D’une lumière ténue au fond du tunnel, du plaisir de retrouver une machine à gaz rondouillarde même politicienne, d’une minute, de 4’33’’ et de 7’, de l’espoir et du sort de Maria.


D’une lumière ténue au fond du tunnel, du plaisir de retrouver une machine à gaz rondouillarde même politicienne, d’une minute, de 4’33’’ et de 7’, de l’espoir et du sort de Maria.

 

 

Les choses s’améliorent, le soleil brille, peut-être pas dans ma cellule d’isolement, les nuages épais cèdent progressivement le pas à une lueur profonde issue des tréfonds de l’espace, un soupçon d’espérance, une dose d’optimisme, un degré infime de joie, tout cela parce que mon petit stratagème a réussi au-delà de mes rêves les plus fous.

 

Vous avez probablement remarqué qu’hier mon moral était relativement limité, disons qu’il avait atteint les eaux sombres et inexplorées de la fosse des Mariannes, là d’où nul ne revient et où d’ailleurs nul ne va.

 

Revoyant l’aimable et bon policier qui se préoccupe beaucoup de ma santé, surtout physique, je lui ai dit, après son désagréable diagnostic quotidien, que j’avais froid la nuit, me sentait fébrile, souffrait de soudaines pertes de conscience et qu’un appareil de chauffage quel qu’il soit me serait utile. Reprenant son souffle il s’est inquiété et m’a avoué qu’en ces lieux arides et brûlants il n’était pas évident de trouver des médicaments appropriés et encore moins des appareils de chauffage. Il m’a cependant assuré de sa coopération et m’a souhaité une belle et douce journée. Je n’ai pas répondu. Que répondre à cela dans les circonstances présentes ?

 

Cependant, il y a quelques heures, la porte de mon cagibi s’est ouverte et on y a poussé une machine bizarroïde, une intrusion qui m’a précipité dans des limbes de plaisir et joie, celle-ci non mimée ou feinte.

 

Je m’attendais en effet à ce que l’on me prête un quelconque appareil mécanique voire électrique dont je pensais qu’il m’aurait fourni des pièces détachées utiles pour une éventuelle évasion. Mais, ce que l’on m’a amené est totalement différent, opposé, invraisemblable, une belle et bonne machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne anciennement réfrigérateur colérique.

 

Quel bonheur ! Quel soulagement. Dès que le personnage sordide qui sert de gardien sur cet étage s’est éloigné je me suis précipité sur mon ami et je dois par amour de l’honnêteté admettre que des larmes coulaient sur mes joues, à profusion, les vannes étaient ouvertes et mes paroles n’ont pas dû lui sembler tout à fait intelligible et certainement pas cohérentes.

 

Et, lorsqu’il s’est adressé à moi avec son habituel aplomb en m’envoyant un tonitruant « je vous ai compris » j’ai ri à gorge déployée. Que j’ai aimé ce « je vous ai compris ! » J’ai tant rêvé à mes amis ces derniers jours, ai revu leurs mimiques et traits de caractère ou d’esprit préférés, et surtout ai appréhendé le sort qui leur était réservé alors voir l’un de ceux-ci surgir du néant où l’on m’a enterré vivant a été plus qu’il n’en fallait pour provoquer une bouffée de bonheur inespérée.

 

C’est dans ces moments noirs et déprimants que l’on se met à apprécier les bienfaits les plus infimes de la vie, les petites joies et beautés que d’ordinaire on ne voit plus, n’entend plus, ne considère plus. J’ai entouré mon amie machine à gaz rondouillarde de mes deux bras flétris et blêmes et elle m’a regardé avec ses grimaces habituelles et m’a dit « Je vous ai compris. Je sais ce que votre souffrance a été. Je sais ce qu’elle est. Je perçois votre douleur et comprend vos aspirations. L’urgence est que quelqu’un s’occupe de vous, au-delà des clichés et des apparences, qu’un être s’ouvre à vous, modestement et humblement, ayant conscience de l’impossibilité qui sera toujours la sienne d’appréhender les tenants et aboutissants, un quelqu’un qui cependant vous tendra les bras, les joues, les oreilles et sera entièrement dévoué à l’amélioration de votre statut, de votre condition, de vos droits et responsabilités, ce quelqu’un je serais très heureux de l’incarner, de le représenter, pour vous, seulement pour vous. Je vous ai compris et je compte sur vous, par-delà les frontières qui nous séparent ».

 

Je suis si heureux de la revoir. Je sais naturellement qu’elle ne comprend rien à mes questions et n’y répondra en conséquence jamais, qu’elle ne sait pas plus que moi où le Yéti anarchiste et l’autruche volante, flottante et trébuchante ont été incarcérés mais à tout le moins je suis satisfait à deux titres : premièrement, je sais qu’un de mes amis est en vie ce qui me laisse la joie conséquente d’imaginer que les autres le seront aussi et deuxièmement, je disposerai d’une alliée pour autant que je puisse parvenir à lui faire comprendre que si je suis avec elle tous les autres sont contre nous, ce qui n’est pas évident tant elle a tendance à considérer l’ensemble des vivants comme de potentiels électeurs pour d’hypothétiques élections à venir.

 

Je l’ai donc pris par son point faible et lui ai dit ceci : « Je suis heureux que tu m’ais compris. Je suis si soulagé que tu m’ais rejoint. Le sort de nos amis me chagrine. Tous ces gens autour de nous sont dangereux pour Maria. Tu comprends cela, n’est-ce pas ? Maria n’est pas leur amie et eux ne sont pas ses amis. Si elle devait tomber entre leurs mains ou pire encore si elle est déjà leur prisonnière je crains que l’irréparable n’ait été accompli et que nous ne la revoyions jamais. Le temps nous est compté. Il faut l’aider. Il faut lui prêter secours. As-tu compris ? »

 

La brave et bonne machine à gaz rondouillarde a simplement répondu « je vous ai compris » puis s’est subitement repliée sur elle-même et n’a plus esquissé le moindre mouvement et n’a plus murmuré le moindre mot. Elle doit réfléchir à ce que je lui ai dit. J’espère qu’ayant évoqué le sort de la seule personne qui compte vraiment pour elle, et pour chacun d’entre nous, elle finisse par percevoir que pour une fois dans sa vie il lui faudra faire un choix et ne pas aller dans le sens du courant, ce qui ici signifierait prendre le parti de ceux qui gouvernent cet établissement.

 

Je ne sais pas ce qu’il adviendra, mais ce soir, mes amis, je me sens rassuré, soulagé, j’ai l’impression que le début d’une ère nouvelle s’ouvre devant moi, et qu’après les douleurs des journées passées des heures plus heureuses sont à ma portée.

 

Quelle sera ma joie lorsque je serais enfin réuni avec mes amis et, surtout, lorsque je reverrais, même pour une minute seulement, ma chère Maria, ma très chère Maria, au regard si profond que je n’ai jamais cessé de m’y perdre, j’aimerais disposer de cette minute pour lui avouer enfin la force de mon attachement.

 

Une minute, pas 4 minutes et 33 secondes, pas 7 minutes, non, juste une minute, une seule, pour elle et moi. Ce n’est pas trop demander, non ?

sol227

Du sérieux des auteurs de cette chronique, de l’esprit cartésien des extincteurs, de John Cage, du nez de Maria et d’un sonnet d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Chronique – 53

Du sérieux des auteurs de cette chronique, de l’esprit cartésien des extincteurs, de John Cage, du nez de Maria et d’un sonnet d’une autruche volante, flottante et trébuchante

Non, contrairement à ce que vous pourriez penser nous ne nous trouvons pas sur une île déserte et non, je ne suis pas en train de vous raconter des sornettes sur fond de nouvelle circonvolution du temps ou de mon esprit particulièrement épuisé après tant de fuites éperdues, traumatismes émotionnels, situations dramatiques et incomprises, et non, je n’abuse pas de votre amabilité ni de votre diligence en lisant ces lignes, je vous respecte trop pour cela, et je dis ceci sans malice aucune, non, non, non et non, je ne vais pas vous faire le coup des baignoires qui s’enfuient puis coulent ni du banc de sable quelque part sur la soi-disant Mer d’Autriche – car nous savons depuis un certain temps déjà qu’il y a des probabilités que j’évaluerais entre 67,33 et 76,19 % pour que nous soyons ailleurs qu’entre la belle et bonne vieille île de Vienne et la chapelle d’Arezzo enfouie sous les Alpes, elles-mêmes recouvertes par les vagues bleu tendre de ladite Mer d’Autriche.

Non, je ne vous ferai pas un tel affront pour une raison qui est finalement assez simple : les braves marins du navire philanthropique affrontant vents et marées pour livrer leurs cargaisons humanitaires à quelques honorables militaires déchus ou autres bonnes âmes de même acabit ont eu l’extrême bonté de nous laisser sur une belle et longue langue de sable aux abords d’un désert continental s’étendant sur des milles, des kilomètres, des nœuds, des pas ou ce que vous voudrez, longé par une sympathique route bien grise et élégante, toute droite, toute belle, bordée par une ligne jaune à droite et jaune à gauche comme cela vous ne pouvez pas vous tromper en disant droite ou gauche, c’est une idée assez sympathique avouez-le.

L’extincteur fort sage et penseur a tiré trois conclusions de ces faits simples et précis : (i) nous venons de sortir d’une Mer ou d’un Océan, (ii) nous nous trouvons sur une plage abandonnée de tous et toutes, même les baleines, (iii) une route longe la mer venant d’un certain lieu et se dirigeant vers un autre, (iv) un désert empêche d’évidence de s’enfoncer de manière quasiment perpendiculaire à la route par crainte de se perdre, (v) qui dit route dit forcément véhicule, (vi) qui dit véhicule dit conducteurs vivants car s’il étaient morts ils ne conduiraient plus ayant autre chose à faire de plus intéressant, (vii) qui dit conducteurs vivants dit possibilité de secours et (viii) qui dit secours dit possibilité de ne pas mourir ici bêtement, stupidement et niaisement après avoir assisté à la réincarnation d’un grille-pain existentialiste en radiateur jaune et d’un réfrigérateur colérique en machine à gaz.

Le Yéti anarchiste a fait remarquer que cela faisait bien plus que trois conclusions mais l’extincteur a rétorqué que s’il avait des épaules il les hausserait.

Maria a pris les choses en main en interrompant ces chers pourfendeurs de vérités difficilement discernables car naturellement qui d’autres que des penseurs de renom auraient pu arriver à de telles conclusions et elle a souligné que nous devions nous dépêcher d’attendre dans cet abri constitué par un squelette de baleine improvisé portail d’un futur centre touristique à venir, pour permettre aux deux ressuscités de se remettre de leur rédemption et de manifester quelques signes de vie.

Nous avons abondé en son sens même si elle n’a pas attendu notre réaction sachant implicitement que nul d’entre nous, surtout pas moi, n’oserait mettre en doute la véracité et pertinence de ses propos, propos prononcés par des lèvres d’une sinuosité parfaite en dessous d’un nez qui s’il avait été aperçu par Cléopâtre lui aurait valu les pires difficultés et encore en dessous d’une paire d’yeux dans lequel le simple plongeon équivaut à la perte de toute notion du temps, du lieu, de soi-même et d’autrui pour 4’ et 33’’.

Tout ceci vous permet de constater qu’espoir il y a et qu’île il n’y a pas et qu’ainsi les perspectives de trouver un sens à notre fuite et marche ne sont pas insignifiantes.

Les trois pingouins ont d’ailleurs entrepris de creuser sous le squelette pour rechercher les tuiles de la chapelle d’Arezzo tandis que l’autruche volante, flottante et trébuchante nous a livré un nouveau sonnet, cette fois-ci non musical, que je vous offre en cette charmante veille de week-end :

« Après moi le déluge, Viennent les girafes, Chantent les mosaïques, Crissent les pneus, Obtempèrent les paysans, Estiment les notaires, Plaisent les plaisants et Cuvent les cuveurs, Moi je m’en fiche et vais en friche. »

§753 - Copy