Des révolutions et de la Révolution…


Des révolutions et de la Révolution…

Nous sommes d’infimes parcelles de terre ballottées par un grand vent.

Hier nous nous trouvions au fond d’une cellule d’isolement perdue au milieu de nulle part, entre un désert perdu et une terre de misère théâtre d’un carnage dont nous ne connaîtrons probablement jamais les tenants et aboutissants.

Aujourd’hui, nous sommes en marge, ou au centre, c’est selon, d’un immense chambardement embrasant un peuple entier, une jeunesse prise par un tourbillon d’espérance et de rêve.

Partout des rires, des cris, des rappels à l’ordre. Les miliciens d’hier sont les sauveurs d’aujourd’hui, les tyrans sont apparemment partis et d’autres ne sont pas encore là, chacun respire la joie et le soulagement, dicte ses ordres au destin qui pour l’heure fait mine de le ou la comprendre, en opinant du chef, sobrement et presque larmoyant, les télévisions du monde entier ont tourné leurs caméras vers cette terre longtemps oubliée, maintenant adulée, et demain oubliée, les dirigeants des autres pays saluent la victoire des bons et la défaite des méchants qui soit dit en passant étaient les vainqueurs adulés d’hier et réciproquement, bref tout le monde y retrouve ses petits, y compris mon gentil policier des jours sordides de mon isolement qui m’a torturé pour son plaisir et dorénavant sourit aux spectateurs du monde entier et s’est autoproclamé libérateur du centre pénitentiaire qu’il gérait et dans lequel j’ai erré.

Je l’ai vu plusieurs fois sur les écrans bleus de postes poussiéreux que l’on a sorti des caves et salons pour les brancher sur d’improbables tables faites de cageots ou cartons, mais j’ai également vu mon ami la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui s’exprime dorénavant au nom des héros de la lutte révolutionnaire et s’est adressée en toutes les langues, même celles qu’elle ne comprenait pas il y a deux jours, pour signifier à la population sur un ton jovial et paternaliste « je vous ai compris, nous vous avons compris, les despotes sont partis, il en reste encore, mais trêve de ces sordides luttes intestines, recomposons note société déliquescente, avançons vers la liberté toutes et tous, la main dans la main, unis face à l’éternel et face à nous-mêmes, soyons fiers de nos réalisations, chantons nos louanges et mettons-nous au travail, la tâche sera difficile mais pas insurmontable, nous construirons un avenir qui chante, des lendemains de poésie, mais aujourd’hui, après la danse, songeons au présent, refaisons de cette contrée oubliée et terreuse, les jardins de Babylone, et que grâce à vous, du désert fleurissent les plus belles des fleurs, humidifiées par la rosée du matin et les larmes de tristesse, de peur, de détresse, mais aussi de joie, la nôtre. Osons l’impossible. Je vous ai compris, nous vous avons compris ».

Je n’ai pas vraiment été surpris. Je m’attendais à ce que tôt ou tard les choses s’accomplissent ainsi. C’était écrit.

L’autruche volante, flottante, et trébuchante qui signe souvent des autographes imaginaires demandés par des enfants des rues en quête de dignité, de pain, et de vie, s’est exprimée en voyant notre ami ainsi haranguer les foules : « de l’abîme surgissent les fleurs d’automne, du sommet des montagnes s’élancent les aigles qui chutent, du vécu s’extirpe le rêve et des cauchemars s’évacuent la peur, les extrêmes se rejoignent, la vie et la mort, la tristesse et la joie, la triste solitude et la gaie réunion, nous sommes faits des extrêmes, il faut l’accepter, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg mais il y en a encore un peu, en bas à droite, et aussi à gauche ».

Bien sûr, je n’ai rien compris à ce qu’elle disait même si le sens général n’était pas forcément aussi manifestement improbable qu’à l’accoutumée. Nous sommes restés sur nos sièges de fortune, avons marché de rue en rue, de razzias en aimables manifestations, avons vu les femmes qui riaient et demandaient que l’on chasse les vautours machistes, les jeunes qui s’interpellaient, fiers de leurs succès, avons salué des miliciens qui allumaient des cigarettes à d’anciens détenus, des policiers qui avaient échangé leur tenue saumâtre pour une autre plus ragoûtante, avec un bandeau rouge et blanc dans les cheveux sur lesquels ils avaient inscrits e viva la révoluchion.

Nous avons vu tout cela avec une certaine forme de plaisir et surtout un immense soulagement alimenté par un espoir naissant, celui de songer que peut-être, nos amis disparus reviendront un jour.

Une petite fille avec un tee-shirt rouge m’a pris par la main en me disant gauchement qu’elle voulait me montrer sa peluche et m’a amené vers un autre poste de télévision avant de rire affectueusement aux côtés de celle qui ensuite s’est présentée comme sa grand-mère en voyant notre ami le Yéti anarchiste s’égosiller face à une foule hilare en gesticulant et aboyant des mots insensés en dialecte serbo-portugais-patchoune qui je le savais car j’en avais l’habitude voulais dire « que la révolution revienne au peuple, qu’elle ne le quitte plus, qu’elle s’y accroche et que nul n’essaie plus jamais de s’en emparer car elle est à lui au-delà des vérités et des non-dits, des idéologies et des religions, que nous abattrons ensemble, que cette liberté nous la cultivions et l’arrachions des larmes de sable et de poussière… nous devons surveiller les despotes enfuis et leurs sbires demeurés ici au pays, nous devons constamment examiner et rechercher, cultiver et noter, rien ne doit nous échapper, nous sommes sur cette terrasse et y resterons, nous avons investi ce palais mais ne le rendrons plus, ce que nous avons pris nous ne le rendrons jamais, nous avons soif de liberté et faim de droits … ensemble nous sommes forts, nous resterons ici à tout jamais ».

J’ai souri et l’autruche volante, flottante et trébuchante en a fait de même, je ne suis pas sûr qu’elle ait compris mais elle voulait certainement signifier son plaisir d’être à mes côtés et de voir nos amis alterner sur les écrans ou les scènes. Mais tous deux nous conservons cette once de tristesse qui je crois nous marquera à jamais…

Je m’interromps.

Excusez-moi.

Je vais arrêter cette chronique.

Mais je ne résiste pas à cette tentation. Je ne peux pas résister.

Je viens de voir le spectacle le plus joyeux de toute ma vie.

Sur un char.

Sur un char ou un camion.

Il y a une femme qui agite ses bras.

Qui saute du camion ou du char.

Qui court vers nous.

Je la distingue à peine.

Mais son regard m’enveloppe déjà.

Je sais déjà mais je n’ose pas croire pourtant sa silhouette est celle de mes rêves et prières, Maria, ma Maria, la seule et unique Maria, celle dont le destin m’a hanté ces dernières semaines, celle que j’aime plus que tout, qui se précipite vers moi les larmes aux yeux, et moi aussi, je fais de même, nous sommes si proche l’un de l’autre, si heureux, nous venons de fouler le seuil du bonheur, je dois m’arrêter, ne m’en veuillez pas, je l’aime, et visiblement, peut-être, pourquoi pas, elle aussi…

A toutes et à tous : Vive la Révolution!

§961

D’un irrépressible sentiment de solitude 


D’un irrépressible sentiment de solitude

Je n’ai plus d’appétit.

Je suis las.

Je contemple mes amis qui partagent la solitude glacée de cette cellule d’isolement, loin de tous, loin de tout, l’espoir s’est éteint, nous sombrons dans un intense désespoir, il ne reste plus grand chose si ce n’est la lassitude des terres glacées, même si nous sommes dans lieu brûlant sous un soleil ardent.

Le Yéti anarchiste s’est blessé la main en frappant contre la porte et les murs et depuis s’est enfoncé dans son monde de montagnes et hauteurs oubliées.

La machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne ne dit mot.

L’autruche volante, flottante et trébuchante récite l’alphabet, sans fin et dans le désordre.

Il nous arrive de pleurer.

Nous ne parlons plus.

Le sort de nos amis nous torture.

Nous avons perdu le sens des réalités, du temps, de l’espace et même de nous-mêmes.

Nous ne savons plus qui nous sommes.

Nous sombrons dans la folie.

Je n’ai plus d’envie, même plus celle d’écrire.

Je suis à bout.

J’essaie en vain de ne plus penser aux pingouins à lunettes roses, à l’extincteur fort sage et à Maria dont la destinée probable me glace le sang.

Que demain vienne avec ses songes, ses ombres et sa mort.

Pardonnez-moi ces paroles sombres. Je suis un autre.

A demain, peut-être
§533

D’une parenthèse incompréhensible, d’un discours sur la méthodologie, des faisceaux de convergence ou divergence, de l’impalpable nature de la réalité et de l’aisance du rêve


D’une parenthèse incompréhensible, d’un discours sur la méthodologie, des faisceaux de convergence ou divergence, de l’impalpable nature de la réalité et de l’aisance du rêve   

La réalité n’est jamais une, elle est diverse, variée, multiforme, composite, isotopique, un alliage souvent inconnu dont on soupçonne la composition sans jamais pouvoir le démontrer avec certitude, une multiplicité de couches se superposant et s’additionnant ou se soustrayant au gré des presbyties, myopies et hypermétropies des vivants s’essayant au délicat exercice de la désincarcération d’une once de vérité d’un fatras inaccessible, incompréhensible, et tentaculaire.

Nous en avons fait la cruelle expérience aujourd’hui.

Nous avons abordé cette zone fertile et verte, d’un vert quasiment émeraude, épais et vif, profond et suave, une étape grisante et euphorisante, un bond de Mars la rouge à la forêt équatoriale, j’exagère, vous le savez bien, mais vous suivez certainement ma pensée mieux que je ne pourrais le faire, il n’y avait à vrai dire que peu de traces de cette couleur, juste quelques signes par-ci par-là, quelques semblants de prés et champs, une drôle de sorte d’arbre aux feuilles sèches sans l’être vraiment, entortillées mais fines, et un mince filet d’eau qui s’écoulait au milieu de ce qui je présume pourrait être qualifié d’oasis, le contraste était cependant tel entre le monde de désolation, de mort, de peur et violence, de poussière, cendre et ruine que nous venions de quitter et celui-ci, agréable et frais, presque humide, humant la vie, respirant, exhalant une certaine fraîcheur, et exhibant une fascinante atmosphère de routine et de sérénité, de calme et paix, que tout s’est trouvé transfiguré, y compris le vert et le bleu, le rouge et le jaune.

Tout nous a semblé différent.

La vie trouvait en ce lieu une nouvelle floraison. Nous avions changé de monde, traversé une frontière invisible, franchit une porte invisible, nous étions sur une autre planète. Du moins c’est ainsi que nous avons interprété ceci avant que tout ne diverge et s’effondre sous le diktat des apparences et des faux-semblants.

Nous avons marché un moment puis atteint quelques maisonnettes en bon état, proprettes, bien équipées, et entendu les premiers vrais sons depuis fort longtemps, des chants d’enfants dans une école un brin désuète, des paroles échangées entre un berger et ses chèvres, des bienvenus gracieux qui nous étaient adressés.

Puis, un homme est venu à notre rencontre, nous a accompagné jusqu’à une sorte de place centrale entourée de plusieurs bâtiments simples et blancs, visiblement des habitations, une église ou temple, un magasin, une poste affublée d’un garage et d’un distributeur d’essence, et deux ou trois autres constructions blanches elles aussi ressemblant à de petites administrations, et nous a présenté à un couple qui nous attendait sur une véranda paisible issue d’un autre lieu et temps.

Nous avons été chaleureusement accueilli et on nous a proposé des boissons et des fruits, puis nous avons conversé, à bâtons rompus pendant plusieurs heures, avons dîné puis conduits à nos quartiers très simples, conventionnels mais fonctionnels.

Vous vous demandez certainement pour quelles raisons j’ai utilisé les termes de ‘cruelle expérience’ en introduction à ses propos… et bien ceci provient du fait que lorsque nous avons commenté les dires de cette soirée, les propos échangés, les informations et éclaircissements fournis, nous avons abouti à des conclusions proprement divergentes.

Pas un seul d’entre nous n’a vécu la même expérience, aucun n’a entendu la même chose. Nos souvenirs divergent totalement. On pourrait croire que nous n’avons pas été au même endroit au même moment.

Qui a raison ou qui a tort ?

Je n’en sais rien, nul n’en sait rien, personne ne peut le dire, mais la vérité n’est pas dans une quelconque convergence des expériences car toutes divergent. Généralement, on aboutit à une approximation quelconque en procédant à une moyenne arithmétique, si l’on raisonne de cette manière, ou un faisceau de convergences si l’on est juriste. En tout état de cause, on s’essaie à un recoupement des faits notés, des développements entendus, des récits faits, des démonstrations tentées ou réussies, des observations approchées.

C’est ce que nous avons fait. Mais nul n’est parvenu à approcher un début de caractère commun, rien que des conclusions divergentes.

A part le fait qu’il s’agissait d’un couple souriant, rien d’autre, absolument rien, n’a suscité le moindre agrément entre nous. Même une chose aussi triviale que l’âge ou le nom de l’un et l’autre n’a pas été agrée. La femme pourrait ainsi avoir 25, 30, 45, 60 ou 75 ans. Pour l’homme, la fourchette est entre 30 et 70 ans. Lui s’appellerait John, Maxime, Edouard, Bertrand, Albert, Ahmed, Benjamin, Sébastien ou François. Elle pourrait répondre au nom d’Eléonore, Margaret, Betty, Sarah, Julia, Bénédicte, Ellen, Mathilde ou Jennifer.

Le reste est à l’avenant.

Nous pourrions être tombée sur des représentants d’une secte, d’une entreprise multinationale spécialisée dans l’extraction de minéraux précieux, d’une association caritative et philanthrope, d’une institution multinationale chargée de répandre bonheur, paix et plénitude, d’une ancienne puissance coloniale, d’un pays souhaitant développer des relations commerciales avec celui dans lequel nous évoluons, d’une autre planète en visite d’exploration, d’une université anglo-franco-hystéro-maçonne spécialisée dans l’anthropologie, l’ethnographie, la collecte de sang, le ramassage de plantes médicinales rares, l’exploration de cavités et dessins préhistoriques ainsi que la collecte de fossiles et reliquats de périodes anciennes, ou de messianiques missionnaires spécialisés dans le prosélytisme avancé.

Maria nous a suggéré de ne pas en dire plus et de nous reposer.

Nous essaierons demain d’en savoir plus. Nous verrons bien. Pour l’heure il n’est pas possible de ne pas ressentir un profond sentiment de désillusion.

Plonger dans le rêve est peut-être, à ce stade, fort salutaire. A demain.

sol571

De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant


De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant 

Nous avons quitté cette succession de hameaux, villages et baraques brûlées ou détruites, ce monde de poussière et désolation, ces images de fin d’humanité, poursuivant notre marche lente et silencieuse le long d’une route bitumée, noire et brillante au soleil, avec lignes jaunes tracées méticuleusement de chaque côté, une apparence de normalité totalement surréelle au milieu de l’enfer, tandis que de part et d’autres de la route le même spectacle à l’infini, une savane ou steppe sèche, aride, perdue, marquée par endroit par un buisson épuisé, des grappes de pierres sombres, des taches d’herbes hautes jaunes sales, le tout traversé par un vent chaud et éreintant.

Plus loin, on reconnaît des groupes d’arbres plus conséquents dont certains sont simplement noirs, reliquats d’un ou plusieurs incendies, probablement liés aux évènements inconnus ayant aspiré la vie hors des contrées que nous venons de traverser.

Le vieil homme, avant de s’effondrer dans les bras de Maria avait demandé POURQUOI ? avant de s’effondrer une dernière fois. Nous n’en savons rien et ne sommes pas équipés pour comprendre, analyser, disséquer et examiner, nous ne sommes pas des médecins légistes, des experts, des envoyés de je ne sais trop qui pour enquêter sur je ne sais trop quoi et faire ensuite rapport je ne sais trop, nous sommes des âmes en peine marchant vers leur devenir lassés et éreintés par le spectacle en négatif qui leur a été offert en guise de prime de bonne conduite. Pourquoi nous ? Pourquoi pas…

Nous marchons sur cette langue noire séparant la contrée en deux parties semblables et similaires, deux absences, deux silences, deux zones sans ombre et sans vie.

Maria a fait remarquer ce matin que depuis que nous arpentions cet Hadès implacable nous ne nous étions jamais demandé pourquoi alors que tout était tragiquement pauvre, mort, gris et sombre seule la route était noire et bien entretenue. Certes, a-t-elle souligné, la route est parfois recouverte de tâches de sable ou terre, mais dans l’ensemble elle est en excellent état. Il n’y a pas de bosses, de trous, de parcelles abîmées, de morceaux de bitume disparus ou endommagés. Il pourrait s’agir d’une fraction de l’autoroute conduisant à un aéroport ultra contemporain dans une frange du monde oublieuse de tout ceci. Alors, d’où vient cette route ? Où va-t-elle ? Qui l’emprunte ? A quelles fins ? Nous n’avons vu que des traces de destruction, de mort, de combats, d’exils et de fuites s’étant produites dans des villages misérables et pitoyables le tout au milieu de roches, de sable, et de vagues arbres sans âge ni feuille, le tout recouvert de poussière.

Les trois pingouins aux lunettes roses qui étaient demeurés silencieux ces temps-ci accablés par la vue de tant de haine et de violence ont commencé à reprendre un peu d’énergie. Ils sont pareils à nous-mêmes mais un peu plus expressifs. Le spectacle de la mort laisse des traces aux tréfonds des âmes mais l’épiderme de celles-ci ne peut tolérer trop longtemps d’être ainsi marqué au fer rouge et cherche par tous les moyens à s’extirper de cette gangue de mort.

Ils ont ainsi disserté sur le contraste de la route et des villages incendiés et détruits : « Peut-être ces gens se sont-ils battus pour retrouver le lieu où est enfouie la Chapelle d’Arezzo et les fresques de Piero Pella Francesca qu’elle contient ? Peut-être qu’auparavant les hautes instances de la communauté internationale universelle, philanthrope et avisée avaient fait construire cette route pour amener les millions de spectateurs attendus vers celle-ci. Les villageois se seront ainsi battus pour savoir qui auraient le droit de protéger les lieux saints et bénéficier de la protection de Piero- qui serait bien triste de savoir que l’on s’est ainsi battu pour avoir l’honneur de lui rendre hommage de la manière la plus appropriée. »

La machine à gaz rondouillarde et politicienne a rompu le silence qui était le sien pour réagir immédiatement à ces propos : « Je vous ai compris chers pingouins, je crois que vous avez raison, comme toujours, il y a du vrai dans tout cela, nous devons obtenir des subventions des hauts représentants du peuple avisé et cultivé et permettre de déterminer un accès apaisé, facilité et ordonné vers les lieux saints d’Arezzo et sa chapelle renfermant les trésors de Piero. Le COUAC dont j’ai l’honneur d’être le Président, cette Confédération opportuniste et utopique des anarchistes contemplatifs, est prête à répondre immédiatement aux demandes qui pourraient lui être transmises, les étudier avec soin et éviter d’autres carnages de cette nature. Nous créerons un espace international sous contrôle COUACIEN, érigerons un mur surveillé par des miliciens universels et bons, séparerons ceux qui doivent l’être et déterminerons les critères permettant l’accès sans restriction des peuples comblés vers les lieux saints d’Arezzo. »

Le Yéti anarchiste a repris pour le coup sa faconde et subtilité habituelle et a répondu aux interlocuteurs précédents de cette manière un peu brusque : « Bandes d’imbéciles, on n’est pas en Italie. Ces villages ne sont pas Arezzo. La chapelle n’est pas dans le désert. Les représentants ébahis du monde se foutent de Piero comme de leur dernière chaussure, à moins qu’ils n’en obtiennent un exemplaire pour pouvoir le revendre aussi cher que possibles aux autres imbéciles de philanthropes, et vous, vous racontez n’importe quoi. Ce qu’on a traversé ce n’était pas le spectacle d’artistes en herbe, c’était autre chose. Cessez de raconter vos conneries et pensez au vieillard. Ce n’était pas Piero que je sache. »

Entendant ces propos fort nuancés, j’ai pris les devants, me suis munis de mon brave et fort sage extincteur et ai exigé le silence. J’ai enjoint aux pingouins de déposer les cailloux qu’ils avaient ramassés et au Yéti d’en faire de même avec le radiateur jaune artiste sur les bords qui n’avait rien demandé à personne surtout qu’il traverse ces jours-ci une crise d’identité particulièrement vive avec des bulles de son passé ayant émergées dans sa réalité quotidienne à la faveur des visions d’horreur précédemment décrites.

De tous j’ai exigé le calme et la dignité rappelant nos bonnes intentions de la veille suggérant d’arrêter pour l’heure toute spéculation inutile. Maria en a fait de même et alors que l’autruche volante, flottante et trébuchante souhaitait réciter un sonnet qu’elle qualifiait de paradigme de paix, elle l’a interrompue gentiment lui suggérant de reporter ceci au repas que nous prendrons dans quelques heures.

Nous avons repris notre marche vers le nord et vers une ligne sombre et verte qui semble émerger de l’horizon.

Peut-être s’agit-il d’un mirage. Peut-être pas.

wall544

De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui


De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui

La scène s’est reproduite sur l’écran de mes paupières fermées une bonne dizaine de milliers de fois cette nuit. Nous marchions depuis des siècles dans univers de mort, de peine, de tristesse et de violence, sans un bruit, sans une ombre, avec pour seuls autres compagnons que les fantômes de ce qui fut, des détails et objets insignifiants à en pleurer, enterrés sous un saupoudrage de cendres et de poussières, l’imagination faisant le reste, nous attendions de voir et d’entendre, de sentir et toucher, un autre vivant, mais un vivant qui aurait vu ce qui s’est passé en ces lieux oubliés des vivants et des dieux, dans un ailleurs sans nom et sans espérance, et, enfin, lorsque nous avons rencontré un survivant, un vieil homme digne, triste et squelettique, assis sous un arbre aux feuilles desséchées, il nous a demandé POURQUOI ? Ou peut-être ne nous a-t-il rien demandé mais a-t-il exigé de quelques représentants d’une humanité qui n’est plus qu’un souvenir une réponse à ses propres questions, pourquoi ces absents ? Pourquoi ces morts ? Pourquoi ces viols et tueries ? Pourquoi tout ceci que nous n’avons fait que survoler, croiser, apercevoir sans comprendre, puis il s’est affalé sur les genoux de Maria et s’en est allé, la seule chose qu’il pouvait faire.

Peut-être également, le Yéti nous a-t-il transmis le témoin, peut-être n’a-t-il rien compris à ce qui s’est passé, probablement a-t-il vu et subi ce qui était insoutenable, inacceptable, odieux et inhumain, mais tout aussi probablement n’a-t-il pas compris pourquoi ceci avait été commis ? Pourquoi un tel outrage ? Pourquoi un tel déchaînement de haine, de violence, de malheur, de cruauté ? En réponse à quoi ? A qui ? Pour quels gains dérisoires ? Pour quelle victoire ? Sur qui ? Sur quoi ? Le Yéti a sûrement raison, le seul témoin que nous ayons rencontré nous a transmis une responsabilité très lourde, une formidable et énorme responsabilité, comprendre pourquoi, ce qui n’est pas une mince affaire, puis il s’en est allé.

Le radiateur jaune artiste sur les bords, réincarnation d’un grille-pain existentialiste a retrouvé des tons et propos que l’on avait oublié en disant, une fois le corps enterré sous le vieil arbre asséché, qu’il ne serait pas fâché qu’on le laisse là lui aussi, sous un arbre, sans savoir ce qui s’est passé, car selon lui ce dont nous sommes les observateurs ébahis, impuissants, ignorants et cruellement désarmés, n’est rien moins que la mort de l’espoir, la fin de l’humanité, car si un vivant en sauvant un autre peut sauver l’humanité, il peut aussi en sombrant dans la violence extrême, dénuée de toute explication raisonnée, faire sombrer avec lui l’humain, le vivant, et bien sur l’espoir.

Les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca, ont posé leurs ailes sur les stries de notre jeune ami et lui ont dit qu’en tout temps la violence avait été la maîtresse des vivants, surtout des humains, que même s’ils avaient coutume d’utiliser le terme ‘bestial’ pour qualifier l’insoutenable et l’indescriptible, c’était une petite coquetterie d’un vivant dégénéré, l’humain, que de passer le baquet à celui qui n’en peut mais, car nul animal ne s’est jamais comporté comme lui, et que si exception il y a avait elle ne se trouvait que chez des êtres exceptionnels tels Piero ou Maria. « En conséquence de quoi, » ont-ils déclaré, « ce n’est pas à nous, représentants d’ordre différents de prendre ombrage de ce que nous voyons. Ceci ne fait que confirmer ce que nous savons depuis l’origine de ce fichu humain, il est fait pour durer mais le jour où il disparaîtra, de son propre chef, nous n’aurons d’autre choix de le suivre. Alors, pleurons, mais essayons de ne pas être résignés, ceci ne servirait à rien, levons les yeux vers l’horizon et essayons, la tête haute, nous qui ne sommes pas humains de nous conduire en vivants, en vrais vivants. »

L’extincteur fort sage a prié chacun de se taire et de respecter la dignité du vieil homme. « L’humain est fourbe et cruel » a-t-il souligné « mais il y a aussi en lui, aux tréfonds de son être des signes qu’il demeure vivant, droit et digne, comme ce vieil homme qui a tout vu mais est resté pour témoigner à l’extrême limite de la vie et de la mort, et pour lui et pour celles et ceux qui ont disparu de quelque manière que ce soit nous ne pouvons pas dire cela. La vie est sacrée et catégoriser en pièces uniques et grossières est tout aussi indigne que de ne rien dire ou faire. Il nous faut nous élever au-dessus de ceci, il nous faut être aussi digne que ce vieil être l’a été, en tout cas il faut essayer de l’être. »

Maria s’est approchée du vieillard, l’a embrassé sur son front rouge et noir et lui a dit qu’il avait raison, que la mort c’était la continuité de la vie et que la vie était le débouché de la mort, que les deux s’intercalaient entre rien et rien mais que depuis l’aube du vivant si certains tentaient et réussissaient à tout détruire, brûler, violer et tuer, les autres essayaient tant bien que mal de se dresser, de s’indigner, de se hausser au-dessus de l’horizon au risque de tout perdre. « C’est pour eux, pour elles, que nous devons continuer. Nous n’aurons jamais le luxe du silence, ni celui de l’orgueil, de la puissance ou de la gloire, mais nous aurons le respect de nous-mêmes, celui d’avoir essayé. Alors, nous allons encore pendant quelques minutes nous recueillir sur cette tombe puis nous partirons et irons voir où mène cette fichue route bitumée. Quant à moi je vais me laisser repousser les cheveux, et qu’advienne que voudra. »

Je me suis approché de Maria et c’est moi cette fois-ci qui lui ai baisé le front et ai posé ma main sur son épaule.

Nous avons tous fait de même, y compris l’autruche volante, flottante et trébuchante qui tout en ne comprenant que fort peu ce qui se passait a insinué quelques mots que j’aie trouvé non dénué de dignité : « hier n’est rien, demain n’est rien, le présent est tout, si nous les forgeons en fleurs ou en fruits, hier et demain seront roses, si nous les laissons flétrir, ils seront gris, tout nous appartient, l’espoir comme le désespoir, c’est une lourde charge, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, ou peut-être si. »
sol516

D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi 


D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi

Le vieil homme est assis sous un arbre. Nous le regardons avec surprise et appréhension. Nous n’avons vu personne depuis des jours.

Nous marchons sur une route bitumée, au milieu d’un perdu sans âme, sans bruit, sans ombre. Il ne reste que des souvenirs dérisoires, des pans de mémoire qui nous échappent, des morceaux de vie que nous ne connaissons pas, ne discernons pas, ne percevons pas, des parcelles de temps abandonnées, sans autre forme de procès. Il n’y a rien. Les pas qui sont les nôtres ne se font l’écho d’aucun autre. Nous marchons vers l’avant, le Nord, sans le perdre, mais après avoir perdu tout espoir car ce pays n’en a plus. Il n’a y rien. Plus rien. De la poussière à perte de vue sur des objets du quotidien démantibulés, désarçonnés, perdus, qui nous laissent perplexes et sans voix ni voie.

Il est là. Il est sans âge. Il est maigre. Il est desséché. Une forme de vie dans un univers qui en est privé.

Nous sommes anxieux de l’entendre, de savoir ce qui s’est passé, où sont les enfants qui riaient mais ne sont plus là, où sont leurs parents, pourquoi ces tâches ocres, pourquoi ces lignes de sang, pourquoi ces traces de violence. Cela fait des jours que nous nous interrogeons. A chacun sa parcelle de vérité ou son illusion de réalité, sa part des choses, de mensonge ou de perplexité. Il y a probablement du vrai dans chacun de nos propos et réciproquement du mensonge dans chaque déduction. Il n’y a plus de causalité à Saint-Pétersbourg aurait pu dire l’autruche volante, flottante et trébuchante si elle ne s’était précipitée en première à la rencontre du vieil homme.

Elle est à ses côtés et le regarde dignement sans dire un mot, attendant qu’il ne parle. Elle a été rejointe par les trois pingouins qui eux se sont exprimés avec infiniment de difficulté et ont demandé de manière si dérisoire que j’en aurais pleuré si les larmes pouvaient encore couler sur mes joues si c’était lui Piero mais évidemment il n’a pas répondu.

Il n’a pas parlé. Il ne s’exprime pas en mots intelligibles mais son regard en dit plus qu’un long roman. Ses yeux sont las, frappé par un malheur que nulle phrase ne pourra jamais décrire.

Nous ne sommes pas des voyeurs car il n’y a rien ou presque à voir. Nous sommes curieux car nous sommes des vivants et nous souhaitons comprendre ce qui se trouve dans les coulisses, ce qui se cache derrière ce drame.

Est-ce pourtant si important ? Est-ce que savoir ce qui s’est précisément déroulé ici il y a quelque temps est essentiel ? Nous ne pouvons rien faire.

Mais Maria diffère dans son intelligence de la situation. Elle m’interrompt avant même que je n’aie pu faire le moindre commentaire et nous présente au vieil homme, comme pour le rassurer même si elle sait bien sûr qu’il ne l’écoute pas qu’il vit dans une réalité, un univers qui dépasse notre entendement. Elle le fait avec une délicatesse extrême. Mais lui ne répond pas, n’opine même pas du chef, se contente de regarder le monde intérieur qui est le seul qu’il reconnaisse maintenant avec ses horribles images qui tarauderont son esprit pour le restant de ses jours.

Puis, Maria lui propose de l’eau et un fruit, mais il n’en veut pas. Il secoue vaguement le majeur de sa main gauche et l’index mime le même mouvement, il ne souhaite pas boire, il ne souhaite pas manger.

Depuis combien de temps ne mange-t-il plus ? Depuis combien de temps ne boit-il plus ?

L’extincteur fort sage et salvateur souhaite se porter à son secours, l’allonger sur une vieille banquette de voiture qui gît inanimée un peu plus loin près d’un enchevêtrement indistinct de métal, de plastique rouge et vert et de tissus déchirés et souillés.

Maria l’en empêche et nous demande de reculer de quelques pas, de lui laisser de l’oxygène pour respirer et du temps pour s’exprimer.

Elle me dit avec son regard, car ceci me suffit, qu’elle souhaite savoir car elle doit savoir car si l’on veut influencer l’avenir il faut savoir le passé, car s’il y a une chance, une seule, piteuse et unique, de sauver la vie d’un vivant il faut la connaître, la comprendre, l’explorer et l’utiliser au maximum de ses capacités, car il n’y en aura pas de seconde. Je la comprends.

Je l’aime dans cette invraisemblable faculté de démêler les tenants et aboutissants de tout ce que la vie lui présente comme interrogation, question, problème ou défi, elle est la femme de tous les temps et lieux, de toutes les vies, celle qui porte le monde sur ses épaules mais que le monde ne reconnaît pas.

Elle nous repousse avec douceur y compris la machine à gaz rondouillarde qui ne comprend mais et le radiateur jaune artiste sur les bords qui souhaitait, avant de pénétrer dans ce pays sans vie dépouillé de son âme et des relents de son cœur, dépeindre la beauté des choses, retrouver dans chaque détail de la vie ses extraordinaires et saisissantes lueurs mais ici ne le peut plus car il n’y a ici aucune trace de vie et les choses qui restent sont des fantômes sans passé et peut-être sans futur car il n’y certainement plus de présent en ce lieu éloigné de tout.

Elle s’accroupit et lui parle doucement avec cette voix d’au-delà de l’espérance que nous ne comprenons pas toujours, nous ne saisissons pas ses mots, ne percevons pas la signification de ce qu’elle dit ou pense ou fait comprendre au vieil homme mais doucement, subrepticement, à la vitesse lente du soleil qui se déplace au zénith celui-ci ouvre sa coquille fermée depuis des lustres et penche son visage vers elle.

Elle pose sa main sur son genou et lui tourne la tête vers elle.

Elle continue de marmonner ces mots de toutes les espérances et de toutes les nécessités particulièrement celle de la vérité. Il l’écoute maintenant et la regarde comme on regarde un oiseau qui virevolte dans le ciel ou la rivière qui coule.

Et bientôt avec un son caverneux sans mélodie ni sonorité il la regarde fixement lui saisit son avant-bras gauche, celui du cœur, et dit ‘POURQUOI ?’ puis je jure avoir vu deux choses se produirent en même temps, une lueur humide dans son œil et ses paupières se refermer.

Nous sommes interdits. Lui est fixe et immobile.

Maria regarde le pauvre hère qui s’est refermé. Il n’y a décidément plus d’espoir à Saint-Pétersbourg mais je ne le dirai pas à Maria, en tout cas pas maintenant.

Le temps s’est figé. L’air s’est solidifié. La chaleur s’est plastifiée. Nous sommes purement et simplement figés dans une parenthèse du temps. Ce que cela veut dire, combien de temps cela durera et pourquoi, je n’en sais absolument rien.

Maria le sait peut-être mais ses yeux également se sont clos et ses joues ont pali.

Poourquoi ?
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