Des dures réalités des révolutions, du rôle des femmes et des hommes, surtout des hommes, du Guépard et des avenues et ruelles


Des dures réalités des révolutions, du rôle des femmes et des hommes, surtout des hommes, du Guépard et des avenues et ruelles

L’humain reste humain dans tout ce qu’il fait.

Passés les rares moments où, dans son histoire fort brève au demeurant, il s’est élevé au-dessus de sa superbe médiocrité et de son implacable ambition, il a pour habitude de réitérer ses erreurs et de retomber dans ses errements antérieurs. Mais, ces hoquets insolites sont inestimables car c’est de cette manière-là qu’il parvient par le jeu du temps et des circonstances à progresser, pour autant que ce terme soit utilisable dans ce contexte particulier et dépouillé de ses oripeaux paternalistes, égocentriques, suffisants et naïfs.

Il est en particulièrement ainsi dans notre situation actuelle. Nous demeurons dans ce pays anciennement de misère et actuellement de misère aussi mais avec un sourire en prime et un espoir en tête et traversons les évènements révolutionnaires qui s’y déroulent avec une attention soutenue. Depuis ma sortie de prison, j’ai retrouvé mes amis, à l’exception du grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme que je recherche par monts et par vaux, sans grand succès admettons-le, et participe en observateur détaché et passablement dépassé aux bouleversements qui taraudent cette société.

La révolution a conduit à la mise en place d’un comité de salut public dont la machine à gaz rondouillarde à tendances politique est depuis hier le porte-parole passionné et enjoué tandis que des groupes de toutes sortes passent dans les rues cherchant à instiller dans ces changements parfois majeurs et souvent mineurs leur propre contribution mais ce, je dois le préciser, sans grand succès.

Je dois admettre que ma pensée rejoint parfois celle du Yéti anarchiste considérant que ce qui se passe ressemble plus à un changement de rideaux qu’à la construction d’une nouvelle demeure. Tout reste mais avec des couleurs, des mots et des formes différentes. Il faut que tout change pour que tout demeure, disait le guépard…

La jeune fille aux vêtements rouges qui souvent s’installe à côté de nous pour bavarder décrypte la situation actuelle à note intention et lorsque l’on discerne sur l’écran bleu non point de mes paupières mais de la télévision géante trônant dans le salon de la petite pension où nous vivons des visages de membres révolutionnaires du comité du peuple aimant, bienveillant, libre, heureux, libéré, dynamique, libérateur et non corrompu, elle s’empresse de nous préciser qu’untel était auparavant responsable de la sécurité intérieure, souterraine, sombre ou intelligente, et qu’un autre tel était corrupteur secondaire ou corrompu primaire.

L’autruche volante, flottante et trébuchante qui généralement ne comprend rien à rien a elle noté tout en grignotant un parapluie vert oublié par un ancien client et nouveau secrétaire d’état à la jeunesse, au sport et à l’urbanisation libre et non corrompue que « des hommes partout, des femmes nulle part et pas d’autruche non plus » ce qui n’est pas faux.

« Les femmes étaient dans la rue et le sont encore », a souligné Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent, « par contre leur absence du comité du salut public est flagrante. Je suis très heureuse que la machine à gaz rondouillarde y ait fait son entrée mais il me paraît malgré tout fort étonnant qu’il soit plus facile d’incorporer dans un gouvernement de ce type un grand nombre d’ex-dignitaires camouflés en héros révolutionnaires et une machine à gaz ignorant comment ce pays se nomme que des femmes… Que faudra-t-il donc faire ici comme ailleurs pour que les vrais bouleversements se produisent? Doit-on se contenter éternellement des mêmes rengaines ? »

Elle a raison…

Elle a absolument raison.

Qu’on fait mes congénères masculins depuis la nuit des temps si ce n’est confisquer le pouvoir sous de nombreux prétextes aussi fallacieux les uns que les autres, le cadenasser sous des couches sédimentaires nombreuses et dures comme l’acier que l’on appelle religion, structures sociales, constitutions, traditions, lois et autres règlements puis se sont empressés d’aller se faire la guerre entre gens bien éduqués, se tuer les uns après les autres, aller chez l’autre détruire tout ce qui s’y trouvait, violer sa femme et tuer ses enfants puis revenir chez lui pour se faire trucider par ses enfants, mâles, à lui et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s’en suive.

Il faut décadenasser tout cela mais comment je n’en sais rien.

Vous le savez bien, je ne cesse de le dire et le souligner les évènements de ces temps-ci et des autres me dépassent. Je remarque et observe, je note et relaie mais je n’ai aucune faculté d’influencer quoi que ce soit, je me perds dans les dédales de ma propre pensée basée sur la seule règle que je connaisse et me semble viable par-delà les différences d’opinions, marcher encore et toujours, avancer, car au bout du compte c’est le seul moyen de garder l’espoir, toute autre solution revient à la mort… mieux vaut tard que maintenant et entre temps mieux vaut essayer que de se tenir les bras croisés à rien faire.

Alors, c’est ce que j’ai dit à Maria, « il faut secouer ce que l’on peut, il faut aller au bout de toutes les choses, tout est perdu, naturellement, mais il faut essayer, poursuivre, persévérer pour laisser une chance, minuscule certainement, mais une chance quand même, pour que l’espoir subsiste. »

Maria m’a embrassé puis est repartie un peu plus gaie, où je n’en sais rien, et moi et l’autruche volante, flottante et trébuchante sommes partis vers une étendue herbeuse et terreuse à la recherche de notre ami disparu.

Il en est ainsi de toutes choses, certains vont par les avenues et d’autres par les ruelles, mais finalement tous se complètent.
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Des révolutions et de la Révolution…


Des révolutions et de la Révolution…

Nous sommes d’infimes parcelles de terre ballottées par un grand vent.

Hier nous nous trouvions au fond d’une cellule d’isolement perdue au milieu de nulle part, entre un désert perdu et une terre de misère théâtre d’un carnage dont nous ne connaîtrons probablement jamais les tenants et aboutissants.

Aujourd’hui, nous sommes en marge, ou au centre, c’est selon, d’un immense chambardement embrasant un peuple entier, une jeunesse prise par un tourbillon d’espérance et de rêve.

Partout des rires, des cris, des rappels à l’ordre. Les miliciens d’hier sont les sauveurs d’aujourd’hui, les tyrans sont apparemment partis et d’autres ne sont pas encore là, chacun respire la joie et le soulagement, dicte ses ordres au destin qui pour l’heure fait mine de le ou la comprendre, en opinant du chef, sobrement et presque larmoyant, les télévisions du monde entier ont tourné leurs caméras vers cette terre longtemps oubliée, maintenant adulée, et demain oubliée, les dirigeants des autres pays saluent la victoire des bons et la défaite des méchants qui soit dit en passant étaient les vainqueurs adulés d’hier et réciproquement, bref tout le monde y retrouve ses petits, y compris mon gentil policier des jours sordides de mon isolement qui m’a torturé pour son plaisir et dorénavant sourit aux spectateurs du monde entier et s’est autoproclamé libérateur du centre pénitentiaire qu’il gérait et dans lequel j’ai erré.

Je l’ai vu plusieurs fois sur les écrans bleus de postes poussiéreux que l’on a sorti des caves et salons pour les brancher sur d’improbables tables faites de cageots ou cartons, mais j’ai également vu mon ami la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui s’exprime dorénavant au nom des héros de la lutte révolutionnaire et s’est adressée en toutes les langues, même celles qu’elle ne comprenait pas il y a deux jours, pour signifier à la population sur un ton jovial et paternaliste « je vous ai compris, nous vous avons compris, les despotes sont partis, il en reste encore, mais trêve de ces sordides luttes intestines, recomposons note société déliquescente, avançons vers la liberté toutes et tous, la main dans la main, unis face à l’éternel et face à nous-mêmes, soyons fiers de nos réalisations, chantons nos louanges et mettons-nous au travail, la tâche sera difficile mais pas insurmontable, nous construirons un avenir qui chante, des lendemains de poésie, mais aujourd’hui, après la danse, songeons au présent, refaisons de cette contrée oubliée et terreuse, les jardins de Babylone, et que grâce à vous, du désert fleurissent les plus belles des fleurs, humidifiées par la rosée du matin et les larmes de tristesse, de peur, de détresse, mais aussi de joie, la nôtre. Osons l’impossible. Je vous ai compris, nous vous avons compris ».

Je n’ai pas vraiment été surpris. Je m’attendais à ce que tôt ou tard les choses s’accomplissent ainsi. C’était écrit.

L’autruche volante, flottante, et trébuchante qui signe souvent des autographes imaginaires demandés par des enfants des rues en quête de dignité, de pain, et de vie, s’est exprimée en voyant notre ami ainsi haranguer les foules : « de l’abîme surgissent les fleurs d’automne, du sommet des montagnes s’élancent les aigles qui chutent, du vécu s’extirpe le rêve et des cauchemars s’évacuent la peur, les extrêmes se rejoignent, la vie et la mort, la tristesse et la joie, la triste solitude et la gaie réunion, nous sommes faits des extrêmes, il faut l’accepter, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg mais il y en a encore un peu, en bas à droite, et aussi à gauche ».

Bien sûr, je n’ai rien compris à ce qu’elle disait même si le sens général n’était pas forcément aussi manifestement improbable qu’à l’accoutumée. Nous sommes restés sur nos sièges de fortune, avons marché de rue en rue, de razzias en aimables manifestations, avons vu les femmes qui riaient et demandaient que l’on chasse les vautours machistes, les jeunes qui s’interpellaient, fiers de leurs succès, avons salué des miliciens qui allumaient des cigarettes à d’anciens détenus, des policiers qui avaient échangé leur tenue saumâtre pour une autre plus ragoûtante, avec un bandeau rouge et blanc dans les cheveux sur lesquels ils avaient inscrits e viva la révoluchion.

Nous avons vu tout cela avec une certaine forme de plaisir et surtout un immense soulagement alimenté par un espoir naissant, celui de songer que peut-être, nos amis disparus reviendront un jour.

Une petite fille avec un tee-shirt rouge m’a pris par la main en me disant gauchement qu’elle voulait me montrer sa peluche et m’a amené vers un autre poste de télévision avant de rire affectueusement aux côtés de celle qui ensuite s’est présentée comme sa grand-mère en voyant notre ami le Yéti anarchiste s’égosiller face à une foule hilare en gesticulant et aboyant des mots insensés en dialecte serbo-portugais-patchoune qui je le savais car j’en avais l’habitude voulais dire « que la révolution revienne au peuple, qu’elle ne le quitte plus, qu’elle s’y accroche et que nul n’essaie plus jamais de s’en emparer car elle est à lui au-delà des vérités et des non-dits, des idéologies et des religions, que nous abattrons ensemble, que cette liberté nous la cultivions et l’arrachions des larmes de sable et de poussière… nous devons surveiller les despotes enfuis et leurs sbires demeurés ici au pays, nous devons constamment examiner et rechercher, cultiver et noter, rien ne doit nous échapper, nous sommes sur cette terrasse et y resterons, nous avons investi ce palais mais ne le rendrons plus, ce que nous avons pris nous ne le rendrons jamais, nous avons soif de liberté et faim de droits … ensemble nous sommes forts, nous resterons ici à tout jamais ».

J’ai souri et l’autruche volante, flottante et trébuchante en a fait de même, je ne suis pas sûr qu’elle ait compris mais elle voulait certainement signifier son plaisir d’être à mes côtés et de voir nos amis alterner sur les écrans ou les scènes. Mais tous deux nous conservons cette once de tristesse qui je crois nous marquera à jamais…

Je m’interromps.

Excusez-moi.

Je vais arrêter cette chronique.

Mais je ne résiste pas à cette tentation. Je ne peux pas résister.

Je viens de voir le spectacle le plus joyeux de toute ma vie.

Sur un char.

Sur un char ou un camion.

Il y a une femme qui agite ses bras.

Qui saute du camion ou du char.

Qui court vers nous.

Je la distingue à peine.

Mais son regard m’enveloppe déjà.

Je sais déjà mais je n’ose pas croire pourtant sa silhouette est celle de mes rêves et prières, Maria, ma Maria, la seule et unique Maria, celle dont le destin m’a hanté ces dernières semaines, celle que j’aime plus que tout, qui se précipite vers moi les larmes aux yeux, et moi aussi, je fais de même, nous sommes si proche l’un de l’autre, si heureux, nous venons de fouler le seuil du bonheur, je dois m’arrêter, ne m’en veuillez pas, je l’aime, et visiblement, peut-être, pourquoi pas, elle aussi…

A toutes et à tous : Vive la Révolution!

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D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies


Chronique – 56

D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies 

Je dois avouer que le pays que nous traversons est bien étrange. S’agit-il d’un pays d’ailleurs ?

Depuis hier nous avançons sur un territoire qui semble avoir été abandonné par ses habitants, vidé de ses vivants, tout entier recouvert de poussière et des relents d’odeur fétide et nauséabonde que nous préférons ne pas essayer d’identifier, des débris partout, des restes de quelque combat ou agression ou manifestation ou fuite désorganisée, les murs sont écroulés, des objets dérisoires renversés ou abandonnés, allez savoir, jonchent le sol dans des positions que dans d’autres circonstances on pourrait trouver amusante ou ridicules mais qui en l’état sont pathétiques et sinistres, laissant plus sous-entendre que bien des tableaux de Bosch ou Bruegel, il y a un sentiment de désastre non évité, de chute ou d’accident, d’un mauvais tour de destin, à l’encontre d’une population infortunée, d’un groupement d’humains, de vivants, de joyeux représentants de notre espèce à nous, Maria et moi, qui ont été pris à un moment ou un autre dans des tourments qu’ils n’ont visiblement pas eu le temps d’analyser ou même de fuir.

Il n’y pas de trace de leur présence, ils sont absents, ils ont quitté les lieux, mais ceci ne ressemble pas à une fuite organisée ou un déplacement pacifique, il y a ces mémoires étranges qui parsèment le sol, les arbustes que l’on trouve dans les pays arides, les rochers et les bords de la route que nous longeons, il y a ce morceau de chiffon qui a peut-être été foulard, mouchoir ou essuie-main, qu’un humain utilisait pour nettoyer son visage, embellir son cou ou essuyer une écuelle, et qui n’est plus qu’un tissus sans vie, d’un mélange de fibres et des nœuds, de terre, de sueur, de larmes et de sang, il y a ce peigne qui a probablement lissé les cheveux d’une petite fille ou d’un garçonnet au sourire enjoué et parfumé de joie et d’optimisme mais qui maintenant n’est plus qu’un morceau de corne à moitié détruit et laissé au milieu d’un fatras comprenant un bout de chaise, une règle d’écolier, une manche de chemisier à carreau rouge et probablement ocre, une casquette jaune et blanche sur laquelle les lettres S et T sont encore visibles les autres ayant disparues, et une fourchette dont une dent seulement demeure, il y a cette chose presque ronde et généralement informe qui a peut-être été un ballon créé à partir de couches de tissus enroulée à la hâte ou une éponge asséchée laissée sur une gazière séparée de ses tuyaux et socle couchée sur le côté tel un gladiateur que l’on aurait assommé dans une arène depuis longtemps abandonnée, et tant d’autres choses, qui rappellent le vivant, l’humain, son rire, sa banalité, son ordinaire, ses cris, ses larmes, ses joies, ses efforts dérisoires et ses jeux.

Nous sommes silencieux, nous arpentons une terre oubliée, vidée de ses habitants, délaissée de son contenu, une coquille vide et désabusée, poussiéreuse, n’abritant même pas de voraces charognards, des hyènes traîtres, des rats résilients, des insectes fouineurs, non, c’était avant, il y a longtemps, nous traversons des ruines, mais des ruines sans saveur, sans élégance, sans attrait, des restes de vie qui nous effraient et nous acculent, nous bouleversent et nous laissent sans voix, sans réaction, sans émotion, sans sentiment clairement déterminés.

Le Yéti anarchiste qui d’habitude rit de tout marche le dos voûté et grommelle sans cesse des mots qui s’achèvent dans sa bouche à mi-parcours, des phrases avec sujets et verbes mais sans complément, ou des verbes sans rien d’autre, ou des interjections ou rien. Il est hébété la plupart du temps, sans éclair rieur dans les yeux, une ombre d’accablement sur une silhouette léthargique et épuisée.

L’extincteur fort sage qui est par essence et définition l’image de l’assistance et du secours, le Saint-Bernard des objets de notre quotidien, a cessé de commenter quoi que ce soit, ne se précipite pas avec son tuyau qui lui sert de propulseur pour éteindre quelque feu que ce soit car nous sommes arrivés bien trop tard, les vivants sont absents, même les sac à puces, ces braves bêtes rieuses et sales qui suivent tous les promeneurs du monde dans leur voyage ne sont pas là pour manifester leur présence.

La machine à gaz politicienne sur les bords n’essaie plus de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit, elle ne commence plus ses phrases lassantes par un fracassant « je vous ai compris » car d’évidence elle ne comprend rien.

Les trois pingouins amateurs de Piero Della Francesca qui d’habitude se précipitent sur tout objet qui les intéresse pour se l’approprier et s’en attitrer la jouissance exclusive au titre de je ne sais quel droit ou pratique ancienne, ne font qu’errer avec une attitude vaguement nonchalante en laissant traîner des bâtons démantibulés trouvés aux abords du chemin.

L’autruche volante, flottante et trébuchante ne chante plus, ne parle plus, ne scande plus, et se contente simplement de répéter en murmures quasiment inaudibles le mot « pourquoi » par intervalles réguliers de 4 ou 5 minutes avant de se murer dans une attitude de contemplation face à chaque esquisse de jouet d’enfant qu’elle croise.

Le radiateur jaune artiste multiforme ne prend plus de photos, ne dessine plus rien, ne trace aucun signe sur le sol, n’écrit aucun texte, se contentant d’avancer en traînant le fil électrique qui lui sert de radar derrière lui avec une sorte de résignation débilitante en plissant ses rainures avec des soupirs semblant des essoufflements de marathoniens.

J’ai coupé les cheveux de Maria hier soir, l’ai badigeonnée d’une sorte de teinture sombre et brune, lui ai passée mon pull-over large avec slogan totalement indicible appelant à la paix et à l’amour, pour lui donner un air si ce n’est masculin à tout le moins asexué car le danger est autour de nous. Elle marche à mes côtés en me donnant la main et ne dit mot, observant chaque objet, examinant chacune de ses coutures pour y déterminer en songe qu’elle ne souhaite pas partager quelle histoire se cache dans ses coutures et laisse parfois échapper un soupir, sans savoir s’il est de souffrance, de tristesse, de dépit ou de colère, un soupir qui provient du tréfonds de son corps et de son âme, un accablement définitif et un regret que je partage d’avoir été un jour humain ou peut-être de ne pas avoir réagi quand il fallait, quand on pouvait, quand c’était possible, non pas pour ces absents-ci mais pour ces absents-là, ceux-là et celles-ci qui nous côtoyaient de près ou de loin et que nous avons vu souffrir et partir sans réaction.

Notre étrange équipage avance hagard et sans voix, son attirail surréel ayant fait place à une tristesse de tous les temps.

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Du sérieux des auteurs de cette chronique, de l’esprit cartésien des extincteurs, de John Cage, du nez de Maria et d’un sonnet d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Chronique – 53

Du sérieux des auteurs de cette chronique, de l’esprit cartésien des extincteurs, de John Cage, du nez de Maria et d’un sonnet d’une autruche volante, flottante et trébuchante

Non, contrairement à ce que vous pourriez penser nous ne nous trouvons pas sur une île déserte et non, je ne suis pas en train de vous raconter des sornettes sur fond de nouvelle circonvolution du temps ou de mon esprit particulièrement épuisé après tant de fuites éperdues, traumatismes émotionnels, situations dramatiques et incomprises, et non, je n’abuse pas de votre amabilité ni de votre diligence en lisant ces lignes, je vous respecte trop pour cela, et je dis ceci sans malice aucune, non, non, non et non, je ne vais pas vous faire le coup des baignoires qui s’enfuient puis coulent ni du banc de sable quelque part sur la soi-disant Mer d’Autriche – car nous savons depuis un certain temps déjà qu’il y a des probabilités que j’évaluerais entre 67,33 et 76,19 % pour que nous soyons ailleurs qu’entre la belle et bonne vieille île de Vienne et la chapelle d’Arezzo enfouie sous les Alpes, elles-mêmes recouvertes par les vagues bleu tendre de ladite Mer d’Autriche.

Non, je ne vous ferai pas un tel affront pour une raison qui est finalement assez simple : les braves marins du navire philanthropique affrontant vents et marées pour livrer leurs cargaisons humanitaires à quelques honorables militaires déchus ou autres bonnes âmes de même acabit ont eu l’extrême bonté de nous laisser sur une belle et longue langue de sable aux abords d’un désert continental s’étendant sur des milles, des kilomètres, des nœuds, des pas ou ce que vous voudrez, longé par une sympathique route bien grise et élégante, toute droite, toute belle, bordée par une ligne jaune à droite et jaune à gauche comme cela vous ne pouvez pas vous tromper en disant droite ou gauche, c’est une idée assez sympathique avouez-le.

L’extincteur fort sage et penseur a tiré trois conclusions de ces faits simples et précis : (i) nous venons de sortir d’une Mer ou d’un Océan, (ii) nous nous trouvons sur une plage abandonnée de tous et toutes, même les baleines, (iii) une route longe la mer venant d’un certain lieu et se dirigeant vers un autre, (iv) un désert empêche d’évidence de s’enfoncer de manière quasiment perpendiculaire à la route par crainte de se perdre, (v) qui dit route dit forcément véhicule, (vi) qui dit véhicule dit conducteurs vivants car s’il étaient morts ils ne conduiraient plus ayant autre chose à faire de plus intéressant, (vii) qui dit conducteurs vivants dit possibilité de secours et (viii) qui dit secours dit possibilité de ne pas mourir ici bêtement, stupidement et niaisement après avoir assisté à la réincarnation d’un grille-pain existentialiste en radiateur jaune et d’un réfrigérateur colérique en machine à gaz.

Le Yéti anarchiste a fait remarquer que cela faisait bien plus que trois conclusions mais l’extincteur a rétorqué que s’il avait des épaules il les hausserait.

Maria a pris les choses en main en interrompant ces chers pourfendeurs de vérités difficilement discernables car naturellement qui d’autres que des penseurs de renom auraient pu arriver à de telles conclusions et elle a souligné que nous devions nous dépêcher d’attendre dans cet abri constitué par un squelette de baleine improvisé portail d’un futur centre touristique à venir, pour permettre aux deux ressuscités de se remettre de leur rédemption et de manifester quelques signes de vie.

Nous avons abondé en son sens même si elle n’a pas attendu notre réaction sachant implicitement que nul d’entre nous, surtout pas moi, n’oserait mettre en doute la véracité et pertinence de ses propos, propos prononcés par des lèvres d’une sinuosité parfaite en dessous d’un nez qui s’il avait été aperçu par Cléopâtre lui aurait valu les pires difficultés et encore en dessous d’une paire d’yeux dans lequel le simple plongeon équivaut à la perte de toute notion du temps, du lieu, de soi-même et d’autrui pour 4’ et 33’’.

Tout ceci vous permet de constater qu’espoir il y a et qu’île il n’y a pas et qu’ainsi les perspectives de trouver un sens à notre fuite et marche ne sont pas insignifiantes.

Les trois pingouins ont d’ailleurs entrepris de creuser sous le squelette pour rechercher les tuiles de la chapelle d’Arezzo tandis que l’autruche volante, flottante et trébuchante nous a livré un nouveau sonnet, cette fois-ci non musical, que je vous offre en cette charmante veille de week-end :

« Après moi le déluge, Viennent les girafes, Chantent les mosaïques, Crissent les pneus, Obtempèrent les paysans, Estiment les notaires, Plaisent les plaisants et Cuvent les cuveurs, Moi je m’en fiche et vais en friche. »

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Chronique – 60


De Kubrick, de Pirandello, de Kierkegaard, de la réincarnation, des grille-pains, réfrigérateurs et machines à gaz de nature diverse

Depuis le début de cette chronique je n’ai cessé de m’étonner des étonnantes circonvolutions du destin, des étranges aléas de notre quotidien, des sinuosités du présent qui est le nôtre. Aujourd’hui ne dérogera pas à cette règle immanente. Jugez-en donc par vous-même, ceci pourrait je crois susciter un brin d’intérêt de votre part et vous permettre de relativiser les aléas de vos propres vies et devenirs tout en me laissant déambuler tranquillement et sans fin dans les couloirs sombres du labyrinthe qui constitue mon quotidien.

Je vous ai décrit hier ces circonstances impalpables et incompréhensibles ayant conduit à l’explosion du grille-pain existentialiste et déprimé et par suite l’implosion du réfrigérateur colérique. Les circuits internes les plus intimes de nos amis se sont répandus sur le sol et en lieu et place de brillants et charmants amis, ne restaient que des traces désuètes, obsolètes et ridicules ne ressemblant en rien aux silhouettes rassurantes que nous avions l’habitude de côtoyer.

Nous avons passé la nuit dans ma cabine à pleurer nos amis. Nous n’avons pas vu les heures et minutes défiler perdus que nous étions dans cette contemplation intérieure de nos âmes tristes.

L’autruche volante, flottante et trébuchante a, par intermittences, scandé des sanglots longs et lents, des rengaines telles que : « il pleure des oranges à Saint-Pétersbourg, le ciel et la mer sont des aliments pour animaux béants, la vie et la joie sont des musiques sombres, nous irons, vous, je et moi aussi, crapauds et singes ne sont pas des alliages légers de fabrication chinoise » et j’en passe mais comme nous avons perdu l’habitude de songer à donner sens à ce qui n’en a visiblement pas nous l’avons laissée chanter et avons trouvé cela plutôt approprié car, après tout, la disparition de nos amis était pour le moins ridicule et sans aucune sorte de signification ou de sens.

Le surréel, l’irréel, l’incompréhensible et le totalement niaiseux sont parfois intimement liés. La nuit s’est écoulée ainsi, calmement, et au matin nous étions encore ainsi à nous lamenter et à pleurer le départ de nos amis.

Pendant ce temps, Maria a poursuivi sa noble tâche consistant à ne pas accepter l’inacceptable, à cartographier les pièces disjointes et éparpillées, à les regrouper, les sérier, les classer, les nettoyer, les réparer et finalement tenter de les recomposer.

Elle nous a expliqué ensuite qu’il y avait dans le monde deux catégories d’individus, la première, la plus nombreuse, qui s’hypnotisait à force de se lamenter de s’ébahir ou de s’endormir sur son propre supposé sort et la seconde, en voie de disparition, qui se rebellait et s’indignait tout en refusant de baisser les bras, d’abandonner, de se résigner, ou de se complaire d’une situation proprement inacceptable. Elle s’est tue mais nous en avons déduit que tandis qu’elle faisait irrémédiablement partie de cette dernière catégorie, notre appartenance à la première ne faisait guère de doute.

Puis, elle nous a ramené dans la chambre de nos chers disparus et au lieu des débris désastreux de la veille nous avons découvert deux étranges choses, à savoir une sorte de grille-pain jaune éblouissant incrusté dans un radiateur à portes et tuyaux. Nous sommes restés immobiles et interdits de nombreuses minutes, sans savoir ni comprendre ce qui se passait.

Maria a rompu non point le pain car elle ne souhaitait pas tester son œuvre mais le silence et a expliqué ce qui suit : « Voilà le travail. J’ai procédé aussi justement qu’il me paraissait possible de le faire. Des pièces ont irrémédiablement disparu. D’autres étaient très abîmées ou non attribuables. Je n’avais pas de guide ou de manuel et encore moins des assistants puisque vous étiez entièrement pris par vos accablements délirants. J’ai agi tandis que vous vous lamentiez. Le résultat n’est pas parfait mais voici le semblant d’une renaissance, un grille-pain réfrigérant. Par contre, je ne suis pas encore parvenu à mettre l’ensemble en marche, je ne suis pas Mary Shelley ».

Nous avons contemplé l’entremêlement de deux amis chers, une étrange chose, difficile de la nommer autrement. Elle ne ressemblait à rien.

Les pingouins ont regretté ce travail inutile et ont dit qu’il aurait mieux valu vendre les pièces détachées pour ensuite alimenter un fonds pour l’établissement à plus ou moins terme de la province indépendante d’Arezzo puis la proclamation de la république chapellaine de Piero della Francesca.

Le Yéti anarchiste n’a pas succombé à une crise de fous rires mais au contraire à des assauts de sanglots.

L’extincteur s’est contenté de dire « Pourquoi pas ? ». Quant à moi, j’ai murmuré « et maintenant ? ».

Maria a haussé les épaules en soupirant et disant « décidément ! il faut tout faire soi-même ! ». L’extincteur s’est repris et a suggéré de procéder à la manière du savant de Métropolis et d’user de force électrique mais Maria l’a interrompue.

« Le grille-pain a explosé et le réfrigérateur implosé. Nous procéderons donc de manière diamétralement opposée. Nous ferons imploser le grille-pain et exploser le réfrigérateur ». Elle a alors demandé au Yéti de se tenir prêt à sauter sur le grille-pain pour le faire imploser sous son poids. Quant à l’autruche elle lui a demandé de chanter sans interruption pour faire exploser de colère le réfrigérateur.

Dix minutes de chants parfaitement insupportables ont suivi et alors que nous étions tous prêts à jeter la pauvre autruche par la fenêtre, des vibrations se sont diffusées sur le corps livide du réfrigérateur pneumatique à portes et tuyaux.

Au signal de Maria qui a suivi le Yéti a sauté brusquement sur le grille-pain provoquant sont étouffement immédiat. Puis tout a cessé et après quelques secondes à peine, des voix se sont fait entendre, celles entremêlées de nos chers amis disparus.

Ils étaient de retour mais évidemment épuisés et, surtout, dans des corps différents des précédents. Il y avait eu une sorte de processus de réincarnation. Le grille-pain s’était transmuté en un radiateur miniature jaune et le réfrigérateur dans une machine à gaz, ronde et trépidante.

Nous souhaitions leur parler mais Maria a fait évacuer la cabine et ai restée seule avec eux pour qu’ils se reposent sans devoir supporter nos commentaires improductifs et épuisants.

Nous avons ainsi récupéré nos amis. Une résurrection mécanique. Deux réincarnations miraculeuses. Maria est certainement une sainte. Il faudra évaluer tout cela à tête reposée.

Pour l’heure nous avons décidé de procéder de manière calme et pondérer et tous, en chœur, nous sommes endormis. C’est de là que je vous écris ceci, à vous mes cher(e)s et fidèles lecteurs/trices.
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Chronique – 57


Du curling, du handball, de la relativité, d’une nouvelle fuite en perspective, et d’une bulle de calme que nous laissons derrière nous… 

Nous sommes sur le départ.

Il y a une sorte de nostalgie inhérente à toute situation de ce type. Certes, dans notre cas, des nuances se sont introduites dans cette action. Dans la mesure où nous ne savons guère où nous sommes, dans la bonne et vieille île de Vienne ? Bangkok ou Singapour ? Ailleurs ? Ni où nous irons passées les limites ténues entre le présent et l’avenir, il y a un flottement dans notre action, des interrogations qui sont présentes mais non dites, par pudeur ou peur, parce que parfois il vaut mieux taire ses émotions que les énoncer au risque de faire capoter ce qui doit advenir.

Au vrai, l’avenir n’est pas clairement tracé mais la nécessité qui est la nôtre de devoir nous enfuir à nouveau est évidente.

Je pensais, naïvement, qu’après être entrés dans cette poche du temps, au bord de cette rizière calme et douce sur les eaux de laquelle les nuages se reflétaient jouant capricieusement avec le soleil tel un chat avec une pelote de laine, nous pourrions demeurer ainsi délicatement et sensuellement pour des jours sans fin, mes amis, Maria et moi, mais le destin, cette épée suspendue au-dessus de nous, s’est joué de ceci comme de toute autre chose, nous a propulsé dans le monde des vivants et de par la voix d’un représentant de quelque corporation philanthrope qui souhaitait nous extraire nos vies, nos destins, le sel de notre sang et le sang de nos veines, pour les plaquer sur des images fades et sans relief en guise d’anesthésiants propres à la consommation des masses sans nom et sans espoir, ayant oublié leur nom, ayant oublié leur souhait ou nécessité de réaction, car elles sont constituées de vivants et le vivant devrait être par définition rébellion, réaction, révolte, nous a proposé l’inacceptable, nous défaire de notre rêve et notre réalité double, nous défaire de notre ombre et nous laisser nus mais riches dans un monde squelettique, aride et pauvre, désertique, une perle de larme suspendue au bord de nos âmes.

Nous avons refusé.

Maria lui a fait comprendre cela avant même qu’il ne s’éloigne au volant de sa Cayenne de tous les temps, celle de l’arrogance et de la bêtise, puis elle nous a demandé de faire nos bagages, ce qui a été fait rapidement car nous n’en avons pas, n’en avons jamais eu, n’en aurons jamais, et nous avons soupé pour la dernière fois près de cette rizière, douce parenthèse entre toutes les réalités de nos vies.

J’ai demandé à Maria comment nous ferions pour partir car toutes nos tentatives précédentes se sont heurtées à des murs transparents, à des impossibilités profondément enfouies en nous, dans les autres, avec irruption de personnages palmés lénifiants ou autres personnifiant nos craintes ou nos angoisses, et provoquant un chamboulement de l’ordonnancement du temps, des lieux et des aspirations des uns et des autres.

Maria a simplement suggéré que nous partions, que nous quittions ces lieux, en longue et lente procession, vers l’est, le levant, l’endroit où naissent tous les espoirs. Mais, je ne pas agréé à cette idée car sur une île aller toujours dans une même direction conduit soit à toucher l’eau soit à revenir sur ses pas. Par ailleurs, les multiples exemples précédents ont été révélateurs, chaque fois des écueils, des récifs, des bancs de sable, dieu sait quoi encore, se sont dressés entre nous et notre but, surgissant du milieu de nulle part et balayant du revers d’une main le semblant de volonté que nous avions.

L’extincteur sage a abondé dans mon sens précisant que la science des probabilités jouaient contre nous et qu’immanquablement quelque chose surviendrait qui ferait tout s’écrouler, le jeu de cartes, les cartes et nous avec.

Le grille-pain a dit que le jeu macabre dans lequel nous étions plongés depuis des lustres n’avait aucune raison de s’arrêter mais qu’il paierait cher pour savoir qui tirait les ficelles de ce théâtre de marionnettes.

L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a suggéré dans son langage difficilement compréhensible de nous cacher derrière quelque artifice et le réfrigérateur colérique qui pour une fois ne l’était pas a proposé de nous déguiser : nous sommes déjà pour d’aucuns déguisés, donc si nous nous déguisons à nouveau nous risquons de nous perdre, c’est une fait mais ce n’est pas bien grave nous en avons l’habitude, mais surtout nous perdrons sûrement celles ou ceux qui souhaitent nous suivre à la trace ou contrarier notre route de Vienne à Bangkok en passant par Arezzo. Alors déguisons-nous !

Cette idée n’était pas plus stupide qu’une autre, il faut bien l’admettre et chacun s’est mis à gratter son menton ou ce qui en faisait office à la recherche d’une solution. Les trois pingouins ont proposé un déguisement de la renaissance mais nous n’avons guère accordé d’attention à cette proposition.

Le Yéti qui avait l’heureuse disposition d’aimer le cinéma nous a parlé du film de Uberto Pasolini ‘Sri Lanka National Handball Team’ ou la disparition en Allemagne, réelle, dans la nature d’une fausse équipe de handball, mais d’une vraie bande d’amis à la recherche de visas pour le paradis européen. Pourquoi ne pas faire de même ? Nous pourrions nous abriter derrière un simulacre similaire, n’est-ce pas ?

L’idée n’était pas mauvaise mais comme les pingouins à lunettes roses l’ont mentionné, il n’est pas évident de faire deux fois la même chose.

Alors, a suggéré le grille-pain, restons dans le même registre et inventons quelque chose de crédible et différent. Pourquoi pas une équipe de curling ? Parce que nous sommes en Autriche et que les gens doivent avoir une idée, peut-être très vague mais une idée quand même, que ce sport existe. Nous n’aurons qu’à nous revêtir de maillots un tant soit peu harmonisés et nous pourrons rejoindre un aéroport et prendre le premier vol pour où bon nous semblera.

L’idée en soi n’était pas plus ridicule qu’une autre et nous l’avons adoptée.

Nous serons donc les représentants dignes de l’équipe de curling de Papouasie Nouvelle Guinée. Ainsi en sera-t-il. Certes, les différents membres de cette équipe seront quelque peu différents du standard habituel colporté par les médias mais après tout rien n’est surprenant dans ce monde et s’il est évident que l’inhabituel ne choque pas et que les gens se fichent comme d’une guigne de ce qui peut arriver à celui ou celle qui s’écroule dans la rue, alors pourquoi se soucieraient-ils d’une équipe de curling non composée de cousins ou cousines de basketteurs, acteurs, chanteuses, politiciens ou autres ?

Va pour le curling et va pour la Papouasie Nouvelle Guinée.

Qu’on se le dise.

Le gardien de notre équipe sera le grille-pain, les ailiers seront le Yéti et Maria, les trois pingouins seront défenseurs, et le réfrigérateur, l’extincteur, l’autruche et moi-même seront attaquants, un bon 4-2-3-1, pour autant que cela existe en curling…

Comment ?

Vous me dites qu’il n’y a pas de but en curling, d’accord, autant pour moi, mais chez nous en Papouasie Nouvelle Guinée il en est autrement…

Je vous l’ai dit un million de fois, tout est relatif, foi d’Einstein, de Borgès et de Tanizaki.

§975

Chronique – 54


De notre avenir sur l’île de Vienne, de Penderecki, Du Bellay, Rabelais et d’autres, du trombone à coulisse et des haïkus ainsi que du fou-rire du Yéti

Le propre du vivant est le dynamisme, la transformation de l’énergie en activité et ce de manière parfois irrationnelle, incohérente, déconnectée d’une analyse en profondeur. L’action ne suit pas forcément toujours la réflexion, souvent elle la précède.

S’agissant de l’errance ou de la quête – de quoi je ne sais pas trop – de vos chroniqueurs favoris, il me semble que ceci a souvent été le cas durant les semaines folles que nous avons vécues depuis le début de notre tentative de fuite de Vienne pour Arezzo, Bangkok ou ailleurs, qui quoi que nous fassions ne semble pas aboutir.

Aujourd’hui, pour une fois, la première depuis fort longtemps, nous n’avons pas été pressé par le temps, les circonstances, la vie, les impondérables ou dieu sait quoi, et n’avons pas eu à fuir, agir, bondir ou réagir sans possibilité de prendre un peu de recul. De fait nous avons passé la journée à prendre du recul, tranquillement assis au bord d’une rizière Viennoise, les yeux fixés dans les reflets du ciel sur l’eau trouble et les esquisses du vent s’insinuant délicatement dans les feuilles et hors du quadrilatère tracé il y a bien longtemps par d’ardents paysans.

Maria a insisté pour que nous prenions tous le temps nécessaire pour réfléchir sur notre situation et cessions d’agir de manière inconsidérée et que nous concevions dorénavant notre avenir ici sur la belle et bonne île de Vienne et pas ailleurs puisque nous ne semblons pas en mesure de la quitter. Nous sommes restés songeurs plusieurs heures de temps puis l’un après l’autre avons essayé d’esquisser quelle pourrait être notre implication dans la vie de la société locale.

Le réfrigérateur colérique et intempestif a été le premier a révélé un aspect caché de sa personnalité. Il nous a avoué sa passion pour la musique et, en particulier, la clarinette depuis sa plus tendre enfance après avoir entendu un solo écrit par Penderecki et a partagé son désir de s’inscrire à l’académie de musique pour apprendre à jouer de cet instrument ou, si cela ne devait pas être possible, du trombone à coulisse, du saxophone ou de la viole. Naturellement, vous l’imaginez bien, le Yéti anarchiste, a été pris d’un fou rire à l’évocation de cette possibilité mais un simple regard de Maria l’a contraint à se taire et terrer son regard dans une sinuosité du sol.

Elle a rappelé que nous étions toutes et tous partie d’un corps commun du vivant et qu’il n’y avait pas de raison particulière de tracer des frontières entre les uns ou les autres. Que l’humain ou ses cousins puissent jouer de la clarinette ou du hautbois par l’intermédiaire d’un appendice couramment dénommé bouche était une chose fort louable mais n’empêchait pas que d’autres vivants, tels le réfrigérateur colérique, puisse y jouer en utilisant quelque autre appendice ou artifice, pneumatique ou autre, peu importe où il se trouve et comment il serait activé. Elle a ajouté que si d’aventure un jour des populations d’exoplanètes devaient visiter notre terre, il ne devait pas être pris pour argent comptant qu’elles s’adressent aux humains ce à quoi l’extincteur a rappelé qu’il était conscient de faire partie des représentants désignés pour ce faire en cas d’une rencontre de ce type, troisième ou autre. Le Yéti s’est excusé platement, la tête sous l’eau, et la discussion a continué.

Le grille-pain a avoué son intense désir d’épouser la carrière académique et proposé d’écrire une thèse sur l’évocation des grille-pains dans la littérature occidentale du IXème au XIXème siècle et là encore les fous-rires impromptus du Yéti ont été considérés avec beaucoup de sévérité par Maria. Le grille-pain a noté avec un aplomb certain que certes les fils électriques n’étaient pas nécessairement connus des populations européennes du haut Moyen-âge mais à tout le moins le principe de griller du pain ou d’autres aliments à base de céréales l’était depuis fort longtemps, traçant ainsi la longue ligne de ce qui allait devenir le grille-pain moderne. Il a mentionné Rabelais, Du Bellay et Pontus de Tyard, une évocation qui a immédiatement atterré les trois pingouins et provoqué leur ire tenant à la non évocation de Piero della Francesca dans un tel contexte ce à quoi le grille-pain, perdant un peu son assurance, a répondu qu’il s’agissait de situations tout à fait différentes mais qu’il était prêt à considérer tout élément rentrant dans le cadre probable de son étude. Les quatre se sont alors isolés dans une cabane de l’autre côté de la rizière pour affiner la thématique à étudier en préparant la thèse dont il s’agissait.

Le Yéti ayant à ce moment-là la tête littéralement enfouie dans le plumage de l’autruche volante, flottante, et trébuchante, secoué par un fou-rire tonitruant et proprement démentiel, celle-ci, soumise durant les jours précédents à une forte tension, s’est mise à pleurer puis a indiqué avec force hoquêtement que son rêve le plus cher était dorénavant de se consacrer à l’étude des haïkus mais n’a pas pu aller plus avant dans son explication.

Nous avons interrompu notre discussion et sommes restés de longues minutes à la consoler puis avons disserté sur la riziculture autrichienne pour changer de sujet de conversation.

La question de notre avenir sur la bonne et belle île de Vienne sera j’en suis sur discutée demain ou après-demain et je vous tiendrai informé, soyez-en certain.

§613