des atomes qui se baladent, plusieurs centaines par mètres-cube de soi-disant vide, d’accord, je prends note, mais je m’en fiche éperdument, passionnément, dérisoirement, ceci n’est pas leur problème, ni le mien d’ailleurs, dans les Nouvelles Monarchiques et Picardes il n’y avait rien. Archi-rien.

Je pense que vous percevez un brin de désillusion et surtout d’énervement dans mes propos, et vous vous demandez nerveusement

(i) pourquoi ai-je pu bien dormir la nuit dernière et

(ii) quand est-ce que vous aurez le privilège d’en savoir plus sur ces évènements qui ont apparemment détruit une partie de cette ville et provoquer un carnage sans nom.

Et bien à la deuxième question je répondrai ceci : je n’en sais rien, rien du tout, pas un chouia, pas le moindre début de quelque idée que ce soit, non, absolument rien, là encore un vide sidéral vidé de tous ses habitants atomiques ou quarckiens…

Quant à la première question, la réponse est la suivante : ceci ne vous regarde pas le moins du monde et si vous pensez que cela a quelque chose à voir avec un réconfort éventuel de la personne dont j’ai mentionné il y a quelques lignes ou minutes le nom et le regard, et bien, je vous laisse la responsabilité de vos pensées puisque de toute évidence je ne suis pas en droit, ou à l’envers, je dis ça comme cela, pour vous faire patienter un peu, de vous interdire de penser, quand même, ce sont des choses qui ne se font pas, je ne suis pas un conglomérat politico-militaro-industriel, je n’ai pas la possibilité de vous aiguiller sur de mauvaises pistes pour vous faire penser à autre chose qu’aux scandales du jour, à vous bassiner de nouvelles ineptes et ridicules pour vous faire oublier le reste, bonjour volcan, bonjour cousine de la fille de l’oncle du mari de la voisine de l’acteur principal de la série numéro un en Papouasie tropicale et andalouse, bonjour dernier film à la mode ou pas, bonjour crème solaire, bonjour petite biche toute jolie blessée par un méchant camion sur une méchante route de montagne, bonjour jolis soldats bien courageux du front occidental ou oriental, non, non, non, je n’ai pas ce pouvoir, bref, pensez ce que vous voudrez, je ne nierai ou ne confirmerai rien, sachez-le.

Bref, revenons à mes moutons, c’est-à-dire les évènements de l’année dernière dont nul ne veut me parler et au sujet desquels nous ne savons pratiquement rien si ce n’est que nos amis pingouins amateurs de Piero della Francesca, extincteur fort sage, autruche volante, flottante et trébuchante et grille-pain existentialiste ont avoué spontanément leur responsabilité et culpabilité pleine et entière, unique devrais-je immédiatement ajouter.

Chacun a déclaré avoir agi seul. Ne m’en demandez pas plus.

Ah si, je dois immédiatement ajouter qu’une vieille dame sourde s’est hier déclarée elle également responsable et coupable tandis que notre autre ami le Yéti anarchiste a été arrêté pour avoir incendié la bibliothèque municipale.

A ce rythme, les responsables et coupables uniques vont pulluler et il y aura bientôt plus de gens derrière les barreaux que devant.

Je lis et relis les Nouvelles Monarchiques et Pompéiennes et n’y trouve absolument rien.

Pas plus maintenant que ce matin ou cette nuit…  Pour vous dire, j’ai même disséqué une heure durant une succession de treize nombres, 4, 75, 34, 12, 55, 3, 88, 45, 65, 32, 1, 44, 13, figurant en page 125 dudit document, les ai additionné, soustrait, multiplié ou divisé, les ai mis dans différentes équations et suites géométriques, ou algébriques, ai relu le Da Vinci code à l’envers pour essayer d’y trouver une clef à un code secret mais cela ne m’a mené à rien d’autant que j’ai plus tard constater qu’il s’agissait de le loterie locale ayant rapportée trente mille écus-or au récipiendaire principal, Alexis Mathurin de Bluemenisl sur Herbe Tendre, ce qui franchement dans les circonstances ne m’est pas apparu comme très intéressant ou utile.

Ailleurs, il y avait des contes de Noël traditionnels, des fables d’Esope, d’Horace ou de ce brave et bon Lafontaine, et un très long essai sur la physique quantique telle qu’enseignée en primaire dans cette ville surprenante, ce qui, je dois l’admettre, m’a interpellé.

S’agissant d’évènements d’actualité, quelque chose qui aurait pu avoir un lien quelconque avec les incidents gravissimes de l’année dernière, rien, pas une phrase, pas une petite note de bas ou haut de page, si ce n’est des phrases ambiguës disant par exemple

La Comtesse de Saint-Just a expliqué avec virtuosité les différentes étapes de la confection des chapeaux ronds dont le niveau de production a atteint ces deux derniers mois le double du mois de Nivôse et a déclaré espérer retrouver un rythme normal dès ce printemps.

Les autruches sacrées de Bretagne ont été regroupées dans des centres de tri spécialement affectés à la protection des espèces nouvellement menacées et pour lesquelles les autorités ont indiqué qu’il fallait consentir un effort particulier compte tenu des circonstances.

Les procès pour corruption ou exhibition des hommes politiques de sexe masculin seront reportés sine die pour permettre d’absorber le trop-plein de ces derniers mois et faciliter l’élimination des goulots d’étranglement bien connus de nos lecteurs.

J’en passe et des moins bonnes.

Que dire ? Rien, je présume.

En passant près d’un stade en plein air sur lequel des jeunes gens pratiquaient un sport étrange mélangeant le rugby et le badminton, je me suis assis sur une tribune délaissée et ai regardé les jeunes se jeter les uns contre les autres avec ballons ovales et raquette légères utilisées tels des maillets et ai été rejoint par leur entraineur, une jeune femme au sourire léger comme un parfum de lavande.

Nous avons discuté de chose et autre surtout autre d’ailleurs. Elle me connaissait car notre petit groupe fournit un contingent important aux services pénitentiaires de la ville mais elle n’a pas paru particulièrement choquée.

A un certain moment donné elle a par exemple indiqué que la situation doit être compliquée pour toi. Des amis qui se dispersent et se dénoncent, font des aveux et se rétractent, plaident systématiquement coupables et deviennent ensuite la risée de la foule et la cible d’attentats divers. Ce ne doit pas être très facile à vivre. Je compatis vraiment.

J’ai haussé les épaules de façon très masculine, signifiant quelque chose de parfaitement incongru et surprenant, vous auriez bien ri, quelque chose que l’on aurait pu traduire par : ne t’inquiètes pas, tout est sous contrôle, tout est anticipé, tout est discuté, la stratégie est claire et suit un processus prédéterminé…

A la bonne heure, comme si quoi que ce soit était sous contrôle, surtout le mien…

Nous avons continué de discuter et bientôt les choses ont pris un tournant totalement bizarre et non anticipé.

Je ne sais pas comment j’expliquerai ceci à Maria…

Je me demande d’ailleurs si, compte tenu de ses propos dont je vous ai rapporté la teneur, je n’aurais pas dû pousser la conversation? Une erreur de plus j’imagine… et une profonde angoisse à l’appui.

Que vais-je dire à Maria…

J’imagine que je vais nier tout en bloc et dire que je n’y suis pour rien et que d’ailleurs je n’étais même pas là et que je ne connais pas cette fille du tout…

Je vous laisse, j’ai du travail à faire, façon introspection préventive.

Quand le narrateur déraille…

Je viens à mon tour de me constituer prisonnier et ai avoué aux autorités, compétentes ou non, être responsable des évènements tragiques de l’année dernière, évènements dont j’ai finalement compris que je ne saurais jamais ce qu’ils ont été. J’ai précisé que mes amis, je veux dire le grille-pain existentialiste, l’extincteur fort sage, l’autruche volante, flottante et trébuchante, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca et le Yéti anarchiste et pyromane n’avaient absolument rien à voir dans tout cela.

Je dois confesser dans le cadre de cette chronique quotidienne dans laquelle je décris notre errance dans un monde que nous ignorons et qui nous le rend bien que la motivation de ma démarche n’était certainement pas aussi altruiste que celle de mes amis… Je ne souhaitais pas prendre sur moi la tristesse ou sauvagerie du monde, et de la même manière je ne désirais pas exprimer un acte politique majeur visant à affirmer haut et fort que nous sommes responsables et coupables, directement ou non, de tout ce qui peut survenir dans le monde qui nous entoure, non, pas le moins du monde, je dois être honnête avec vous, il en va de ma crédibilité.

Ce qui a déclenché mon geste grandiloquent est une toute autre affaire.

Vous la connaissez, pour autant que vous ayez lu le texte d’hier, vous aurez surement éprouvé un dégout certain à l’image du piètre individu que je suis se perdre sans autre forme de procès dans les bras de cette monitrice de sport, charmante il est vrai, alors même qu’à deux pas de là Maria au regard si profond que j’y ai sombré un nombre incalculable de fois m’attendait en devisant avec la jeune fille au foulard rouge.

Le dernier baiser échangé et les dernières paroles creuses et niaises de votre serviteur prononcées, il a bien fallu que je me rende à l’évidence, l’éthique imposait que je me présente sur le champ devant Maria et que j’avoue cette faute grave.

Les raisons ayant conduit à cette trahison étaient évidentes, une perte de valeurs, un effondrement des convictions, une angoisse permanente face à un ou plusieurs mondes inconnus, des logiques et valeurs incomprises, le sentiment de basculement d’un monde triste à un autre encore plus sordide, les bouleversements endurés par une humanité sans vision, dirigée par une élite écrasante et arrogante, le repli sur soi d’âmes et esprits n’ayant plus le courage de se révolter, tout cela était évidemment sous-jacent.

C’est cela que je devais expliquer à Maria, sans nier ma responsabilité, sans perdre de vue que le minimum de dignité de tout individu impose de savoir et devoir se mettre en question et accepter ses faiblesses, même les plus viles, et essayer toujours et encore de les surmonter.

C’est cela que je devais faire … mais c’est aussi cela que je n’ai pas fait.

Je ne suis plus revenu à la maison d’hôte où m’attendaient Maria et son amie, je n’ai d’ailleurs même pas eu le courage de les confronter directement, j’ai laissé un message à l’hôtesse d’accueil disant fort succinctement quelque chose du style suis retenu dans recherche du sens des évènements récents, serai un peu en retard, dinez sans moi. L’ambiguïté des termes n’était même pas volontaire…

J’ai erré dans la ville sombre et calme des heures durant, j’ai ruminé ma lâcheté, mon ignorance, ma banalité et la peur qui glace mon sang en permanence et finalement me suis rendu.

Je suis allé au bureau des réclamations et doléances étroites et sombres au titre des livres 1 à 7234 du code des malaises divers et ai proclamé ma responsabilité lors des évènements fameux, si fameux que les ignore toujours.

Je dois admettre avoir été parfaitement et totalement soulagé lorsque des huissiers annexes et connexes de catégorie 3 et caste 56% m’ont finalement accompagné dans ma cellule d’isolement pour réflexion intime.

Tout plutôt que devoir affronter le regard si beau et si pur de Maria.

Que pourrais-je ou pouvais-je lui dire ?

Les raisons que j’ai piteusement mentionnées auparavant ? C’est du vent, rien que du vent… Je n’ai pas de conviction et encore moins de gouvernail dans ma vie, j’erre au rythme d’un vent que je ne sens même pas, je suis mes amis plutôt que l’inverse et, si j’essaie de comprendre les soubresauts de ce monde ce n’est pas tant par grandeur philosophique ou appétit de connaissance, non, pas le moins du monde, c’est simplement parce que j’ai peur de ce monde, c’est aussi simple que cela.

J’ai peur…

Et comme j’ai peur de ce qui arrive et que je ne parviens pas à comprendre, je fuis.

Et si hier je suis tombé dans les bras de cette monitrice de sport c’est parce que j’étais flatté que l’on s’intéresse à moi.

Et si je ne suis pas allé à la rencontre de Maria, c’est parce que j’avais une trouille pas possible.

Et si je suis dans cette cellule aujourd’hui, c’est parce que je veux être seul et qu’on me fiche la paix une fois pour toute.

Et si l’on m’électrocute ou autre petite gracieuseté similaire, franchement j’en serais très heureux.

J’en ai assez de ma lâcheté. Je n’en suis pas fier.

Je suis assis contre le mur gris et froid de ma cellule de réflexion. J’entends au loin mon amie autruchienne qui chante un sonnet incompréhensible tandis qu’un huissier de sécurité hurle gaiement : tu vas la fermer connasse ! On en a marre de tes geignements !

Je n’ai pas la force de crier pour dire que je suis là, à ses côtés, près d’elle et de mes autres amis. Non, je n’en ai plus ni le courage ni la force. Ce qui me restait d’énergie et d’espoir s’est volatilisé dans l’immense dégoût qui m’envahit. Voilà. Je vous ai tout dit.

Vous pouvez me croire, ou non, cela m’importe peu. Demain, peut-être, à l’heure où blanchit la campagne… vous connaissez le reste.

De huit plaidoiries sans signification

Etrange procès…

Les audiences ont débuté ce matin.

Un procès à huis clos, pour notre bien a indiqué le juge omniscient, les évènements désastreux de l’année dernière étant encore omniprésent dans l’inconscient collectif de cette ville en dérive.

Un huis clos procédant en direct sur les enceintes ou relais informatiques disséminés aux alentours, huit caméras par présupposés coupables, chacune pointée sur un endroit pré-localisé de notre corps, à notre choix. J’ai opté pour le visage à deux mètres, les yeux, les mains, mon profil droit, le visage à cinquante centimètres à un angle de 45 degrés par rapport au plafond, le buste avec tête, le buste sans tête, et les jambes avec pieds.

Le ministère public, accusateur et protecteur des droits des citoyens, de leur sécurité et de l’intégrité des mœurs et de la bienséance, est assis au milieu d’une estrade, surélevée par rapport à nous, mais légèrement en contrebas du juge omniscient, ses trois assesseurs et ses sept huissiers. Les plaignants sont en demi-cercle de l’autre côté du tribunal. Nous sommes assis en demi-cercle en face d’eux mais chacun est entouré de deux préposés à la liberté et l’impartialité des âmes, esprits et corps publics ou privés.

Nous ne pouvons donc guère nous voir et avons interdiction absolue de nous parler ou d’échanger signes, moues ou grimaces particulières.

Le juge a parlé à l’une des dix-sept caméras installées en face de lui et qui nous empêchent de le discerner avec précision. Je crois qu’il s’agit d’un homme d’âge mur assez replet et grand, peut-être avec une barbe et un chapeau en feutre rouge, peut-être pas. Il a évoqué le trouble à l’ordre public et aux libertés fondamentales de l’humain et de l’humanité qui est son produit, relevé notre connivence et la machination dont nous avons été à l’origine voici huit mois, souligné notre culpabilité sans l’ombre d’un doute et nous a prié de répéter nos dires en maintenant la main droite levée et la gauche posée sur un livre noir.

Le grille-pain existentialiste a débuté la cérémonie des aveux solennels et pieux, en indiquant que le monde était abreuvé de puissance, ivre d’égoïsme et de violence, morale ou physique, un monde dans lequel la vie avait moins d’importance que le statut, un monde où chacune et chacun se réfugiait derrière la culpabilité des autres pour cacher sa lâcheté, son besoin de jouissance, de plaisirs immédiats, d’argent facile et de reconnaissance, un monde qui ne connaissait ni responsabilité ni réelle culpabilité. Pour cette raison, je me reconnais coupable et responsable, unique et pluriel, car ne rien faire serait m’associer à l’abandon des hommes, à leur ivresse, et cela je ne le veux pas. Je suis responsable et coupable, par action ou omission, directement ou indirectement, je ne suis rien mais en agissant ainsi je deviens tout.

L’autruche volante, flottante et trébuchante a pris la parole et a joyeusement indiquée qu’il n’y avait plus d’amour à Saint-Pétersbourg, que le Pont Mirabeau coulait sur la Seine, que les matins libres et creux résonnaient comme des coussins creux, que les oiseaux dans le ciel ne tournaient plus, que la vie était triste sans (mes) amis, que la vie n’avait plus de saveur, que les rires des enfants sonnaient faux puisqu’ils étaient des adultes en devenir, que les joies et peurs sentaient la naphtaline, que le rouge et le vert donnaient du bleu ciel, que l’amitié était en devenir. Ainsi, je suis responsable et coupable et mes amis ne le sont pas, chapeaux pointus à l’appui.

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca liés par une corde en forme de chapelet rouge et or se sont exprimés en même temps, parfaitement synchronisés et ont juré sur la foi de la bible, des sept sacrements, des quatorze bière du matin, de l’or du soir sur Harfleur et de la sainteté de Piero, de la chapelle d’Arezzo et du rêve de Constantin que (nous) sommes coupables de ne pas avoir encore obtenu l’indépendance de la chapelle et la résurrection de Piero d’entre les saints. Nous sommes responsables et coupables, sans aucun scrupule, et les autres connards qui prétendent être responsables de cela s’attribuent un rôle qui n’est pas le leur. Il n’y a que nous qui sachions ce qui doit être su, qui connaissions avec précision les pensées de Piero en ce moment magique et qui puissions librement et en connaissance de cause revendiquer l’héritage de liberté et opportunisme du divin peintre.

Le Yéti anarchiste s’est redressé et a parlé avec fougue évoquant la révolution des opprimés, la nécessaire exécution des nantis et privilégiés de masse qui excellaient depuis leurs socles en argent sans réaliser que le monde était monde et n’avait plus besoin d’eux. Il a poursuivi en jetant un regard fuyant au juge qui lui regardait les caméras en disant que la vérité est dans le sang des justes et des bons, le mensonge dans les yeux, l’urine et les déchets impurs des affamés de puissance et que maintenant ou plus tard, la révolution devait remettre la tête sur les épaules d’un monde en déliquescence. En conséquence de quoi, (je) suis responsable et coupable de toutes les révolutions à venir, de toutes les exécutions, de tous les règlements de compte qui se produiront pour la justesse de la cause et la rigueur des maux et des mots.

L’extincteur fort sage a parlé doctement et a souligné que dans l’histoire de l’humanité de tels moments ne sont pas légions, des instants uniques, des parenthèses qui ne demandent qu’à se refermer, des traits d’union entre des vivants qui rejettent la haine et la mort pour s’unir dans un dessein unique, celui de surmonter leurs différences et affirmer leur solidarité sur les cendres encore fumantes de massacres trop rapidement oubliés. Alors, parce que nous sommes tous uns, nous sommes également responsables et coupables, chacun de manière unique et essentielle, face à lui-même, face aux autres, face à l’humanité bouleversée.

Lorsque mon tour est venu, je me suis levé, j’ai regardé la caméra numéro quatre, ai dévié mon visage de quinze degré par rapport à son axe véritable et ai dit : Monsieur le Juge, votre Honneur, je n’ai pas autant de dignité, je ne suis pas grand, je ne suis pas altruiste ou révolutionnaire, je ne comprends rien, je ne sais pas de quoi on nous accuse, je n’ai aucune idée des crimes qui ont endeuillé ces lieux, je ne vois rien, n’entends rien, ne dis rien si ce n’est que je suis lâche, petit, faible, malheureux et intimidé. J’ai trompé la confiance de la personne en qui je croyais et n’ose pas le lui dire, je suis lâche, terriblement lâche, effrayé, terrorisé, un mort vivant qui ne demande plus rien si ce n’est disparaître dans une cellule non pas de 600 mais 2 mètres carrés, pour pleurer l’ignominie de ma conduite, de ce comportement d’humain qui me dégoûte, qui me répulse, que j’abhorre, car il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, tout est perdu, même l’honneur, le combat est perdu, l’espoir est mort, le rêve est perdu, l’arc-en-ciel est mort. Je vous en supplie, enfermez-moi à tout jamais et libérez mes amis qui n’y sont pour rien. Je suis seul et unique responsable de toutes les lâchetés, leur représentant unique et plénipotentiaire, qu’il en soit ainsi et que le silence s’installe à tout jamais.

C’est cela que j’ai dit. C’est cela que les autres ont dit. Le reste, les mots et les phrases, les flashes et les caméras, je n’ai plus écouté. Cela n’a plus d’importance. Plus rien n’a d’importance lorsque le dégoût est ainsi installé au plus profond de nous, pauvres humains.

De la traduction officielle de nos aveux et de l’intervention du temps dans nos réalités toutes relatives

Le temps s’est arrêté au milieu des plaidoiries. Une chose assez étrange j’en conviens.

J’étais plongé dans un intense désarroi, comme vous vous en serez probablement rendu compte hier. Une dépression provenant non point des Açores mais des abysses de mon âme épuisée par tant de luttes inutiles et perdues d’avance.

Nous écoutions le serment introductif du juge de paix, d’amour et de sérénité résumant nos propos et aveux afin de leur trouver l’écho approprié et la représentation adéquate au sein des textes juridiques dont nous ignorons le contenu.

Il scandait ses textes selon un rythme dont l’un des agents de sécurité, lutte et partage assis à mes côtés m’a indiqué qu’il s’appuyait sur le registre dit de Byneire Lespouyr et formait un trapèze de 5, 7, 5 et 9 syllabes de côtés. Je n’ai pas forcément saisi ce dont il s’agissait mais la progression était mélodieuse bien plus que les propos eux-mêmes remaniant nos dépositions et aveux.

La traduction juridique dudit juge des syllabes revenait à indiquer que le grille-pain existentialiste était le chef d’orchestre d’un groupe de 8 anarchistes démoniaques, dont l’autruche volante, flottante et trébuchante était le cerveau, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca les doigts de la main gauche, le Yéti anarchiste le cou et une partie des épaules, l’extincteur fort sage la jambe gauche et moi le talon des chaussures.

Le groupe était ensuite présenté comme l’archétype des mouvements sataniques criminels dont les actes répréhensibles étaient visés au titre III du livre 2 des propos de Maryus et Gilles.

Mon attention s’est quelque peu éveillée lorsque le juge a débuté un nouveau chapitre de son introduction en chantant les premiers vers intitulés: Qui, quoi, comment, où, la prose des criminels, leurs faits, gestes et manies, leurs petits tics et l’intégralité de leurs actes permissifs et odieux. J’espérais enfin comprendre ce que l’on nous reprochait mais cela n’a pas été le cas puisque le juge a chanté dans la foulée que nul mot, vers, ou chant pouvait signifier l’horreur de nos actes et leur impact sur une société atteint de manière dramatique de la façon dont chacune et chacun se rappelle.

Puis il est parti en biais à 45 degrés sur l’enfance de chacun d’entre nous. Vous apprendrez à ce titre que je suis né au 7 de la rue du Sacré Corps de la Mère Durée il y a trente-cinq ans. Je suis heureux de l’apprendre puisque je pensais être né ailleurs et il y a bien plus longtemps que cela.

Je me suis à nouveau perdu dans des limbes sacrés lorsque j’ai noté que le temps s’arrêtait lentement.

Au départ cela m’est apparu comme un lent glissement, quelque chose d’imperceptible, un mouvement lancinant et régulier mais chaque fois un peu plus bref, moins long, une note suspendue dans le ciel et qui s’accrochait à quelque nuage, si cette image fait sens pour vous, un léger hoquet du temps, une particule de Boson qui se serait coincée entre deux nuées sans limite.

J’ai regardé l’instrument à balancier mécanique qui me sert de montre et ai observé les mouvements de l’aiguille longue et fine qui impose aux secondes leur ordre de marche. J’ai noté à ce moment-là qu’une légère inclinaison se produisait aux environs de la septième, la quatorzième, la vingt-huitième et la cinquante-sixième seconde.

Ceci m’a fasciné. J’ai regardé autour de moi pour voir si d’autres se rendaient compte de la chose mais tel n’était pas le cas. J’ai pris mon pouls, des différentes manières recommandées par la médecine chinoise et suis parvenu à la même conclusion, et l’ai même confirmée puisque les pauses se sont prolongées, insensiblement, jusqu’à représenter deux à trois secondes par halte.

J’ai aussi réalisé que des interruptions plus conséquentes se produisaient à la septième, quatorzième, vingt-huitième et cinquante-sixième minute.

Durant ces parenthèses de temps j’ai observé ce qui se passait et ai été frappé de constater que les voix ne s’interrompaient pas mais languissaient, que les gestes ne s’immobilisaient pas mais glissaient, que les mouvements d’air se faisaient plus légers.

Bientôt, ces pauses se sont accélérées pour atteindre plusieurs dizaines de secondes par minutes et plusieurs dizaines de minutes par heures. J’ai également constaté que durant ces interruptions, mes gestes, ma pensée, et mes murmures – je ne peux pas parler puisque les présupposés coupables n’ont le droit d’intervenir qu’en début et fin de procès – n’étaient pas été affectés.

Il y a donc une certaine forme de désynchronisation qui s’est opérée entre les acteurs de cette réalité et celui qui vous sert de narrateur.

A quatorze heures sept minutes et 28 secondes, je me suis levé et ai fait quelques pas sans que quiconque n’intervienne. Je me suis dirigé devant mois, ai pris un verre d’eau qui avait été posé devant l’avocat et protecteurs des droits des victimes, de la société et des bonnes mœurs, l’ai bu et suis revenu m’asseoir.

Durant ces quelques secondes, les gestes et mots des participants à cette comédie de justice sont restés en suspens comme un accent circonflexe.

J’ai attendu une nouvelle conjonction et suis allé vers mes amis. J’ai constaté qu’eux aussi pouvaient bouger à une vitesse similaire à la mienne. Ils étaient également inaffectés par la force non pas du destin mais du temps en suspens.

Je leur ai parlé et ils m’ont répondu. Le grille-pain a dit qu’il n’était pas étonné car le temps devait être malade des erreurs et horreurs des vivants. L’autruche a ri et a simplement chanté il n’y a plus d’amour et plus de temps à Saint-Pétersbourg. Le Yéti a haussé les épaules. L’extincteur a éternué. Les trois pingouins m’ont dit : on s’en fout. On attend le verdict. Toi qui connais les humains, c’est aujourd’hui qu’on décrète l’indépendance d’Arezzo ?

Je n’ai rien dit, pas un mot, pas un seul. J’ai songé que le destin se jouait de nous, comme d’habitude. Je suis revenu à ma place et me suis allongé un peu. C’est de là que je vous écris, sur le clavier d’ordinateur d’une jolie journaliste installée à quelques mètres de moi.

Le ralentissement du temps est un rétrécissement pour certains et une accélération pour d’autres. Tout est relatif. Tout est fluctuant. Tout est aléatoire.

De chaos en chaos par cahot interposé et d’un petit service que j’aimerais humblement vous demander, si, si, vous avez bien lu…

Le temps s’est donc progressivement arrêté hier, lentement, délicatement, par intervalles de sept secondes ou minutes.

Le monde progresse de chaos en chaos, cela je ne l’ignorais pas, mais je n’avais pas soupçonné qu’entre ces moments de confusion extrême il y avait des phases d’étirement du temps, des longs moments de silence, des temps de respiration, et des cahots – ce qui n’est finalement pas si impossible à imaginer que cela, des cahots entre les chaos et pourquoi pas des K.O. pour ponctuer le tout ?

Je souris en tapant ces mots mais vous comprendrez qu’il s’agit d’une pointe d’humour grinçante, une apostrophe élégante pour cacher un profond désarroi.

Je récapitule, à titre d’inventaire :

(i) le temps telle une voiture ayant des difficultés avec un embrayage patineur, une batterie ou un réservoir vide, s’est fatigué et au beau milieu de notre procès s’est mis à brouter à des temps précis décrivant une suite géométrique basée sur le chiffre sept, ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi,

(ii) ces laps de temps, ces apostrophes, ces cahots, appelez-les comme vous voudrez, ont été de durée de plus en plus importante, et lors septièmes ou quatorzièmes heures, ont avoisiné plusieurs heures,

(iii) mais ces parenthèses ne sont perçues que par certains observateurs, je ne sais s’il faut les qualifier de privilégiés ou non, on verra cela plus tard,

(iv) pour toutes les autres personnes ou sujets de cette observation, il ne se passe rien, absolument rien, ils ne se rendent compte de rien,

(v) mais pour nous, les mouvements ralentissent prodigieusement pour s’arrêter et ne reprendre qu’en fin de cahot, les sons restent suspendus en l’air et se transforment en vrombissements ressemblant parfois à des ronflements nocturnes,

(vi) nous pouvons nous lever, discuter entre nous, quitter la salle, nous promener en ville, revenir bien plus tard, et nous retrouvons la salle très exactement dans le même état qu’au moment où nous l’avions quittée, les personnages dans la même position, puis tout reprend doucement vie et le juge des bonheurs, liberté, sécurité et droits divers reprend sa plaidoirie, pour nous une ou deux heures se sont écoulées, pour lui un dixième de seconde,

(vii) les vivants ainsi immobilisés se transforment en statues de sel, et si l’on tente de les bouger ou déplacer ils deviennent plus lourd que une masse d’acier, ce qui semblerait indiquer que le ralentissement du temps s’accompagne pour les sujets du temps présent en un accroissement de la masse probablement inversement proportionnel à celui du temps chaotique,

et (viii) le temps serait ainsi de nature plurielle, un temps désordonné pour nous et ordonné pour eux, mais si l’on envisageait que chacun pourrait rencontrer une illusion du temps similaire mais à des instants différents, on pourrait en déduire que pour chaque individu ou société le temps progresse de manière différente, uniforme ou non, à chacun son schéma d’évolution, son modelage, ses caractéristiques.

Ces notions physiques rejoignent bien entendu la philosophie mais ceci est un terrain sur lequel je n’oserai m’avancer évoluant au sein d’un groupe d’individus férus de celle-ci, à commencer par le grille-pain existentialiste et l’extincteur fort sage, sans mentionner ici Maria au regard si profond que je m’y perds à chaque fois que le mien s’y aventure…

Je viens de faire ce que je souhaitais éviter, c’est-à-dire prononcer le nom de ma chère Maria que j’ai trahie de manière si vulgaire et ridicule…

… je me dois d’ouvrir une parenthèse à cet égard, ne m’en veuillez pas si tout cela devient chaotique dans ce cahot du temps, si tant est que le temps est irrégulier et relatif, chaotique ou uniformément évolutif, personnalisé, on serait tenté d’imaginer que le temps pourrait par instant évoluer de manière circulaire, ce qui permettrait d’espérer biffer tel ou tel évènement pénible de l’histoire récente ou non.

Les humains en tant que collectivité ou société le font en permanence, n’est-ce pas ? Si tel n’était pas le cas nous ne nous contenterions pas de réitérer les mêmes erreurs à chaque balbutiement de l’histoire… dont acte !

Donc, on pourrait envisager que ce mouvement circulaire du temps avec balbutiement et amnésie s’applique également aux particuliers, n’est-ce pas ?

Vous me voyez venir avec mes grands sabots…

Ainsi, l’individu sournois, lâche et pleutre que je suis pourrait peut-être renier son passé récent, celui où il a rencontré cette monitrice de sport et l’a courtisé lamentablement avant de finir dans ses bras tel un jeune cabri en dévotion lunaire, tout cela en oubliant complètement l’existence de ladite maria… et ce passé pourrait ne jamais avoir été… et cet incident ridicule pourrait se révéler être un simple accident temporel expulsé de l’histoire contemporaine, une anecdote sans intérêt, un flétrissement d’une errance rationnelle… et je pourrais ainsi ne plus avoir besoin de me livrer en confession puisque ledit évènement pourrait ne pas avoir eu lieu… n’ayant pas existé, ayant été effacé du temps récent, ce moment d’échanges fugaces serait simplement recousu sur la blessure qui me hante et voilà !

Pas vu pas pris !

Ceci me paraîtrait envisageable mais il y a juste une petite difficulté, et cette difficulté c’est vous, chers amis, oui vous, la paire d’yeux qui lisez ces lignes, car si vous en êtes là vous aurez probablement lu les lignes d’il y a deux ou trois jours et là ce serait gênant pour moi, car il y aurait en quelque sorte un dérèglement de la mémoire collective, un décalage entre mon temps à moi et le vôtre, pour ne pas parler du nôtre…

aussi, je me demandais si vous pouviez avoir la gentillesse de revenir en arrière de deux ou trois jours sur ce blog et effacer les lignes qui concernaient ma rencontre avec cette jeune et fort jolie personne, soit dit en passant mais en tout bien tout honneur, ce serait très sympathiques de votre part, ce serait hautement apprécié…

Donc si vous le voulez bien, je vais vous laisser là pour aujourd’hui pour vous permettre d’effacer de votre ordinateur toute trace de mon passé récent, je veux dire l’épisode que je ne nommerai plus, et donc du vôtre, oubliez ce qu’il en a été, oubliez tout, ce ne devrait pas être trop difficile,

Après tout l’humain sous pression de tous les charmants philanthropes que ce monde compte a fini par développer une amnésie non plus feinte mais bien réelle, une faculté d’omission et d’oubli assez surprenante,

Alors s’il vous plait, ce privilège que vous accordez quasiment quotidiennement aux grands et puissants pourriez-vous l’étendre à mon humble et misérable personne ?

A demain donc… votre minuscule vermisseau, votre sympathique serviteur…

Du temps qui s’arrête, d’une visite au tribunal et d’une confrontation à venir

Je dois admettre profiter de ce ralentissement du temps.

Il y a une certaine jouissance à observer les aiguilles des secondes, virtuelles ou non, se figer dans un immobilisme quasi-total à intervalle régulier. Les gestes se perdent dans des vagues de lenteur. Les voix se mettent à résonner du même timbre et vrombir tels des moteurs au ralenti.

L’atmosphère devient un peu plus lourde, peut-être même visqueuse, je ne sais pas si ce terme est le meilleur qui soit pour décrire l’état dans lequel nous évoluons. Les molécules d’air perdent leur vivacité, leur élasticité, leur fluidité, voire même une partie de leur transparence et j’ai l’impression par moments de me trouver dans une eau très limpide et légère. Il y a des courants qui altèrent parfois l’image défilant sur l’écran de nos paupières, mais je ne saurais qualifier leur nature, gaz ou liquide ? Autre chose ? Je ne sais pas, je me contente d’observer et partager mes impressions avec vous, en toute humilité.

La pause temporelle de laquelle je vous écris a débuté il y a plusieurs heures. La progression étant clairement exponentielle, elle devrait, d’après mes calculs, durer encore quatre heures et quarante minutes, plus ou moins quelques minutes.

Tout à l’heure, j’ai pris le grille-pain existentiel sur mon épaule droite et je l’ai promené dans les couloirs du tribunal sublime et impartial des causes justes, aimables et fraîches, et l’ai amené dans la bibliothèque des lieux. Certes, uniquement des livres, manuels, codes et compilations de matières doctrinales ou jurisprudentielles, mais dans quelques recoins assoupis des rayonnages j’ai trouvé des essais et romans philosophiques, ce qu’ils faisaient là je n’en ai aucune idée, pas la moindre, vous l’imaginez bien, mais leur présence a tiré des larmes d’espoir de mon pauvre ami, je veux dire des ruissellements à peine perceptibles pour le commun des mortels ou des vivants non-organiques, un léger froncement du métal patiné, une inclinaison particulière de la paroi vibrante, et des reflets ambigus de lumière, une réaction bien émouvante d’un ami dont le parcours ces derniers temps a été jalonné d’épreuves délicates.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler sa mort puis réincarnation en un radiateur jaune puis nouvelle disparition et réapparition en grille-pain fataliste et depuis un certain temps des laps de pensées et l’émergence d’un type de résignation que je ne connaissais pas chez lui. Tout est changeant en ce monde, mais l’état, la pensée et l’humeur des grille-pains, c’est tout dire…

Je l’ai laissé dans la bibliothèque et suis revenu chercher l’extincteur fort sage et l’ai accompagné au quatrième étage du palais de justice immanente près des rampes en fer forgé et des ouvertures sur l’extérieur ainsi que sur les trois ou quatre rangées d’escalier évoluant en parallèle sur quelques mètres avant de se dissocier et s’élancer vers le haut, ou le bas, selon leurs humeurs respectives. La perspective s’ouvre sur un monde indécis, hésitant, marqués par des angles progressifs et des lignes droites évasives ou circulaires. L’extincteur est entré en contemplation gourmande à cette vision d’une géométrie fuyante.

A mon retour dans la salle d’audience où le juge des droits, libertés, joies et bonheur multiples tenait sa main droite levée vers le ciel depuis plusieurs heures tout en bourdonnant un son tout en diphtongue. Je me suis promené quelques minutes et me suis assis sur l’un des sièges demeurés vides sur la droite de la présidence du tribunal. J’y ai retrouvé le Yéti anarchiste qui sommeillait et les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca qui marchaient en rythme saccadé sur le pupitre des trois juges chantant Levons-nous braves soldats du temps zéro… A l’aide, camarades d’Arezzo, obtenons ton indépendance… Vive Piero et vive Constantin…

Je les ai laissé faire sachant qu’à part moi et peut-être l’autruche volante, flottante et trébuchante qui marchait en rond au milieu de la scène judiciaire tout en scandant des sonnets inaudibles, nul ne les entendraient.

J’ai feuilleté les livrets procéduraux utilisés en temps normal par les huissiers aimables et nonchalants puis me suis à mon tour assoupi.

A mon réveil, constatant que ma montre s’approchait de l’heure où notre temps virtuel et celui réel des gens présents s’approchaient d’une nouvelle conjonction, je me suis précipité pour récupérer tant l’extincteur que le grille-pain et les ai ramené à leur place pour une nouvelle période d’audition, pas très longue naturellement, tout au plus 7 ou 14 secondes.

En fait, je n’aurais pas dû m’inquiéter de leur absence éventuelle puisque 7 secondes seraient à peine suffisant pour les membres du tribunal de se rendre compte de l’absence de mes amis, mais j’ai ce souci de ne pas bouleverser par trop le déroulé du temps dans cette ville affectée par une catastrophe indescriptible – tellement indescriptible que nul ne s’est hasardé à nous la détailler -.

En revenant à ma place, j’ai constaté une certaine anomalie, je veux dire un changement dans la partie du tribunal réservée au personnel d’accompagnement où jusqu’ici se trouvaient sept personnes mais où s’en dénombrent désormais neuf.

J’ai scruté les visages qui s’y trouvaient et ai constaté dans un mélange de stupeur et de bonheur que s’y trouvaient ceux de la jeune fille au foulard rouge et de Maria au regard si profond que je m’y perds toujours.

Le moment des explications et confessions est-il venu ? Serais-je assez fort pour persister dans mon mensonge, serais-je assez lâche pour ne balbutier que des mots convenus ?

J’espère que comme je vous l’ai demandé hier vous aurez effacé toutes les traces de mon égarement dans les bras vaporeux d’une monitrice de sport… J’espère… Je ne sais pas en fait ce qu’il faut espérer. La vérité est un terme qui ne veut pas forcément dire grand-chose dans une réalité aux contours si mouvants.

Je vous en dirai un peu plus demain soir.

Du temps qui s’est arrêté et d’une discussion que j’aurais préféré éviter

Le temps s’est arrêté.

Après une longue période de ralentissement étalée sur plusieurs jours marquée par des périodes de cahotements et balbutiements de plus en plus longues, nous sommes en phase asymptotique, c’est-à-dire pour prendre l’analogie de la division par zéro ces zones où le diviseur est tellement petit que la division a pour résultat l’infini ou presque.

Ainsi, l’intervalle entre les pauses demeure de quelques secondes mais les pauses elles-mêmes sont extrêmement longues, de plusieurs heures assurément.

Nous sommes entrés en phase de consolidation du silence et d’immobilisation du temps voici vingt-trois heures, 12 minutes et 15 secondes.

D’après les calculs de l’extincteur fort sage qui nous a appris qu’en parallèle à ses connaissances historiques et ses découvertes d’exo planètes et de ses habitants il était un mathématicien chevronné, passionné d’Euler et Euclide, nous devrions demeurer dans cette phase pendant encore sept heures et quelques minutes. Par suite, nous devrions atteindre des zones où le temps des vivants de cette ville se déroulera par à-coups très brefs de quelques secondes puis des zones de calme parfait de plusieurs semaines.

L’inconnue selon l’extincteur est de savoir si après nous être rapproché d’un point de convergence pendant une durée peut-être illimitée nous pourrions nous en écarter et revenir à notre point de départ, c’est-à-dire le temps réel sans interruption du déroulé du temps. Il est fort probable à cet égard, et nous le découvrons à notre corps défendant, que le temps qui nous parait immuable et cohérent ne le soit pas du tout et que son long déroulé soit en permanence interrompue par des pauses. Celles-ci, cependant, sont habituellement tellement brèves que nous ne nous en rendons jamais compte. Nous vivons une expérience fascinante. N’est-ce pas ?

Ceci ressemble, d’une certaine mesure, aux travaux actuels portant sur le big bang et le big crunch. Ainsi, si le monde est en expansion constante il ne l’est pas selon une vitesse uniforme. Aussi bien, les scientifiques recherchent-ils si après plusieurs milliards d’années l’univers cessera son expansion pour se rétracter dans son état originel, le big crunch, ou s’il continuera sa course vers le refroidissement et l’expansion pour l’éternité…

Passionnant.

Peut-être…

Allez savoir. Je me rends compte de l’intérêt de cette découverte mais pour ce qui me concerne la découverte la plus déconcertante de cette journée est que Maria au regard si profond que je m’y plonge avec délectation ne m’en veut pas outre mesure pour mes méfaits passés, je veux dire bien entendu cette petite trahison avec la jeune monitrice de sports voici quelques jours.

J’ai hésité longuement à lui en parler, hésiter est un mot inapproprié car j’étais en réalité tellement paniqué voire épouvanté de lui en toucher mot que je m’étais inventé toutes les excuses au monde pour ne pas le faire, vous vous souviendrez de mes demandes puériles, ne m’en veuillez pas.

En fait, j’ai fini par prendre le taureau par les cornes, le courage à deux mains, le cœur au ventre, et que sais-je encore et me suis présenté droit comme un ‘i’ minuscule, taraudé par l’effroi et un intense sentiment de ridicule teinté de parjure.

Je l’ai regardée avec un mélange d’amour profond et de remord asphyxiant cherchant une rédemption inaccessible. La conversation a donné à peu près ceci :

Bonjour…

Bonjour. Nous sommes venues assister au procès mais il semblerait que le temps se soit mis à bafouiller sa copie. J’ai toujours pensé que l’errance que nous vivons était en dehors du temps. En voici la preuve.

Certainement. Tout est si étrange. Tellement de choses sont inexplicables.

Mais de peu d’importance. On passe sa vie à chercher des solutions à des problèmes plus ou moins compliqués qui dans l’ordre des choses sont totalement insignifiants. Mais on s’y accroche tant que le reste devient invisible. C’est l’arbre qui cache la forêt mais un arbre que l’on a planté soi-même pour éviter de s’aventurer dans la forêt qui nous fascine mais nous effraie.

Je suis certainement comme cela…

Plus que quiconque mais le plus souvent, à ta décharge, tu te lances dans ces quêtes avec la fougue et la candeur d’un Don Quichotte voyant des moulins tout autour de lui.

Le plus souvent… mais pas forcément tout le temps.

C’est vrai. Tu es perdu dans un monde dont tu ignores les contours et les règles du jeu. Ceci ne devrait pas forcément poser de problème mais pour toi c’est insurmontable. Tu te perds tant que tu en deviens plus vulnérable qu’une limace sur une autoroute.

Je suis certainement proche de la limace… A ce propos, je voulais te dire… je ne sais pas comment présenter la chose… c’est un incident bizarre… que je ne m’explique pas… comment pourrais-je l’expliquer, il n’y a pas de justification à ce que j’ai fait… en bref…

En bref ? Il semblerait que la brièveté ne soit pas ton fort cet après-midi… J’ai l’impression que ceci me concerne directement. Tu ne me regardes pas, tes lèvres tremblent, tes joues sont livides, tes yeux rouges, tes mains noueuses. Qu’as-tu donc pu faire ? Tomber dans les bras d’une femme peut-être… Ceci expliquerait cela… C’est tellement masculin.

Et bien… Enfin… On pourrait dire que ce n’est pas faux… Un accident, une bêtise. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ridicule. Un comportement ridicule. Je cherchais, j’enquêtais, cette jeune femme est venue, le reste je ne m’en rappelle plus… Je me sens si ridicule, si pitoyable, si infime…

Oui… J’imagine. C’est tout à fait normal. La trahison est une chose ridicule. Surtout lorsqu’elle est choisie et non pas imposée par autrui ou la force des circonstances. Tu as l’air bien ridicule… C’est vrai. Pitoyable aussi. Infime, je ne sais pas, nous le sommes toutes et tous donc ce n’est pas un état qui pourrait t’être attribué à toi seul. Mais d’autres vocables viennent en tête, stupide, niais, faible, amoral, bestial… Tant d’autres encore. Mais je ne t’en veux pas. Peut-être parce que je ne m’attendais pas à autre chose. Tu es si faible et fragile. Tu n’écoutes pas grand-chose et te perds dans des conjectures sans grand intérêt. Il était presque inévitable que tu tombes dans un de tes propres pièges… Bien, et maintenant, que comptes-tu faire ?

Bien… je ne sais pas trop… cela dépend de toi… Je te demande pardon…

Pardon ? Mais je ne peux pas te pardonner. Un humain ne peut pas pardonner à un autre. Nous sommes des créatures sans intérêt ni importance. Pardonner ne rime à rien… Je ne t’avais rien demandé. Je n’avais rien exigé de toi. Tu n’as pas à me demander pardon. Tu as eu le minimum de décence pour m’avouer tes enfantillages… C’est bien. J’en tirerai les conséquences mais plus tard et pour moi seulement. Les sentiments que j’éprouve pour toi seront naturellement de moindre intensité. Ce n’est que justice. Par contre, pour ce qui concerne, j’imagine que tu vas profiter d’une pause du temps pour t’expliquer avec cette jeune femme, n’est-ce pas ?

Naturellement. C’est ce que je comptais faire après t’avoir parlé.

Bien, alors vas-y, pour l’heure je crois que nous avons assez parlé. Ceci me fatigue un peu….

Je me suis éloigné terriblement gêné et profondément ridicule. Mais au moins elle ne m’a pas rejeté immédiatement. Elle ne m’a pas ignoré ou insulté… Peut-être est-ce pire encore… Je ne sais pas… Je vais aller à la recherche de cette jeune femme et m’expliquerai avec elle puis je reviendrai parler avec Maria…

Tant de mouvements et de circonvolutions pour aller d’un point à un autre. Il n’est pas encore né celui qui aura inventé la ligne droite pour mener nos vies de la naissance à la mort.

Peut-être est-ce mieux ainsi.

Peut-être pas.

D’une recherche inutile dans un temps immobile

Il m’est difficile de vous parler aujourd’hui.

Je suis à la recherche d’une jeune professeure de sport dans une ville dont j’ignore le fonctionnement et qui est figé dans un immobilisme du temps.

Je vous ai déjà expliqué ce dont il s’agit. Pas la peine de vous en dire plus.

Je marche au milieu d’humains qui sont arrêtés dans leur gestuelle particulière, leurs mots suspendus dans un long grognement sans signification particulière, telles des statues de sel, des icônes bibliques ou des sculptures précaires arrêtées dans une position définitive, parfois incompréhensible, souvent ridicule.

Je vais de l’une à l’autre, les contemple et m’enfuis, à la recherche du temps immobile et des femmes oubliées, de cette jeune femme en particulier avec qui j’ai passé quelques instants mais dont j’ignore tout, même le nom, je ne sais où elle est et ne peut demander à personne quelque éclaircissement que ce soit puisque, par définition, à part mes amis et moi-même, toutes et tous sont soumis au même diktat du temps qui les a freiné et moulé dans ces postures affligeantes.

Tout un univers à l’arrêt.

Tous les vivants stoppés nets dans leur élan.

Pas de vent.

Pas de bruit si ce ne sont ces vrombissements peux sonores mais agaçants à la fin.

Pas de mouvement, même pas celui des nuages dans le ciel ou des vaguelettes sur l’eau des rivières qui traversent la ville de part en part. Pas de senteurs ou parfums, même pas chez le boulanger.

L’air est translucide mais épais, on pourrait soupeser ses contours, c’est assez indéfinissable, j’hésite en écrivant ceci car je ne saurais décrire cette perméabilité de l’air, cette étrange translucidité qui n’est pas totalement transparence.

Je fends l’air en avançant de mon pas maladroit à la recherche de ma maîtresse d’un jour pour m’excuser… demande parfaitement justifiée mais surprenante de Maria au regard si profond que je m’y ressource fréquemment… je sens le temps qui se cristallise, s’épaissit, se compacte… tout semble avoir un poids, même l’indicible et l’invisible.

Je cours de l’une à l’autre, j’entre dans les maisons immobilisées dans un présent parfois imprévisible, des enfants stoppés dans un jeu de lego, des couples en train de se chamailler, s’ignorer, se parler ou s’aimer, des isolés s’isolant d’avantage et des peureux se cachant de la vie pour oublier la mort et y sombrer plus rapidement encore, mais je ne trouve pas celle que je cherche.

Il n’y a pas de trace d’elle.

Ou plutôt, il doit y avoir des traces mais comme je ne la connais pas je ne peux pas les reconnaître.

Tout est complexe, lourd et soporifique.

Je bute sur les mots, sur les gestes, sur les gens.

J’essaie de bouger ces corps immobiles pour dévoiler un visage ou quelque signe de reconnaissance mais n’y arrive pas car en se figeant ces gens se sont épaissis et pèsent dorénavant une tonne, ou plus.

J’essaie de retrouver une aiguille dans une botte de foin mais je dois le faire pour espérer retrouver une once de confiance de la part de Maria.

Comment pourrait-elle dorénavant me croire après mes trahisons ?

Je cherche…

Le temps s’est arrêté.

Il ne bougera peut-être plus jamais.

Un point final dans l’évolution des choses et du temps. Tout ceci n’ayant en définitive que fort peu d’intérêt au regard de l’univers dont les dimensions et la signification nous échappent, il ne serait après tout pas plus mal que ceci s’arrête ainsi.

Pas de grandiose apocalypse, de choc titanesque, d’explosion définitive, simplement un arrêt sans importance particulière à un moment anodin d’une histoire sans signification.

Tout le monde stoppé dans un geste, un mot ou un silence, et pas de suite, non, pas de suite, juste un prolongement du présent jusqu’à l’infini.

Ceci refléterait notre inutilité chronique et l’insignifiance de notre présence… et tant pis pour celles et ceux qui sont persuadés de l’inverse, et ils sont légions…

Pendant ce temps je cherche et pour l’heure vais vous laisser car je m’essouffle ainsi à vous parler par clavier interposé tout en marchant ou courant de l’une à l’autre. C’est une position incommode et je ne pourrais pas la supporter bien longtemps. Pardonnez-moi.

D’une minute de silence qui pourrait durer un siècle

Récapitulons!

Nous nous trouvons dans une ville sans nom particulier qui a souffert un traumatisme assez grave il y a au moins six mois. Nous ne savons pas de quelle convulsion il s’agit. Nous ignorons les nombre de victimes.

La plupart de mes amis se sont déclarés responsables et coupables des crimes en question pour des raisons qui diffèrent de l’un à l’autre mais sont basées sur l’idée que dans notre société contemporaine le sentiment d’irresponsabilité partagé tant par les gouvernants que les gouvernés est en train d’éroder le tissus social et les bases de la démocratie. Leur position est supposée contrecarrer ces tendances lourdes.

Je me suis également déclaré responsable et coupable mais pour des raisons bien plus prosaïques, à savoir mon souhait de ne pas me confronter à Maria au regard si pénétrant et sensuel, après une peu reluisante aventure clandestine et ponctuelle avec une professeure de sport.

Le procès dans lequel nous sommes en fâcheuse posture a débuté il y a quelques jours mais le temps s’est mis à évoluer de bien curieuse manière avec des pauses de plus en plus longues qui frôlent pour l’heure un record de plusieurs jours.

La chose étrange est que ces pauses répétées du temps dans son lent déroulé n’affecte que les gens d’ici et pas nous, gens de là-bas, peu importe où se situe ledit là-bas.

J’ai revu Maria et me suis lancé dans des explications assez fumeuses et boiteuses sur mon comportement mais elle n’a pas semblé si affectée que cela me demandant simplement de m’excuser également auprès de ma compagne d’un moment.

J’ai passé des heures hier et aujourd’hui encore à rechercher cette jeune personne dont je dois admettre ne plus me remémorer ses traits. Je ne connais naturellement ni son nom ni son prénom et encore moins son adresse.

Tel est le niveau de mon inconséquence, de mon irresponsabilité, de mon infantilisme. Je présume qu’il s’agit-là d’un comportement très humain, surtout très masculin.

Je suspecte que mes aveux étaient également liés à un besoin inconscient d’assumer enfin un début de responsabilité. Mais ce sera pour une autre fois, le temps s’étant arrêté, il n’y aura jamais de procès, enfin me semble-t-il car rien n’est jamais définitif, ni la vie ni la mort – ceci étant, pour la mort je ne peux pas vraiment me prononcer, mais ceci vous vous en doutiez certainement.

Donc, ma journée s’est passée en une longue course à la recherche d’une personne étrangère non reconnaissable avec qui j’ai passé des moments très agréables mais depuis fort longtemps oubliés pour m’excuser de mon comportement tout en sachant que son présent à elle et le mien ne coïncident plus.

A titre de parenthèses, je voudrais préciser mes propos antérieurs. J’ai mentionné le mot journée et vous vous êtes probablement dits que je devenais encore plus incohérent qu’autrefois puisque si le temps s’est arrêté pour toutes et tous, hormis nous, il doit en être de même pour le soleil, la lune et la terre, sinon les pauvres contemporains de ce monde triste vivraient des journées de quelque minutes seulement. Vous avez raison. J’utilise ces mots de façon très conventionnelle. En réalité, mes journées sont de seize heures et mes phases de repos de 8 heures.

Je n’ai donc guère progressé mais mes amis pingouins amateurs de Piero della Francesca s’ennuyant fortement dans une salle de tribunal étouffante se sont mis en tête que leur présence à mes côtés changerait la nature de ma quête et surtout ses résultats.

Il n’en a rien été.

Ils se sont immobilisés devant chaque personnage de sexe féminin quel que soit son âge en m’interpellant de manière très crue :

C’était celle-ci ?

Tu ne t’en souviens vraiment pas ?

T’es vraiment si con que cela, incapable de reconnaître ta maîtresse d’un moment ?

Franchement nul ! Dégradant ! Piero n’aurait jamais fait quelque chose comme cela. Voici quelqu’un qui avait un minimum de dignité. Pas comme toi…

C’était celle-là ? Hein ? Tu ne réponds pas parce que tu veux nous insulter tacitement ou parce que tu es trop vieux pour te souvenir de quoi que ce soit ?

Trop vieux ? C’est cela ? Oui, mais pas trop vieux pour t’amuser, hein ?

Celle-là là-bas ? Non ? Sur ? Quel âge elle avait ta belle ?

Il vaudrait mieux d’ailleurs que nous cherchions une femme plutôt âgée et moche, car honnêtement, sans vouloir trop t’embêter, question esthétique, c’est pas cela, je parle de toi pas d’elle, désolé mais c’est comme cela, plutôt moche la bête, la bête c’est toi, elle te méritait pas, honnêtement, bon si c’est pas elle, ce serait pas celle-ci, oui là-bas, au milieu de la fontaine ?

Et ceci s’est poursuivi de cette manière toute la journée.

J’ai dû leur faire remarquer à plusieurs reprises qu’ils s’adressaient à des statues ou des sculptures mais ceci ne les a pas découragés et ils ont continué de parler pendant des heures allant de l’une à l’autre en se moquant de moi.

Mon amie l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est jointe à nous et a commenté à sa façon les développements de cette journée fort intense :

Passée par ici, pas par-là, ailleurs ou nulle part, à Saint-Pétersbourg ou Mirabeau, sous la Seine ou les soupirs, sous les bancs et sur les tables, vers l’amont et de l’aval, soit ainsi et pas meilleur, près de tout et loin du reste, parce que la question n’est pas posée et les réponses y en a trop…

Je me suis finalement surpris à m’arrêter moi aussi et me figer dans la position de l’accablé, de tous les temps et tous les lieux, celui qui subit sans comprendre et ne réalise même pas qu’il n’y a rien à comprendre.

J’attends mon heure.

Je regarde les pingouins qui sont maintenant au loin en train d’invectiver des statues de sel tout en parlant dans la direction supposée de leur bouc-émissaire, votre serviteur, tandis que mon amie autruche regarde de ses yeux larmoyants un soleil couchant qui est ainsi depuis des heures envoyant sur le monde indisposé ses étranges lumières et chaudes lueurs.

Je vais attendre.

Finalement, rester immobile n’est pas si pénible, une méditation forcée et bénéfique, une intrusion dans un monde de silence et de gêne, de remords et de peine.

Je vous invite à me joindre pour une minute de silence qui pourrait durer un siècle.

Du temps qui est multiple, des puissants qui chutent, et du reste, et de nous, un peu

Les choses dans ce bas monde sont assez surprenantes. Difficile de ne pas en convenir.

Tenez, par exemple, hier j’étais absolument persuadé que le temps s’était arrêté dans ce monde fort triste et désemparé suite à une catastrophe particulière survenue l‘année dernière. J’étais enfoui dans le sentiment réconfortant que, par quelque miracle sur le compte duquel je ne me posais pas trop de questions, seuls les habitants familiers de ces lieux étaient affectés par cette pause.

Ces braves gens se trouvaient transformés en sortes de statues de sel tandis que mes amis et moi-même pouvions évoluer entre eux sans difficulté majeure. L’air était de nature presque liquide, un gaz très épais, à peine translucide. Nous parlions, évoluions, nous mouvions dans ce monde plat et à l’arrêt. Il y avait une certaine sérénité qui s’était emparée de nous.

Après tout que peut-il vraiment advenir si vous marchez, évoluez, parlez, à une vitesse inaccessible pour vos contemporains ? Rien, absolument rien. Le moindre tremblement de leurs mains et vous êtes déjà à l’autre bout de la ville, voire plus loin encore.

Mais, rien n’est jamais scellé dans ce haut monde.

Rien ne peut être considéré comme définitif, tout est susceptible d’évoluer, de se transformer, les situations les plus scabreuses peuvent soudain s’apaiser et se muer en une succession de paysages psychologiques très calmes et paisibles, la montagne déchainée souffrant sous les rafales de vent, neige et glace, laisse subitement place à un paysage de carte postale avec pics de roches, aiguilles fines et monts recouverts de neige sous un soleil rondouillard et un bleu immaculé, la mer de corail apaisante à l’extrême avec ses reflets d’émeraude sous un parasol bleu roi et des nuages façon meringue se mue en quelques heures en un maelstrom de sang et eau noire à l’extrême turbulent et vociférant, culbutant des empires et basculant des orgueils démesurés, envoyant des monstres d’acier contre des rochers ou dans des fosses oubliées, les égos des puissants ivres de sexe, fric et statuts sont renversés en une minute, menottés et balancés dans le coin gris et baveux d’une cellule triste.

Tout est changeant.

Tout est succession de pics et d’abimes, de monts et d’abysses.

Nous n’avons pas été épargné par ce phénomène.

Le temps s’est remis en marche, d’abord très lentement, puis un peu moins, puis régulièrement, et enfin en cascade sans fin.

Les pauses se sont raccourcies à l’extrême jusqu’à disparaître complètement, la cadence s’est accélérée, le temps a défilé avec à-coups vertigineux, nos secondes sont devenus des heures pour ceux et celles qui auparavant étaient des statues de ciel.

Tout bouge autour de moi.

Je parle, je vous parle par l’intermédiaire de ce clavier qui répond à ma frappe lente et mesurée, mais autour de moi, il n’y a que convulsions, tout bouge rapidement, à l’extrême, des formes s’étirent, s’allongent et tournent autour de moi, des sons irréguliers et aigus, s’enflent et chavirent, il n’y a plus d’horizon stable, le jour succède à la nuit, la nuit au jour, je suis parfois bousculé, mon corps est projeté en avant ou en arrière, l’horizon change et je ne sais même pas ce qu’il est, tout s’inverse, tout se bouleverse, je ne reconnais plus rien, je suis un mur ou une fontaine qui ne bouge plus dans un monde devenu fou, qui dévale et roule, transperce et cible, tout jaillit de partout à la fois, les anciennes statues de sel sont des figures sans forme ni substance, des mouvements ininterrompus, des jaillissements de couleurs qui finissent par rejoindre des gris sans  nuances, et je suis lourd et stable, mes pieds sont enfoncés dans un sol qui lui ne bouge pas mais ressemble à une boue apaisante, on me bouge, on me jette, on me propulse vers une direction que j’ignore, le temps circule dans les artères de ce monde à une vitesse proche de la lumière, cette dernière parait plus solide que d’habitude, les photons se cristallisent, les jets de lumière se diffusent tels des gerbes d’eau, le procès doit être fini, mon environnement est déplacé sans que je ne reconnaisse ni le point de départ ni celui d’arrivée, une succession de mouvements nauséeux, je cherche un point fixe et le trouve parfois dans l’image de mes amis eux également arrêtés dans un temps qui est le nôtre mais pas le leur, tout est relatif ici ou ailleurs, nous ne vivons pas de manière synchronisée, pour une ou des raisons que j’ignore nous évoluons au même endroit mais selon des cycles qui ont divergé, lorsqu’ils accélèrent nous ralentissons, lorsque nous accélérons, ils ralentissent, nous ne convergeons plus, j’ai mal au ventre, une nausée qui s’étire dans mon estomac de grand malade, la tête est dans mon estomac au sens premier du terme, c’est là qu’elle se perd, exprime son désenchantement, sa déconfiture, son déséquilibre, je ne suis plus qu’une bête totalement perdue.

J’imagine qu’il doit en être de même de celles et ceux qui chavirent au premier ou second degré du terme, ces gens qui étaient au sommet des vagues ou du monde et qui se trouvent enfermés quelque part, rejetés, haïs, détestés, maudits, enterrés, ils perdent tout, en une fraction de seconde, de puissants ils deviennent impuissants, leurs courtisans les abandonnent, leurs proches les rejettent, celles et ceux qui les ont tant aimés les blasphèment de manière inversement proportionnelle, tout est perdu, surtout l’honneur, mais auparavant que faisaient-ils ces braves gens ? Où étaient-ils ? Que disaient-ils ? Leur action contredisait leurs propos, dires et leçons, ils se pavanaient en haut des montagnes, au sommet des vagues, tout était à eux, le bleu du ciel et les rayons du soleil, tout était à eux, et ils ne donnaient rien, ils ne savaient que prendre, ils se sont étalés et meurent en douceur, dans l’amertume et l’incompréhension, au fond de leurs abysses démesurées, d’autant plus démesurées qu’ils pensaient avoir atteint les sommets grisants d’où l’on ne redescend jamais, sauf si l’on est humain, et ils sont humains et ils sont tombés.

Je pense à tous ces gens et, je l’admets sans honte, leur chute me ravit car elle me rappelle que je suis vivant, humain, et que je partage avec toutes et tous le même devenir, la mort au bout du chemin, l’enfouissement dans un oubli qui s’impose en moins de trois générations, un hoquet du temps, ce cher temps qui chavire lui aussi, qui n’est pas régulier, ne vaut pas pour l’un ce qu’il vaut pour l’autre, un temps qui n’est qu’une moyenne approximative, un condensé de ce qui nous gère, qui dicte ses lois et ses impératifs, je suis ainsi, vous l’êtes aussi, nous le sommes tous.

Pour l’heure je suis dans une ville qui n’a plus de frontière ni d’horizon, un monde qui s’agite et se convulse si rapidement que je ne perçois même plus ses murailles, ses limites, ses règles du jeu, et je me suis imposé des règles qui ne veulent rien dire, et je m’impose toujours et encore d’essayer de comprendre mais je n’y arrive pas.

Le temps se déroule, en des milliards de ramifications, nous ne vivons pas dans le même siècle chers amis, nous partageons un monde qui nous semble le même, chers amis, mais il ne l’est pas, rien n’est pareil, votre rouge est mon jaune, votre bonheur est mon malheur, votre passion est mon ennui, votre temps n’est pas le mien, vos secondes sont mes heures et mes minutes sont vos siècles, ce qui me ravit vous peine, ce qui me touche vous insupporte.

C’est ainsi.

Quoi que nous fassions, disions ou pensions, nous serons tous un jour au sommet de quelque chose, une colline ou un pic, un faux-plat ou une aiguille et nous tomberons tous, amèrement, tristement, débonnairement, mais essayons, si vous le voulez bien, de le faire avec un brin de dignité, pas comme ces médiocres qui chutent, non faisons-le avec un minimum de dignité, de droiture, de principe, comme ce cher grille-pain existentialiste qui s’est déclaré le premier responsable et coupable, je ne sais toujours pas pourquoi mais à tout le moins, lorsqu’il a fait ceci, il était plus humain que l’humanité elle-même.

Des différentes textures du temps selon les circonstances

Que le temps se soit accéléré n’est pas une chose particulièrement étonnante, après tout nous ressentons tous ce phénomène depuis quelques années.

Ce qui l’est cependant un peu plus est la nature de cette accélération. Comme je vous l’ai indiqué hier, alors que nous étions dans une phase de décélération pour les vivants autour de nous, les choses ont subitement pris un tour inverse, le temps s’est mis à accélérer pour eux mais pas pour nous.

Nous vivons à un rythme qui nous semble normal, régulier, marqué par les pulsations de nos cœurs, mais il est largement en deçà de celui de toutes celles et ceux qui nous entourent. Ils tournent telles des toupies, à tel point que leurs silhouettes deviennent invisibles à nos yeux, des flous qui bougent à grande vitesse sur fond incertain et couleurs grises, les mouvements sont si rapides que nous n’en percevons que la quintessence, c’est-à-dire presque rien. Nous bougeons aussi parfois, ce qui semble indiquer qu’ils nous amènent d’un endroit à un autre. Ils doivent probablement considérer que nous sommes immobiles, transformés à notre tour en statues de sel, des objets plus que des sujets, des choses qui sont murées dans un silence sans limite. Puisque nous étions au milieu d’un procès dans lequel nous jouions le rôle de présupposés coupables, sur la base de nos aveux sans équivoques, ils ont dû estimer que nous souhaitions échapper au verdict inéluctable en nous murant dans un immobilisme de bon ton.

Allez-savoir ce qu’ils sont en train de faire, nous ne pouvons guère ergoter, commenter ou nous plaindre, puisque le rythme de nos vies et le leur a bifurqué voici une semaine déjà. Nous ne sommes plus synchronisés. Leur temps et le nôtre sont différents, ce qui n’est guère compréhensible, mais si peu de choses le sont.

La chose qui me gêne le plus, je dois l’avouer, est la sensation nauséeuse provoquée par ces décors qui changent en permanence sans que l’on sache pourquoi, quand ou comment. Les vivants sont des genres de forme qui bougent rapidement et sans forme prédéterminée proférant des sons très aigus et brefs qui s’entremêlent et finissent par ne plus rien dire. Bien entendu, il devait en être de même mais en sens opposé il y a quelques jours à peine lorsque les choses étaient inversées, ce qui m’avait amené à conclure de manière inopinée et intempestive que le temps s’était immobilisé.

J’aurais dû être prudent et me rappeler que dans l’errance qui est la nôtre rien n’est jamais fixe, définitif, immuable, bien au contraire. Les sols sur lesquels nous nous mouvons sont solides et durs pourtant ils bougent tout le temps et provoquent régulièrement des tremblements de terre dévastateurs. Rien n’est visible sur le très court terme, mais sur le très long terme notre terre ne fait que bouger dans tous les sens dansant une danse à mille temps qui n’amusent que ceux qui ont le temps de la contempler, c’est-à-dire personne.

Nous vivons dans notre petit temps tout ricrac, restreint, ridiculement raccourci, et pensons que tout s’égrène de la même manière, lentement, tranquillement, que les petits détails de nos vies qui souvent deviennent des chimères, des horreurs qui nous empêchent de dormir, tenaillent nos entrailles, nous asphyxient, sont importants, essentiels, cruciaux… Il n’en est assurément rien.

Nous bougeons à un rythme différent du monde dont nous ne sommes même pas l’accessoire, nous évoluons mais ne laissons aucune trace, quand bien même pensons-nous l’inverse. Tout est fort dérisoire, assurément…

Mais pour en revenir à mon petit monde à moi, ma petite chose dans laquelle je me meus, il est bien dérangé ces temps-ci.

Tout bouge si vite autour de moi. Heureusement mes amis suivent l’évolution qui est la mienne. Le grille-pain existentialiste qui est à quelques mètres de moi derrière une sorte de brume colorée a proféré tout à l’heure quelques sons qui voulaient je crois dire tout ceci me dépasse un peu mais c’est chose normale car la vie est complexe et la somme des vies qui constitue notre société encore plus. Je pensais que mes aveux permettraient d’amener un peu de calme dans cette ville désolée mais il est impossible de savoir si tel est le cas puisque tout va si rapidement qu’il est impossible d’analyser quoi que ce soit. Mes aveux sont là, noir sur blanc, pourtant tout est illisible, incompréhensible, les paroles du juge et celles du jury, se perdent dans un océan de sons inaudibles, impossibles à décortiquer. Je ne sais pas ce que Kierkegaard dirait en pareille occasion.

Je n’ai pas entendu le reste, il a subitement disparu emporté par une des ombres mouvantes signifiant un humain en mouvement, dieu sait où il peut-être.

Maria dont le regard est si profond qu’il m’envoute tout le temps est assise dans l’une des travées du public et je la regarde de temps en temps. J’ai essayé de lui dire tout à l’heure que je n’étais pas parvenu à retrouver celle avec qui j’avais passé des moments envoutants pour lui présenter mes excuses mais je ne suis pas sûr qu’elle m’ait entendu. Son regard est légèrement triste et obliquement nostalgique, je ne saurais lui en tenir rigueur. Comment demander à une personne aussi sublime qu’elle de pardonner à l’imbécile que je suis ?

Il y a quelques minutes les fondations sur lesquelles je me tiens ont bougé et tout autour de moi a sombré dans une cacophonie visuelle proprement insupportable. J’en ai déduit que l’on m’emmenait quelque part. Tout s’est transformé en un flou presque palpable. Ceci a duré quelques secondes le temps pour eux, peu importe qui sont les eux, de me déposer quelque part, une antichambre de ce monde, et de m’y laisser sur un siège inconfortable.

Les choses se sont ensuite calmées, les ombres se sont dissipées, des murs sont apparus, des objets aussi, et mes amis, certains en tout cas, se sont matérialisés à mes côtés. On nous a donc évacués dans cette pièce illuminée par une lampe blanche incandescente avec quelques fauteuils que nous occupons. J’ai une très forte migraine. Mes yeux sont rougis de peur et d’épuisement. Tout est illusion mais le calme est revenu. Un silence s’est installé, beau et langoureux.

Je ne souhaite pas parler. Mes amis non plus, même les pingouins amateurs de Piero della Francesca, d’habitude râleurs et pesteurs, se sont tus. La fatigue et l’incompréhension nous a saisi. Nous sommes abattus. Pour l’heure, l’essentiel est de récupérer un peu de sérénité. Je dois donc vous laisser.

De la musique qui adoucit les mœurs et de son intrusion dans un temps qui n’est plus qu’anarchie

Pour une raison qui m’échappe très largement, au milieu de cette parenthèse du temps, ou plutôt des temps, avec des valeurs et des rythmes différents selon qu’il s’agisse de notre petit groupe ou des habitants de cette ville, de cette réalité particulière, mes amis se sont mis à produire une sorte de combinaisons de sons. Ils ont joué ou fait ou composé de la musique, je ne sais pas quel est le terme le plus approprié. Ils sont entrés en transe.

Tout cela a débuté ce matin. Le mot ‘matin’ n’est pas forcément applicable en l’occurrence puisque notre temps étant très lent les levers et couchers de soleil de l’autre temps, celui des humains de cette ville, se produisent à intervalles fort réguliers de quelques minutes seulement. Notre physiologie reste cependant adaptée à notre temps à nous, et nous restons éveillés durant l’équivalent de plusieurs mois.

Naturellement, lorsque nous dormons, notre sommeil s’étale sur plusieurs mois de l’autre temps.

Tout ceci doit paraître fort bizarre à nos geôliers, à vous aussi assurément, mais rassurez-vous à nous également.

Tout est fort étrange dans cette errance qui est la nôtre. Dont acte.

Ce matin donc, mes amis sans vraiment se consulter se sont mis à entrer en transe musicale comme d’autres entrent en religion.

L’autruche volante, flottante et trébuchante s’y est mise la première en chantant sur un ton très aigu et jalonné de claquements de becs façon cigogne de fort méchante humeur les paroles suivantes, pour autant que je me les rappelle : terrible, la vie est verte, la mort est bleue, le soleil est jaune, les fleurs rouges, l’amour est à Saint-Pétersbourg, mais on ne la trouve pas, elle est cachée sous une pile de chats, qui dorment en miaulant, et miaulent en rêvant, et rêvent d’une vie ailleurs, en Patagonie ou sur l’ile de Vienne, et le Pont Mirabeau s’amuse à couler sur la Seine qui rampe au fond des chaussées élastiques ou pas, et les yeux sont verts de gris, et gris-verts, et nous sommes ici, dans un temps qui n’est pas tant que cela un temps mais un tantinet tendu pour hypertendu du temps des taons.

Je n’ai rien dit car j’aime bien l’autruche volante, mon amie, et j’éprouve pour elle une profonde tendresse. Je ne lui ai pas indiqué que je comprenais de moins en moins ce qu’elle essayait de dire puisque d’une part cela l’aurait peut-être attristé et d’autre part rien n’indiquait selon les éléments de preuve en ma disposition que mon raisonnement était toujours et systématiquement à la hauteur de mes attentes.

De fait, les sonnets chantés de l’autruche ont subitement été accompagné par un battement et régulier ressemblant à un langage morse étouffé provenant du Yéti anarchiste. Le son qu’il produisait provenait d’un battement lourd et lent de sa main droite sur sa poitrine jouant le rôle d’une caisse de résonance. Je n’ai au premier abord pas saisi le lien entre les battements et les paroles de l’autruche mais ai réalisé au bout d’un moment que le Yéti appuyait son poing sur sa poitrine à chaque fois que les sons ‘é’ ou ‘i’ étaient prononcés. Ceci formait une cadence irrégulière, un alphabet morse indéchiffrable, une succession de ‘bump, bump, bump’ irrégulier.

Bientôt, le grille-pain existentialiste à qui je n’attribuais pas de talents musicaux particuliers, mais ceci démontre le biais qui me tenaille s’agissant de l’appréhension d’individus ne répondant pas aux critères traditionnels ou habituels, s’est joint à l’orchestre naissant en éjectant son livre de Kierkegaard à intervalles réguliers, je veux dire le temps habituellement requis pour que les toast soient légèrement dorés.

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca se sont mis l’un sur les épaules de l’autre, celui atteignant le sommet se jetant sur le lustre néonesque avec un hurlement cinglant signifiant soit ‘Constantin’ soit ‘Arezzo’, je ne sais pas au juste, avant de retomber brutalement sur le sol, puis ont recommencé inlassablement la même procédure.

L’extincteur fort sage a ajouté un peu de sel dans cette cacophonie naissante en faisant tournoyer son appendice plastique tel un lasso de nos anciens westerns que nous aimions tant, je parle pour toutes celles et ceux ayant dépassé la quarantaine.

Ne souhaitant pas me montrer asocial je me suis joint au groupe en entonnant une chanson que j’aime bien, le ‘ne me quitte pas’ de Brel que j’ai alterné avec ‘Amsterdam’.

Tout ceci doit vous paraître bien particulier mais je vous rassure immédiatement, la lecture de ces lignes produit un effet qui n’a absolument rien à voir avec le déchainement ahurissant et cinglant des vocalises et gestuelles de tous les amis ici réunis.

Je vous en supplie, n’essayer pas de reproduire ces sons chez-vous, vous risqueriez une expulsion immédiate.

Contentez-vous de chanter nos louanges, mais en silence je vous prie. Je dis ceci non pas pour me joindre à tous ces puissants qui ne comprennent pas que leur statut d’immortels est loin d’être atteint mais simplement parce que la patience qui est la mienne depuis ce matin a été mise à rude épreuve. Ne m’en veuillez pas si cela peut paraître un brin présomptueux.

Je vais vous laisser car il est particulièrement difficile de chanter et supporter ces hurlements tout en tapant ces quelques lignes. Si vous aviez des suggestions de chansons, n’hésitez pas à m’en faire part mais en murmurant s’il vous plait.

Des temps qui finissent enfin par se rejoindre et de la fin de cette étape de notre errance

Le temps des autres et notre temps se sont rattrapés. Finalement. Quand ? Je ne sais pas, nous dormions.

Leur temps progressait très rapidement, une de leur journée s’inscrivait dans dix de nos minutes, soixante minutes par heure, vingt-quatre heures par jour, faites le calcul, assez simple finalement, 144 de leurs journées en 1 des nôtres, une de nos semaines, 2 de leurs années, un de nos mois, dix ans chez eux, nous avons vécu moins d’une saison dans une pièce assez étroite mais nullement inconfortable, eux, ou elles, ont vécu des sommes de vies, de morts, d’émotions et passions, de tristesses et bonheurs enchevêtrés pour le meilleur et le pire, nous avons ployé sous le joug de notre incompréhension et de la banalité du temps, de l’implacable accumulation des minutes et des jours, eux, ou elles, ont vu des mondes s’effondrer, des vies basculer, des enfants naître et s’épanouir jusqu’aux portes de l’adolescence, des retraités s’avancer fièrement dans un monde nouveau pour se confronter aux affres de la maladie, de la vieillesse et de la mort, le poirier du voisin est passée d’arbrisseau à bel arbre mâture cinglant ses branches vers votre jardins que vous aviez plus ou moins laissé à l’abandon entre votre divorce, votre remariage et la naissance des deux premiers enfants de votre deuxième ou troisième lit, tout s’est ébloui, épanoui, élancé puis s’est à nouveau heurté aux mêmes défauts de ce monde si fuyant et délicat, ces contradictions qui vous enserrent, ces basculements que vous n’arrivez pas à gérer, ces sensations qui vous trahissent, ces défauts qui sont les vôtres, et les siens, et les leurs, et les nôtres… les nôtres, pas tant que cela, nous sommes restés de l’autre côté, là où le temps s’écoule si lentement que pour atteindre la mer la goutte d’eau met des années, des amoncellements de temps, des citadelles de temps qui se construisent pour rester une face à l’éternité et terminent en ruines pour l’éternité, nous avons progressé à notre vitesse très lente, sans rien dire de particulier, sans subir d’émotions essentielles ou paradoxales, nous n’avons fait que vivre un pan très réduit de notre vie dans un pan très étroit d’un réduit de votre vie à vous, à eux ou à elles.

Mes amis ont disserté sur les sujets qui les passionnent, j’ai parlé de tout ce que je ne comprends pas, j’étais le plus bavard.

L’autruche volante flottante et trébuchante a conté des contes et chanté des chants dont nous n’avons pas réussi à saisir le moindre sens, mais ceci n’est pas grave, c’est ainsi que sa vie est, nous ne sommes que des spectateurs, parfois admirateurs, restent ses phrases qui trahissent un monde que nous ne soupçonnons pas, pas le moins du monde, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la Seine coule sur le pont Mirabeau et à l’aube nous serons à Harfleur, car le cormoran se couche sur le dormeur du val, et les ciels de Van Gogh rejoignent ceux de Turner dans un après qui n’est plus avant, et le vert n’est pas bleu car le rouge s’est mêlé de tout cela, et le ciel n’est plus et le sang se met dans les griffes du tigre et nous pleurons car les pleurs nous restent quand le reste n’est plus que souvenir, et nous pensons à vous plutôt que l’inverse, car l’inverse nous ne garantissons pas, et ceci ne nous regarde pas mais nous rassure, plutôt que recevoir songez à donner, et ainsi de suite, des mots accrochés aux murs de notre logis sombre et silencieux, à peine perturbés par les plaintes des trois pingouins amateurs de Piero della Francesca, se demandant pour la dix-mille et unième fois où, quand et comment ils parviendront à atteindre Arezzo et décréter l’indépendance de la chapelle du maître de la renaissance.

Nous avons dérivé dans notre temps à nous, notre parenthèse, laissant les accents de nos rêves et espoirs s’entrecouper et se mélanger, avec un Yéti anarchiste dépité de ce que la révolution ne se fasse jamais, que quoi que les malheurs puissent être jamais les puissants n’y perdent leur superbe et jamais les écrasés n’y gagnent le respect, tout entier perdu dans l’alcool de l’oppression, le gargarisme des masses, les vapeurs de la consommation, les ivresses des miettes qu’on leur laisse et qu’ils adorent et ainsi de suite, et ce pauvre Yéti de pleurer de grosses larmes de déprimé constamment confronté à son sort las et triste celui d’un visionnaire ayant toujours raison dans un monde sourd à ses vocalises, avec également un brave et bon extincteur fort sage assis en tailleurs dans son coin, écoutant les voix de son inconscient et de son âme, nous rappelant que la sagesse est le tronc de l’arbre, la pétale de la fleur, la plume de l’oiseau ou l’œil de la mouche, que la beauté s’y tient là éternellement sans que jamais nous ne la trouvions. Nous avons ainsi dérivé jusqu’à ce que notre récif se heurte non pas à un récif mais à un ponton de bois et de cordes.

Nous sommes en effet sortis de cette antichambre de je ne sais trop quoi ce matin, à l’aube de votre et notre temps, enfin réconciliés.

La porte s’est ouverte, un juge à chapeau vert et doré est entré, s’est tenu droit au-devant de deux personnes vêtues de noir, et a lu un texte qui disait à peu près ceci : ‘Par la force des institutions du droit, de la liberté, de la joie et de l’ordre incarné, au n om de la pérennité des choses et du temps, conformément aux dispositions du préambule de l’acte institutif de nos institutions et constitutif de notre loi suprême, compte tenu de votre décision irrévocable et intangible visant à exercer sur vous-mêmes le diktat d’une grève de la faim de plusieurs semaines sans que quiconque ou quelque représentant de nos institutions n’y puisse mais, tenant compte des impératifs de notre société dont les tenants et les aboutissants sont bonheur et paix, le tribunal des forces majeures et mineures, unies dans la même destinée et compassion, a rendu un avis obligatoire duquel il ressort que, premièrement, vous êtes immédiatement rendus aux forces de la joie et de la liberté, deuxièmement,  vous êtes priés en échange de cette gratification de déclarer solennellement et spontanément votre décision d’arrêter votre grève de la faim, troisièmement, vous êtes enjoints de bien vouloir quitter notre ville par la porte orientale et de vous engager à ne plus y revenir même si, premièrement, une inondation, deuxièmement, un incendie, troisièmement, un tremblement de terre, quatrièmement, un accès de fièvre jaune, cinquièmement, un besoin de humer l’air de notre belle et bonne ville, venaient à se déclarer isolément ou collectivement, par la foi de ce que dieu nous enjoint et la bonté de nos âmes vous dictent, pour qui de droit ou fait, par devant vous et derrière les murs de ce qui est votre tout, moi, les autres, nous et vous, sommes ainsi unis dans l’irrémédiabilité de la décision qui est la nôtre, fait en ce jour des réticences absolues, le troisième du mois de Ventôse, de l’an 434.

Il s’est retourné, est reparti vers le couloir sans autre parole.

Les services du centre d’incarcération où nous trouvions nous ont accompagnés vers ladite porte orientale et après avoir dépassé le dernier hameau qui se trouvait au-delà du signal de sortie de l’agglomération nous ont laissé au bord de la route en tirant trois coups de feu en l’air, façon de nous rappeler que le monde qui est le leur, même si le temps qui y prévaut s’écoule désormais à la même vitesse que le nôtre, ne sera jamais le nôtre.

Nous ne saurons jamais ce qui est survenu voici quelques mois, la grande catastrophe, au sujet de laquelle nous avons déclaré notre responsabilité et culpabilité solennelle et unique, suivant ainsi l’exemple du grille-pain existentialiste qui soit dit en passant à repris sa place sur mon épaule droite.

Les choses ont repris leurs cours et au moment où je vous parle nous venons d’apercevoir les silhouettes réconfortantes de Maria au regard si profond que je rêve de m’y perdre à nouveau, de la jeune femme à l’imperméable rouge et de la machine à gaz à tendances politiciennes.

Le monde va reprendre son cours, le temps va cesser sa dérive, nous allons réapprendre une vie dont l’errance est remarquable. Je me réjouis.

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